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{{DicoPhilo |A}}
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:Académie
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:[[Manuel de terminale de philosophie/Acte/Puissance|Acte et Puissance]] <small>(M)</small>
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:Analyse
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::— [[Philosophie de l'esprit/Argument de la connaissance|de la connaissance]]
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:{{Page|Argentine (Philosophie)|Argentine}} (philosophie au XX{{e}} siècle)
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:Atome
::— {{Page|Atomisme}}
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:[[Philosophie/Autrui|Autrui]] <small>(M)</small>
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À la découverte d'Unicode
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{{Entête livre|1=
<span style="color:#888;">''Initialement écrit sous le nom « Introduction à Unicode »''</span>
''Un livre-guide appartenant à la série [[Programmation]] tout comme à l'[[Accueil/Informatique|étagère Informatique]] de [[Accueil|Wikilivres]]''.
Il s'adresse aux personnes qui travaillent avec des logiciels qui manipulent du texte et autres chaînes de caractères comme aux utilisateurs de tels systèmes curieux d'en connaître les arcanes.
De par sa nature technique, cet ouvrage utilise un vocabulaire très spécifique. Le [[/Glossaire/]] vise à rendre ce vocabulaire compréhensible du néophyte.
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}}
{{À la découverte d'Unicode}}
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<div style="color:gray;font-style:italic;">
Le nom initial de ce livre était en conflit avec un autre livre préalablement publié.
Il a donc paru souhaitable de rebaptiser ce livre.
La suggestion retenue a été : '''À la découverte d'Unicode'''
Les autres idées étaient : Aperçu d'Unicode ; L'ISO 10646 en pratique ; Unicode mis à nu; Les entrailles des caractères ; Introduction à Unicode
</div>
L'objectif de ce livre est de fournir une compréhension pratique d'Unicode — standard informatique de représentation abstraite de texte — qui s'adresse tant aux utilisateurs d'informatique qu'aux développeurs de logiciel.
Ce livre est nécessaire car le sujet est trop technique pour être détaillé dans Wikipédia ou Wikisource, cependant ce standard est d'une importance sans précédent puisqu'il sert à coder le texte et donc à échanger des idées à travers le monde tout en étant incontournable dans les technologies de l'information.
Ce livre est d'autant plus nécessaire que les textes traitant du sujet se trouvent trop fréquemment être en langue anglaise.
==Introduction==
Unicode est un standard industriel basé sur une norme publique (ISO-10646). Ce standard et cette norme permettent une représentation abstraite et universelle du texte. Ils unifient la jungle des moyens préalablement utilisés pour représenter le texte dans différentes langues, dans différents pays, dans différentes technologies et par des vendeurs différents. Au siècle dernier, les premiers standards étaient limités à 32 caractères (Baudot) et à 256 caractères (EBCDIC puis ASCII). Ces standards se sont avérés être insuffisants pour le monde relié en réseau qui s'est démocratisé au travers d'Internet.
Unicode les dépasse.
De ce fait, Unicode est devenu le standard de référence sur internet (utf-8), dans les logiciels Linux, Android et Macintosh (utf-8), et aussi dans les logiciels Windows (utf-16).
À titre d'illustration, vous trouverez ci-après, un petit sous-ensemble des caractères qu'Unicode permet de gérer :
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林花謝了 春紅 太匆匆 無奈朝來寒雨 晚來風 胭脂淚 留人醉 幾時重 自是人生長恨 水長東
== Révisions récentes ==
En raison de la nature interactive du site wikibooks, le livre peut être sujet à mise à jour. Les plus récentes de ces modifications peuvent être suivies par la page suivante qui donne les modifications récentes ayant eu lieu sur les deux derniers mois environ.
[{{fullurl:Spécial:Suivi des liens|namespace=&target=À%20la%20découverte%20d'Unicode&tagfilter=&days=60&from=&limit=1000}} Révisions récentes]
== Liens ==
* [[Coder avec Unicode]]
* [http://www.w3.org/TR/MathML2/bycodes.html Characters Ordered by Unicode]
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Vocabulaire anglais-français à l'intention des apprenants avancés/Y
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Elnon
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/* Y */ Complément
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{{../Index}}
=== Y ===
* y’all (contr.) (sud des États-Unis) : vous tous, vous autres
* yachting (n) : (la) plaisance - yachting harbour : port de plaisance
* yam (n) : (Bot.) : igname
* yank (n) : coup sec
* yank (v) (tr.) : tirer brusquement sur, tirer d’un coup sec sur
* Yank (n) (brit.) (arg.) : Ricain(e), Amerloque (péj.) - the Yanks : les Amerloques
* Yankee (n) : 1/ (amér.) Américain du nord des États-Unis, Yankee ; 2/ (brit.) (péj.) Ricain, Amerloque ; 3/ (Hist.) (Guerre de Sécession) Nordiste
* Yankee (a) : 1/ (amér.) yankee ; 2/ (brit.) (péj.) ricain(e), amerloque
* Yankland (n pr.) (arg.) (péj.) : (le) pays des Ricains, (le) pays des Amerloques
* yap (n) : 1/ jappement, aboiement perçant (syn. yelp) ; 2/ (fig.) caquetage, jacassement
* yap (v) (intr.) : 1/ japper (syn. to yelp) ; 2/ (fig.) caqueter, jacasser
* yapped (prét. et pp de to yap)
* yapping (a) : qui jappe, qui aboie, aboyeur - a bunch of yapping curs : une bande de roquets aboyeurs
* yard (n) : verge (anglaise), yard (= 0 m 91)
* yard (n) : 1/ cour (f) - farm yard : cour de ferme ; 2/ (amér.) jardin - front yard : jardin de devant ; 3/ chantier ; 4/ gare (f) - marshalling yard : gare de triage
* (the) Yard (n pr.) (brit.) : (la) police judiciaire
* yarn (n) (fam.) : 1/ fil, laine (f) - fine-spun linen yarn : fil de lin fin ; 2/ longue histoire (f), récit, conte
* yaw (n) : embardée (f)
* yaw (v) (intr.) : faire une embardée
* ye (pron. pers.) (arch.) : vous - Ye are many – they are few : Vous êtes beaucoup, ils sont peu (Percy Bysshe Shelley, The Masque of Anarchy)
* ye (art. déf.) (arch.) : le (masc.), la (fém.) - ye olde inne : la vieille hostellerie
* year (n) : 1/ an, année (f) - to repeat a (school) year : redoubler une année (scolaire) - to skip a (school) year : sauter une année (scolaire) - calendar year : année civile - even-numbered year : année paire - odd-numbered year : année impaire - sandwich year (brit.) : année en alternance ; 2/ (quantité chiffrée + a year : quantité chiffrée +l’an / par an) - 350,000 cars a year : 350 000 autos par an
* yearbook (n) : 1/ annuaire (d’un organisme) ; 2/ (amér.) album - high school yearbook : album de la promotion, album des finissants (Q)
* yearlong (a) : d'une année
* yearn (n) : nostalgie (f)
* yearn (v) : 1/ (tr.) to yearn to do sth : brûler d’envie de faire qch ; 2/ (intr.) to yearn for sth : avoir très envie de qch, désirer ardemment qch
* yearning (n) : désir ardent, folle envie (f), aspiration (f)
* years-long (ac) : qui dure des années, de plusieurs années - a years-long war : une guerre de plusieurs années
* yeast (n) : levure
* yell (v) (tr. et intr.) : hurler (syn. to scream)
* yellow (a) : jaune - yellow card : (Football) carte jaune - the yellow metal : le métal jaune (l’or)
* yellow (n) : jaune - to be painted a bright yellow : être peint d'un jaune vif
* yellow (v) : (tr.) jaunir ; (intr.) jaunir
* yellowing (n) : jaunissement - paper prone to yellowing : (du) papier qui tend à jaunir
* yellow-vested (ac) : portant un gilet jaune - yellow-vested demonstrator : manifestant portant un gilet jaune, gilet jaune (la personne)
* yelp (n) : jappement
* yelp (v) (intr.) : japper
* Yemen (n pr.) : (le) Yémen
* Yemeni (a) : yéménite (sans maj.)
* Yemeni (n pr.) : Yéménite (le ressortissant, la ressortissante)
* yen (n) (amér.) : désir ardent
* yenta (n) (amér.) : 1/ commère (f); 2/ entremetteuse (f)
* yes (interj.) : 1/ oui ! ; 2/ (réponse affirmative à une négation) si !
* yes (n) : oui - the Yeses : les ouis (anton. the Nos : les nons)
* yes-man (nc) (pl. yes-men) : (un) béni-oui-oui (pl. inv.), (un) inconditionnel (n)
* yes-woman (nc) (pl. yes-women) : (un) béni-oui-oui (pl. inv.), (une) inconditionnelle (n)
* yet (adv.) : encore - not … yet : ne pas … encore
* yet (conj.) (en t d p, suivi ou non d’une virgule, ou entre deux propositions) : 1/ cependant, pourtant, malgré tout ; 2/ (précédé de and ou de but) et pourtant, mais pourtant
* Yewkay (n pr.) : appellation ironique de the UK employée par John Osborne
* yew (n) : if
* Yé-Yé (a) : yé-yé - the Yé-Yé movement : le mouvement yé-yé - Yé-Yé music : (la) musique yé-yé (style français de pop music) - a Yé-Yé number : un morceau yé-yé, une chanson yé-yé
* Yé-Yé (n) : (le) yé-yé (le mouvement musical)
* Yé-Yé-centric (ac) : à dominante yé-yé - a Yé-Yé-centric playlist : une liste de lecture à dominante yé-yé
* y-fronts (n pl.) (brit.) : slip kangourou (sing.)
* Yiddish (n) : (le) yiddish (la langue)
* yiddish (a) : yiddish
* yiddish-speaking (ac) : parlant yiddish, yiddishophone
* yield (n) : rendement - sustainable yields : rendements équilibrés - yield losses : pertes de rendement
* yield (v) : 1/ (tr.) produire, rapporter ; 2/ (intr.) céder le passage, céder la priorité - yield sign : panneau « céder le passage » (syn. give way sign)
* yob (n) (brit.) : voyou
* yobbo (n) (brit.) : voyou
* yoke (n) : joug (sens figuré + sens propre)
* yokel (n) (péj.) : plouc
* yolk (n) : jaune d’œuf - I dip the chips into the runny yolk : Je trempe les frites dans le jaune d’œuf qui coule
* yomp (v) (intr.) : crapahuter
* yomping (n) : crapahutage, crapahuts (pl.)
* yonder (adv.) (lit.) : là-bas
* you (pron. pers. 2e pers.) : 1/ (sujet, sing.) tu ; (sujet, plur.) vous ; 2/ (objet, sing.) toi, t’, te ; (objet, plur.) vous ; 3/ (en s’adressant à qn) toi ; vous ; 4/ on
* young (a) : jeune - young man : jeune homme - young offender : jeune délinquant, délinquant juvénile
* younger (a) (compar. de supériorité de young) : plus jeune
* youngster (n) : jeune (n)
* youth (n) : 1/ (la période) jeunesse (f) ; 2/ (les jeunes) jeunesse - today’s youth : la jeunesse actuelle - youth club : patronage - youth film : film pour la jeunesse ; 3/ (a youth) : un jeune
* youthful (a) : jeune - youthful indiscretion : péché de jeunesse
* yowl (n) : 1/ miaulement (de chat) ; 2/ hurlement
* yowl (v) (intr.) : 1/ [chat] miauler ; 2/ hurler
* yowling (n) : 1/ miaulements (pl.) - cat yowling : miaulements de chat ; 2/ hurlements (pl.)
* Yugoslav (a) : yougoslave (sans maj.) (aussi Yugoslavian)
* Yugoslav (n pr.) : Yougoslave (aussi Yugoslavian)
* Yugoslavia (n pr.) : (la) Yougoslavie (obs.)
* Yugoslavian (a) : yougoslave (sans maj.) (aussi Yugoslav)
* Yugoslavian (n pr.) : Yougoslave (le ressortissant) (aussi Yugoslav)
* yum! (interj.) : miam ! (fam.)
* yummy! (interj.) : miam-miam ! (fam.)
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Dictionnaire de philosophie/Amitié
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{{DicoPhilo|Amitié|lecture=oui}}
L{{'}}'''amitié''' occupe une place singulière dans l'histoire de la pensée philosophique : rarement au centre des systèmes, elle traverse néanmoins toute la tradition occidentale comme un thème insistant, parfois marginal mais toujours porteur d'enjeux éthiques et politiques de grande portée. Ni simple sentiment privé, ni institution sociale codifiée, l'amitié se situe dans un entre-deux qui interroge notre rapport à autrui, à la communauté et à nous-mêmes. Nous savons pourtant la reconnaître sans peine : c'est la personne que l'on appelle à trois heures du matin, celle devant qui l'on peut penser tout haut, celle dont la présence, sans rien exiger, allège l'existence. Comprendre ce lien familier se révèle étonnamment ardu, et cette difficulté même fait le prix philosophique de la question.
==Définition et difficultés==
Avant d'en retracer l'histoire, tâchons de cerner ce dont nous parlons. L'amitié se laisse d'abord décrire par quelques traits récurrents : elle est le plus souvent volontaire, personnelle, affective, réciproque, et tend vers une certaine égalité entre ceux qu'elle unit. Ces caractères, que le spécialiste des relations interpersonnelles William Rawlins met en avant, n'ont rien de strict : ils admettent des degrés et souffrent des exceptions. On peut se lier d'amitié avec un aîné ou un supérieur, aimer un ami plus qu'on n'en est aimé, sans que le mot perde son sens<ref>William K. Rawlins, dans Mahzad Hojjat et Anne Moyer (dir.), ''The Psychology of Friendship'', Oxford, Oxford University Press, 2017.</ref>.
Cette souplesse invite à la prudence. Peter Digeser propose de tenir l'amitié pour une « famille de pratiques » plutôt que de lui chercher une essence unique, définie par des conditions nécessaires et suffisantes. L'idée convient à un phénomène dont l'histoire même révèle la diversité<ref>Peter E. Digeser, ''Friendship Reconsidered. What It Means and How It Matters to Politics'', New York, Columbia University Press, 2016, chapitre 1.</ref>. Aussi les pages qui suivent n'imposent-elles pas une définition unique : elles suivent plusieurs conceptions de l'amitié, tour à tour relation de vertu, vie partagée, intimité, soutien mutuel, pratique politique, reconnaissance de l'altérité ou attachement préférentiel. Chacune éclaire un aspect du lien ; aucune ne l'épuise.
==L'amitié dans l'Antiquité grecque==
===La ''philia'' chez Aristote : matrice de la réflexion philosophique===
C'est dans l'Antiquité grecque que s'élabore la première théorisation systématique de l'amitié. [[Dictionnaire de philosophie/Aristote|Aristote]] consacre deux livres entiers de l{{'}}''Éthique à Nicomaque'' (VIII et IX) à la ''philia'', terme grec qui recouvre un champ sémantique plus large que notre « amitié » moderne, englobant diverses formes d'attachement et d'affection<ref>Aristote, ''Éthique à Nicomaque'', livres VIII-IX, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1959, p. 381-456.</ref>. Pour le Stagirite, l'amitié n'est pas un sentiment marginal mais une vertu, ou du moins une chose qui va de pair avec la vertu, et la condition même du [[Dictionnaire de philosophie/Bonheur|bonheur]] : « Nul ne choisirait de vivre sans amis, eût-il tous les autres biens »<ref>Aristote, ''Éthique à Nicomaque'', VIII, 1, 1155a5, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1959, p. 381.</ref>.
Aristote distingue trois formes d'amitié selon leur objet : l'amitié utile (fondée sur l'intérêt mutuel), l'amitié plaisante (fondée sur l'agrément) et l'amitié vertueuse (fondée sur la bonté réciproque des caractères)<ref>Aristote, ''Éthique à Nicomaque'', VIII, 3, 1156a6-1156b7, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1959, p. 387-389.</ref>. La distinction se laisse éprouver dans l'expérience commune : la relation d'affaires que l'on cultive par intérêt, le partenaire de sport que l'on fréquente pour l'agrément et l'ami de toujours qui nous connaît et nous veut du bien ne relèvent pas du même ordre. Seule la dernière constitue l'amitié achevée (''philia teleia''), car elle vise l'ami pour lui-même et non pour ce qu'il apporte. Elle demande une bienveillance réciproque, connue de part et d'autre : chacun veut le bien de l'autre et sait que ce vœu est partagé. Cette amitié accomplie exige l'[[Dictionnaire de philosophie/Égalité|égalité]], la réciprocité et la vertu : deux hommes de bien s'aiment parce qu'ils reconnaissent en l'autre un « autre soi-même » (''heteros autos'', ἕτερος αὐτός)<ref>Aristote, ''Éthique à Nicomaque'', IX, 4, 1166a30-32, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1959, p. 428. La formule se lit sous la variante ''allos autos'' dans l{{'}}''Éthique à Eudème'', VII, 12.</ref>. L'ami est ainsi un miroir dans lequel le sujet vertueux se reconnaît et se réalise.
La conception aristotélicienne articule étroitement amitié et politique : la ''philia'' est le ciment de la cité. Entre vrais amis, dit Aristote, on n'a pas besoin de la justice de la même manière qu'entre étrangers, car la bienveillance mutuelle en accomplit déjà l'essentiel ; la justice ne s'évanouit pas pour autant, puisqu'à chaque communauté correspond une forme d'amitié et une forme de justice qui lui répond<ref>Aristote, ''Éthique à Nicomaque'', VIII, 1, 1155a22-28, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1959, p. 382.</ref>. Encore faut-il distinguer l'amitié entre deux personnes, la concorde qui unit les citoyens (''homonoia'', ὁμόνοια) et l'amitié proprement politique qui tient la cité ensemble. Cette dimension politique de l'amitié traverse toute la pensée grecque : elle désigne moins un sentiment intime qu'un lien social structurant, une forme de solidarité civique entre citoyens partageant une même conception du bien<ref>Christophe Perrin, « Égalité et réciprocité : les clés de la philia aristotélicienne », ''Le Philosophoire'', 2007/2, n° 29, p. 259-280.</ref>.
===Platon et la quête dialogique : l'amitié comme voie vers la sagesse===
Avant Aristote, Platon avait exploré la question dans le ''Lysis'', dialogue aporétique qui ne parvient pas à définir positivement l'amitié mais en révèle la complexité<ref>Platon, ''Lysis'', trad. A. Croiset, Paris, Les Belles Lettres, 1921.</ref>. Socrate y examine successivement diverses hypothèses : l'amitié naît-elle entre semblables ou entre contraires ? Est-elle le fait du bon envers le bon, ou du ni-bon-ni-mauvais envers le bon ? Le dialogue s'achève sans réponse définitive, mais suggère que l'amitié digne de ce nom est [[Dictionnaire de philosophie/Désir|désir]] de ce qui nous manque et aspiration au [[Dictionnaire de philosophie/Bien|bien]]<ref>Platon, ''Lysis'', 214b-222e.</ref>. Rapproché du ''Banquet'', le ''Lysis'' se laisse lire comme l'esquisse d'un désir qui, par-delà les objets particuliers, s'oriente vers un premier objet d'[[Dictionnaire de philosophie/Amour|amour]] ; le dialogue lui-même ne formule pourtant aucune théorie de l'ascension de l'[[Dictionnaire de philosophie/Âme|âme]] vers les Idées. Cette lecture, empruntée au ''Banquet'' et au ''Phèdre'', prolonge le ''Lysis'' plus qu'elle ne le conclut.
Dans la pratique même du dialogue socratique, l'amitié se révèle condition de la philosophie : c'est dans la bienveillance réciproque et la confiance mutuelle que peut s'épanouir la recherche commune de la vérité. Sans cette disposition amicale, le dialogue dégénère en joute éristique où chacun cherche à vaincre l'autre plutôt qu'à atteindre ensemble le vrai<ref>Fanie Mousseau, « Amitié et autarcie dans le Lysis de Platon », ''Revue Ithaque'', n° 1, 2007.</ref>.
==L'amitié à Rome : entre vertu et pragmatisme==
===Cicéron et l'idéal de l'amitié vertueuse===
La pensée romaine hérite de la réflexion grecque tout en l'infléchissant. Dans le ''Laelius de amicitia'', Cicéron reprend largement les analyses aristotéliciennes mais les teinte d'un stoïcisme romain attentif aux dimensions pratiques et morales de l'existence<ref>Cicéron, ''Laelius de amicitia'', trad. R. Combès, Paris, Les Belles Lettres, 1983.</ref>. Pour lui, l'amitié est d'abord affaire de vertu : seuls les hommes de bien (''boni viri'') peuvent nouer de vraies amitiés, car l'amitié exige une communauté de valeurs morales<ref>Cicéron, ''Laelius de amicitia'', V, 18-20, trad. R. Combès, Paris, Les Belles Lettres, 1983, p. 12-14.</ref>. « Priver la vie d'amitié, c'est comme priver le monde du soleil », déclare Laelius, faisant de l'amitié un bien suprême, nécessaire au bonheur<ref>Cicéron, ''Laelius de amicitia'', XIII, 47, trad. R. Combès, Paris, Les Belles Lettres, 1983, p. 32.</ref>.
Cependant, la vision cicéronienne de l'amitié est également traversée par une tension proprement romaine. Dans une société fortement hiérarchisée, où les réseaux de clientèle (''clientela'') et les alliances politiques (''amicitia'') structurent la vie publique, le vocabulaire de l'amitié recouvre souvent des relations d'intérêt et de pouvoir<ref>Iddo Shvueli, ''L'amitié chez Cicéron, entre un concept philosophique et une notion sociale'', thèse de doctorat, Université Paris-Sorbonne, 2014.</ref>. Cicéron lui-même navigue entre l'idéal philosophique d'une amitié désintéressée et la réalité politique d'un réseau d'alliances nécessaires à sa carrière. Cette ambiguïté révèle une question de fond : l'amitié peut-elle vraiment se penser indépendamment des rapports de pouvoir et d'utilité sociale ? La langue latine en portait déjà la marque, le mot ''amicitia'' recouvrant aussi bien l'entente du cœur que l'alliance politique, quand l'ami lui-même se disait ''amicus'', si bien que l'affection privée et l'utilité publique s'y trouvaient sans cesse mêlées<ref>Cicéron, ''L'amitié'' (''Laelius de amicitia''), Paris, Mille et une nuits, postface du traducteur.</ref>.
===Le stoïcisme : cosmopolitisme et amitié des sages===
Les philosophes stoïciens, de Sénèque à Marc-Aurèle, développent une conception de l'amitié enracinée dans leur vision cosmopolitique de l'humanité. Pour eux, tous les êtres rationnels participent du même ''logos'' universel et forment une seule communauté, celle de la cité du monde<ref>Marc-Aurèle, ''Pensées pour moi-même'', IV, 4, trad. E. Bréhier, Paris, Les Belles Lettres, 1962.</ref>. De cette parenté cosmique découle une bienveillance de principe envers tout être de raison : « Les hommes sont nés les uns pour les autres », écrit Marc-Aurèle<ref>Marc-Aurèle, ''Pensées pour moi-même'', VIII, 59, trad. E. Bréhier, Paris, Les Belles Lettres, 1962.</ref>. L'amitié au sens strict demande toutefois davantage. Les stoïciens la réservent d'ordinaire aux sages, car elle suppose constance, accord de la raison, confiance et vertu ; la fraternité de tous les hommes dans la cité du monde et l'amitié achevée ne se confondent donc pas. Certains vont jusqu'à unir idéalement tous les sages, fussent-ils inconnus les uns des autres, sans que cet idéal se ramène à une amitié entre tous les hommes.
Dans ses ''Lettres à Lucilius'', Sénèque fait de l'amitié un exercice spirituel : devenir ami d'un sage, c'est progresser soi-même dans la sagesse. L'ami devient un miroir moral, un compagnon dans la quête de la vertu et de la tranquillité de l'âme (''tranquillitas animi'')<ref>Sénèque, ''Lettres à Lucilius'', III, sur le choix de l'ami et la confiance, trad. H. Noblot, Paris, Les Belles Lettres, 1945. La sérénité stoïcienne se dit plutôt ''tranquillitas animi'' ou ''apatheia'', l{{'}}''ataraxia'' relevant du vocabulaire épicurien et sceptique.</ref>. Cette amitié philosophique transcende les contingences sociales : le sage peut être ami d'un esclave si celui-ci cultive sa raison et sa vertu<ref>Sénèque, ''Lettres à Lucilius'', XLVII, sur l'amitié possible avec un esclave.</ref>. Sénèque tient pourtant que le sage, s'il chérit ses amis et exerce grâce à eux certaines vertus, garde de quoi être heureux même privé d'eux : l'amitié l'enrichit sans le rendre dépendant<ref>Sénèque, ''Lettres à Lucilius'', IX, le sage désire des amis tout en pouvant être heureux sans eux, et CIX, sur l'utilité réciproque des sages.</ref>.
===L'épicurisme : l'amitié comme condition du bonheur===
Dans un cadre différent de celui de Platon et d'Aristote, Épicure fait de l'amitié l'un des piliers de sa philosophie du bonheur. Dans les ''Maximes capitales'', il affirme que « de toutes les choses que la sagesse procure en vue de la félicité de la vie tout entière, de beaucoup la plus importante est la possession de l'amitié »<ref>Épicure, ''Maximes capitales'', XXVII, dans ''Lettres et Maximes'', trad. M. Conche, Paris, PUF, 1987, p. 221.</ref>. L'amitié assure la sécurité (''asphaleia'') de l'âme : savoir que l'on peut compter sur des amis fidèles procure cette tranquillité d'esprit (''ataraxia'') qui est le cœur de l'eudémonisme épicurien.
Mais cette insistance sur l'utilité de l'amitié pour le bonheur personnel pose problème : l'amitié épicurienne n'est-elle qu'un calcul égoïste, une forme raffinée d'intérêt bien compris ? La tradition épicurienne, telle que Cicéron la rapporte, répond à l'objection en distinguant l'origine utilitaire de l'amitié, où l'on cherche d'abord la sécurité, de sa nature une fois nouée, où l'on en vient à aimer l'ami pour lui-même, au point que le sage se dit prêt à mourir pour lui ; il reste malaisé de prêter cette distinction explicite à Épicure en personne<ref>Cicéron, ''De finibus bonorum et malorum'', I, 65-70, évoquant les débats au sein de l'école épicurienne.</ref>. Plus largement, l'Antiquité gardait en mémoire l'exemple pythagoricien de Damon et Phintias, chacun prêt à payer de sa vie la parole donnée pour l'autre.
Cette hésitation entre l'intérêt et le don fait l'originalité de la position épicurienne : née du besoin de sécurité, l'amitié y devient un bien que l'on chérit pour lui-même.
==L'amitié au Moyen Âge : de l'amitié spirituelle à la charité==
Entre Rome et la Renaissance, le christianisme médiéval reçoit l'héritage antique et le réoriente. Augustin, dans les ''Confessions'', pleure la mort d'un ami de jeunesse et reprend un mot d'Horace pour le nommer « la moitié de mon âme »<ref>Augustin, ''Confessions'', IV, 6, trad. P. de Labriolle, Paris, Les Belles Lettres, 1926.</ref>. L'amitié se lit désormais à la lumière de la perte et de la conversion : l'attachement aux créatures ne vaut que rapporté à l'amour de Dieu, faute de quoi il expose au désespoir du deuil.
Au XII{{e}} siècle, l'abbé cistercien Aelred de Rievaulx compose le ''De spiritali amicitia'' (''L'Amitié spirituelle''), réécriture chrétienne du dialogue de Cicéron à l'usage du cloître. Il distingue une amitié charnelle, une amitié mondaine et une amitié spirituelle, et réserve le nom à la dernière, qui unit les âmes en Christ<ref>Aelred de Rievaulx, ''L'Amitié spirituelle'' (''De spiritali amicitia''), livre I, dans Pakaluk (dir.), ''Other Selves'', p. 129-153.</ref>. Osant faire écho à la première épître de Jean, qui dit « Dieu est amour », il avance que « Dieu est amitié ». Le monastère devient un lieu d'apprentissage de l'amitié, et celle-ci, un avant-goût de la communion des bienheureux.
Thomas d'Aquin donne à cette idée sa forme la plus rigoureuse. Dans la ''Somme théologique'' (IIa-IIae, question 23), il définit la charité (''caritas'') comme une amitié de l'homme avec Dieu, fondée sur une ''communicatio'', ce partage par lequel Dieu nous communique sa béatitude<ref>Thomas d'Aquin, ''Somme théologique'', IIa-IIae, question 23, article 1, cité dans Pakaluk (dir.), ''Other Selves'', p. 155-160.</ref>. Il reprend l'« autre soi-même » d'Aristote, rappelant que l'ami veut le bien de l'autre comme le sien propre, et la « moitié de mon âme » d'Augustin. Le lien qui, chez les Grecs et les Romains, cimentait la cité devient la forme même de l'amour le plus haut, celui qui unit la créature à son créateur.
==De la chevalerie à l'humanisme : l'amitié idéale en littérature==
La ligne théologique n'épuise pas la pensée médiévale de l'amitié. Dans la littérature en langue vulgaire des XII{{e}} et XIII{{e}} siècles, le lien entre hommes reçoit une exaltation lyrique qui prolonge, sur un autre registre, l'idéal antique. La chanson de geste ''Ami et Amile'' met en scène deux compagnons si semblables qu'on les prend l'un pour l'autre : l'un affronte en champ clos un adversaire à la place de l'autre, et lorsque la lèpre le frappe, son ami le guérit au prix du sang de ses propres enfants. Dans le ''Tristan'' de Thomas et le ''Lancelot'' en prose, l'attachement entre chevaliers est présenté, si l'on suit la lecture de Reginald Hyatte, comme surpassant l'amour des femmes, quand bien même les configurations narratives diffèrent d'une œuvre à l'autre. Ces récits poussent à sa limite le vieux motif de l'ami comme « autre soi-même » : deux corps, une seule âme. Mais cette amitié idéalisée reste un domaine d'hommes ; les femmes, comme les gens de basse condition, en sont pour l'essentiel écartées, limite que l'Antiquité avait déjà tracée et dont le Moyen Âge hérite<ref>Reginald Hyatte, ''The Arts of Friendship. The Idealization of Friendship in Medieval and Early Renaissance Literature'', Leyde, Brill, 1994, chapitre 3.</ref>.
Au tournant des XIV{{e}} et XV{{e}} siècles, les humanistes reviennent aux sources anciennes elles-mêmes. Boccace consacre la huitième nouvelle de la dixième journée du ''Décaméron'' à Titus et Gisippus : Gisippus renonce, en faveur de Titus qui s'en est épris, à la femme qu'il devait lui-même épouser. Laurent de Premierfait traduit en français le ''Laelius'' de Cicéron, et Leon Battista Alberti fait place à l'amitié dans son traité sur la famille (''Della famiglia''). Cette reprise de l{{'}}''amicitia perfecta'' classique, détachée de son cadre strictement spirituel, prépare le terrain sur lequel s'élèvera bientôt Montaigne<ref>Reginald Hyatte, ''The Arts of Friendship'', chapitre 4 et appendice B (préfaces de Laurent de Premierfait à sa traduction du ''Laelius'').</ref>.
==L'amitié à l'époque moderne==
===Montaigne et La Boétie : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi »===
La Renaissance voit émerger une nouvelle sensibilité à l'amitié, dont Michel de Montaigne offre l'expression la plus saisissante. Dans le chapitre [[s:Essais/Livre I/Chapitre 28|« De l'amitié »]] des ''Essais'' (I, XXVIII), Montaigne évoque son amitié avec Étienne de La Boétie, brutalement interrompue par la mort prématurée de ce dernier en 1563<ref>Michel de Montaigne, ''Essais'', I, XXVIII, éd. P. Villey, Paris, PUF, 1992, p. 183-198.</ref>. Cette amitié devient pour lui le modèle indépassable d'une relation qui transcende toutes les catégories habituelles : ni intérêt, ni plaisir, ni utilité ne peuvent l'expliquer. Face à l'interrogation sur les raisons de cet attachement, Montaigne ne peut que répondre par la fameuse formule : « Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : "Parce que c'était lui ; parce que c'était moi" »<ref>Michel de Montaigne, ''Essais'', I, XXVIII, éd. P. Villey, Paris, PUF, 1992, p. 188.</ref>.
Cette formule énigmatique marque un tournant dans la pensée de l'amitié : elle soustrait celle-ci à toute rationalisation, à tout calcul, pour la situer dans l'ordre de la reconnaissance immédiate, d'une évidence que la raison ne sait pas décomposer. L'amitié montaignienne repose sur un « mélange si universel » des âmes qu'elles « effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes »<ref>Michel de Montaigne, ''Essais'', I, XXVIII, éd. P. Villey, Paris, PUF, 1992, p. 188.</ref>. Cette fusion des âmes, cette confusion des identités, fait de l'amitié un mode d'être-ensemble proprement singulier, irréductible aux liens familiaux, amoureux ou sociaux.
L'amitié de Montaigne et La Boétie possède également une dimension politique. Les deux hommes partagent un idéal humaniste et une même préoccupation pour les questions de la liberté et de la servitude, comme en témoigne le célèbre ''Discours de la servitude volontaire'' de La Boétie. Leur amitié a pu être lue comme une figure de la liberté du jugement et de la résistance à la servitude, même si le rapport entre l'essai de Montaigne et le ''Discours de la servitude volontaire'' demeure un objet d'interprétation<ref>Christophe Litwin, « La cause perdue de l'amitié républicaine de La Boétie à Montaigne », ''Montaigne Studies'', n° 28, 2016, p. 95-110.</ref>.
===Kant : l'amitié entre devoir et sentiment===
La philosophie des Lumières, et particulièrement Kant, soumet l'amitié à l'examen critique de la raison. Dans la ''Doctrine de la vertu'' (seconde partie de la ''Métaphysique des mœurs''), Kant définit l'amitié comme « l'union de deux personnes liées par un amour réciproque et un égal respect »<ref>Emmanuel Kant, ''Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu'', § 46, trad. A. Philonenko, Paris, Vrin, 1968, p. 143.</ref>. Cette définition révèle la tension constitutive de l'amitié kantienne : celle entre l'amour (qui pousse au rapprochement) et le respect (qui impose la distance). L'amitié exige un équilibre fragile entre ces deux forces, équilibre que Kant juge quasi impossible à réaliser parfaitement.
Pour Kant, l'amitié parfaite est donc une « Idée » régulatrice plutôt qu'une réalité empirique<ref>Emmanuel Kant, ''Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu'', § 46, trad. A. Philonenko, Paris, Vrin, 1968, p. 144.</ref>. Néanmoins, aspirer à cette Idée constitue un « devoir de vertu » : nous devons cultiver l'amitié, car elle manifeste notre dignité morale et contribue à notre bonheur. La conception kantienne inscrit ainsi l'amitié dans l'ordre du devoir moral, en soumettant les sentiments amicaux à une norme rationnelle. Elle ne s'y réduit pourtant pas : l'amitié y est aussi un refuge contre la méfiance sociale, un espace de confidence, de franchise et de connaissance de soi, où deux personnes s'ouvrent l'une à l'autre et se corrigent mutuellement<ref>James O. Grunebaum, ''Friendship. Liberty, Equality, and Utility'', Albany, State University of New York Press, 2003, chapitres 1 et 3.</ref>.
===Wollstonecraft : l'amitié contre l'ivresse de la passion===
Une autre voix des Lumières déplace la question. Dans la ''Défense des droits de la femme'' (''A Vindication of the Rights of Woman'', 1792), Mary Wollstonecraft oppose l'amitié à la passion amoureuse. À l'ivresse du sentiment, qui flambe puis retombe, elle préfère la nourriture calme et durable de l'amitié, faite d'estime et de respect. Un mariage fondé sur le seul désir se condamne : il devrait reposer sur l'égalité, c'est-à-dire que les époux devraient devenir amis. Une critique se glisse là. L'amitié idéale que la tradition réservait aux hommes, du sage antique aux compagnons médiévaux, supposait une égalité que l'on refusait aux femmes ; en les réduisant au charme et à la parure, on les tenait à l'écart de cette amitié entre égaux qui seule rend une union durable. Wollstonecraft étend aux femmes l'amitié et l'égalité qu'elle exige, et en fait le principe d'un mariage bien réglé et, plus loin, d'une société<ref>Mary Wollstonecraft, ''Défense des droits de la femme'' (''A Vindication of the Rights of Woman''), 1792, chapitre 4 ; voir Diane Jeske (dir.), ''The Routledge Handbook of Philosophy of Friendship'', Londres, Routledge, 2023, chapitre 6.</ref>.
===Emerson : la vérité, la tendresse et la juste distance===
De l'autre côté de l'Atlantique, [[Dictionnaire de philosophie/Ralph Waldo Emerson|Ralph Waldo Emerson]] (1803-1882) donne à l'amitié l'une de ses expressions modernes les plus ardentes. Son essai « L'Amitié » (« Friendship », 1841, dans les ''Essays: First Series'') fait reposer le lien sur deux éléments qu'il se refuse à hiérarchiser : la vérité et la tendresse. Un ami est celui devant qui je puis être sincère, penser tout haut, laisser tomber les vêtements de la politesse et du calcul. Mais Emerson exige le plus haut : il ne veut pas traiter l'amitié avec ménagement, mais avec le courage le plus exigeant. D'où sa formule, « le seul moyen d'avoir un ami est d'en être un »<ref>Ralph Waldo Emerson, ''L'Amitié'' (« Friendship », 1841), trad. T. Constantinesco, Paris, Aux forges de Vulcain, 2010.</ref>. L'amitié est moins un bien que l'on acquiert qu'une vertu que l'on devient.
L'essai, comme le relève son traducteur, tient pourtant un double langage. Emerson exalte l'union des âmes et, du même souffle, interdit tout contact prolongé : l'ami idéal y prend tour à tour le masque de l'étranger, puis celui de l'ennemi, et il va jusqu'à faire l'éloge d'une amitié dont on pourrait se passer. Cette réserve, qui prolonge son culte de la confiance en soi (l'essai « Self-Reliance », du même recueil), garde chacun libre. Elle annonce aussi deux gestes à venir. Nietzsche, lecteur fervent d'Emerson, voudra que l'ami soit notre plus vif adversaire ; et Blanchot trouvera dans la distance non un défaut mais le milieu même du lien. Entre Montaigne, qui rêvait de deux âmes mêlées au point d'effacer ce qui les avait jointes, et Blanchot, qui préserve l'intervalle, Emerson tient les deux exigences ensemble : se donner tout entier, et laisser à l'autre son étrangeté<ref>Sur ce double langage, voir la postface de Thomas Constantinesco à Emerson, ''L'Amitié'', édition citée.</ref>.
==L'amitié dans la philosophie contemporaine==
===Nietzsche : l'amitié stellaire et l'amour du lointain===
[[Dictionnaire de philosophie/Friedrich Nietzsche|Nietzsche]] déplace la tradition philosophique de l'amitié en récusant les modèles fondés exclusivement sur la proximité, la ressemblance et la consolation. Dans [[s:Ainsi parlait Zarathoustra|''Ainsi parlait Zarathoustra'']], il récuse l'« amour du prochain » chrétien, qu'il juge hypocrite et grégaire, pour lui préférer l'« amour du lointain »<ref>Friedrich Nietzsche, ''Ainsi parlait Zarathoustra'', I, « De l'amour du prochain », trad. M. de Gandillac, Paris, Gallimard, 1971, p. 82-84.</ref>. L'ami nietzschéen n'est pas celui qui nous rassure dans nos certitudes mais celui qui nous pousse à nous dépasser, à devenir ce que nous sommes.
Dans [[s:Le Gai Savoir|''Le Gai Savoir'']], Nietzsche développe la métaphore de l'« amitié stellaire » : les vrais amis sont comme des étoiles qui « poursuivent des orbites si différentes » qu'ils peuvent sembler s'être perdus de vue, mais « leur foi en notre amitié stellaire demeure inébranlable »<ref>Friedrich Nietzsche, ''Le Gai Savoir'', § 279, trad. P. Klossowski, Paris, Gallimard, 1967, p. 220.</ref>. Cette distance respectueuse, loin de menacer l'amitié, en constitue la noblesse : elle préserve la liberté et la singularité de chacun tout en maintenant un lien étroit.
La pensée nietzschéenne de l'amitié s'articule à sa critique de la morale et à sa philosophie de la volonté de puissance. L'ami accompli est celui qui nous défie et nous stimule plutôt que de nous conforter : dans le ''Zarathoustra'', Nietzsche demande que l'on ait en son ami « son meilleur ennemi »<ref>Friedrich Nietzsche, ''Ainsi parlait Zarathoustra'', I, « De l'ami », trad. M. de Gandillac, Paris, Gallimard, 1971.</ref>. L'aphorisme de ''Humain, trop humain'' que l'on rattache souvent à cette idée décrit plutôt l'éloignement et l'incompréhension entre anciens amis, l'expérience d'une séparation que la pensée doit assumer<ref>Friedrich Nietzsche, ''Humain, trop humain'', I, § 376, trad. R. Rovini, Paris, Gallimard, 1968 ; lu comme une expérience de la séparation amicale par Mark Vernon, ''The Philosophy of Friendship'', chapitre 3.</ref>. Cette conception aristocratique et agonistique de l'amitié a marqué nombre de penseurs du XX{{e}} siècle.
===Derrida et les apories de l'amitié===
Jacques Derrida consacre un ouvrage majeur à la question de l'amitié : ''Politiques de l'amitié'' (1994). S'appuyant sur une déconstruction de la tradition philosophique, de Platon à Carl Schmitt en passant par Montaigne et Nietzsche, Derrida met au jour les apories qui travaillent le concept d'amitié<ref>Jacques Derrida, ''Politiques de l'amitié'', Paris, Galilée, 1994.</ref>. Il part d'une phrase mystérieuse attribuée à Aristote par Montaigne : « Ô mes amis, il n'y a nul ami », phrase dont il démonte patiemment les paradoxes et les implications.
Pour Derrida, la réciprocité que l'amitié exige ne produit jamais une symétrie parfaite : aimer et être aimé ne coïncident ni dans le temps, ni dans l'intensité, ni dans le sens. La tradition a d'ailleurs privilégié l'acte d'aimer sur le fait d'être aimé, comme si l'amitié se mesurait d'abord à ce que l'on donne<ref>Jacques Derrida, ''Politiques de l'amitié'', Paris, Galilée, 1994, p. 23-48.</ref>. Cette dissymétrie fragilise le modèle fraternel, celui d'une communauté fondée sur la filiation et l'identité, et ouvre la question d'une amitié capable d'accueillir l'[[Dictionnaire de philosophie/Altérité|altérité]], l'étranger, celui qui n'est ni proche ni familier. Loin de nier la réciprocité, Derrida en déconstruit la mesure.
===Blanchot : l'amitié comme intervalle et étrangeté commune===
Maurice Blanchot, dans ''L'Amitié'' (1971), recueil écrit en partie à la mémoire de Georges Bataille, pousse plus loin le refus de la fusion. Contre le mélange des âmes cher à Montaigne, il tient que l'amitié maintient intacte la distance qui sépare les amis. Être l'ami de quelqu'un, ce n'est pas le connaître, mais l'accueillir dans son étrangeté : « nous devons renoncer à connaître ceux à qui nous lie quelque chose d'essentiel »<ref>Maurice Blanchot, ''L'Amitié'', Paris, Gallimard, 1971, p. 328.</ref>. L'amitié repose sur la reconnaissance d'une étrangeté commune, non sur la transparence des cœurs.
Cette distance n'est pas un défaut, mais le milieu même de la relation. Blanchot la nomme l'intervalle : le pur intervalle qui mesure tout ce qu'il y a entre moi et l'ami, et qui m'interdit de jamais disposer de lui ni de mon savoir sur lui. La discrétion n'est pas seulement un tact social, elle est le respect de cette séparation à partir de laquelle ce qui sépare devient rapport. Lorsque la mort survient, elle ne creuse pas la séparation, elle l'efface ; la pensée doit alors, selon Blanchot, accompagner l'amitié elle-même dans l'oubli. Il ne s'agit pas d'oublier l'ami, mais de penser ce que devient la relation quand la mort a effacé l'intervalle qui la rendait possible<ref>Maurice Blanchot, ''L'Amitié'', Paris, Gallimard, 1971, essai « L'amitié ».</ref>. Blanchot rejoint ainsi Derrida, qui pense la dissymétrie de la réciprocité, et Levinas, qui pense l'irréductibilité d'autrui<ref>Emmanuel Levinas, ''Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité'', La Haye, Martinus Nijhoff, 1961.</ref> : l'amitié nomme un lien qui préserve l'altérité qu'il unit.
===Hannah Arendt : l'amitié comme espace politique===
Hannah Arendt développe une conception originale de l'amitié, qu'elle distingue soigneusement de l'amour et de la compassion. Dans son essai « De l'humanité dans de "sombres temps" : réflexions sur Lessing », elle écrit : « Nous avons coutume aujourd'hui de ne voir dans l'amitié qu'un phénomène de l'intimité, où les amis s'ouvrent leur âme sans tenir compte du monde et de ses exigences »<ref>Hannah Arendt, « De l'humanité dans de "sombres temps" », dans ''Vies politiques'', Paris, Gallimard, 1974, p. 23.</ref>. Or pour Arendt, c'est méconnaître la dimension proprement politique de l'amitié.
L'amitié, telle que la pratiquaient les Grecs, est d'abord un [[Dictionnaire de philosophie/Dialogue|dialogue]], une pratique de la parole partagée qui fait advenir un monde commun entre les interlocuteurs. « L'essence de l'amitié consistait dans le dialogue », affirme-t-elle, ajoutant que ce dialogue permettait d'« humaniser » le monde en le rendant discutable, en le soumettant à la pluralité des perspectives<ref>Hannah Arendt, « De l'humanité dans de "sombres temps" », dans ''Vies politiques'', Paris, Gallimard, 1974, p. 28-35.</ref>. L'amitié devient ainsi un espace de résistance contre la tyrannie et le totalitarisme : lorsque la sphère publique se dégrade ou disparaît, l'amitié maintient ouverte la possibilité d'un monde partagé.
Dans une lettre célèbre à Gershom Scholem, Arendt écrit : « De ma vie, je n'ai jamais "aimé" aucun peuple, ni aucune collectivité [...]. Je reconnais que je n'aime en effet que mes amis ; et que la seule sorte d'amour que je connaisse et en laquelle je crois est l'amour pour des personnes »<ref>Hannah Arendt, lettre à Gershom Scholem, 24 juillet 1963, dans ''Vies politiques'', Paris, Gallimard, 1974.</ref>. Cette déclaration ne fonde pas à elle seule une théorie de l'amitié comme lien politique ; elle marque surtout le refus d'aimer une collectivité abstraite et la distinction entre l'amour des personnes et la responsabilité politique. Les remarques d'Arendt, éparses, esquissent une piste plutôt qu'un système<ref>Peter E. Digeser, ''Friendship Reconsidered. What It Means and How It Matters to Politics'', New York, Columbia University Press, 2016, chapitre 6.</ref>.
==L'amitié et la morale : le problème de la partialité==
La [[Dictionnaire de philosophie/Morale|philosophie morale]] moderne rend aiguë une difficulté que les Anciens avaient pourtant déjà rencontrée : Aristote se demandait comment répartir nos devoirs et nos bienfaits entre l'ami, le parent, le concitoyen et l'étranger. La modernité ne l'invente pas ; elle l'aggrave en bâtissant des morales systématiquement universalistes. Cette gêne, note Mark Vernon, a aussi une histoire : là où la cité antique et le monde médiéval prêtaient à l'amitié une portée publique, proche d'une institution, la modernité l'a reléguée dans la sphère privée, et la philosophie morale s'est mise à se défier d'un lien qui obéit à ses propres règles<ref>Mark Vernon, ''The Philosophy of Friendship'', Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2005, chapitres 4-5.</ref>. Dans leurs versions les plus strictement impartiales, l'utilitarisme et l'éthique kantienne semblent commander de peser également les intérêts de tous, ou de n'agir que sur des maximes valables pour chacun. La tension n'est pourtant pas si tranchée : un utilitariste peut justifier que l'on préfère ses amis lorsque cette préférence produit de meilleurs effets, car les amis se connaissent, s'entraident mieux et attendent à bon droit une attention particulière<ref>James O. Grunebaum, ''Friendship. Liberty, Equality, and Utility'', Albany, State University of New York Press, 2003, chapitre 4.</ref>. Reste que l'amitié est partiale par nature : je préfère mon ami, je lui dois une fidélité que je ne dois à aucun inconnu. William Godwin a poussé l'objection à la limite : un incendie, et je ne puis sauver qu'une personne, l'archevêque Fénelon, bienfaiteur de l'humanité, ou un proche, ma mère ou mon épouse ; l'impartialité stricte commande de sauver le premier, et pourtant quelque chose en nous se révolte<ref>William Godwin, ''Enquête sur la justice politique'', 1793, livre II, chapitre 2.</ref>. Bernard Williams déplace la question : qu'un homme, pouvant sauver son épouse ou un inconnu, ait encore besoin d'invoquer l'impartialité pour secourir la sienne, c'est déjà, dit-il, avoir « une pensée de trop »<ref>Bernard Williams, « Persons, Character and Morality », dans ''Moral Luck'', Cambridge, Cambridge University Press, 1981, p. 1-19.</ref>.
Michael Stocker a diagnostiqué une « schizophrénie » des théories morales modernes : elles nous obligent à agir pour le bien, mais le mobile qu'elles prescrivent, maximiser l'utilité ou respecter la loi, n'est pas celui de l'ami, qui agit par amour de cette personne-ci. Si, rendant visite à un ami malade, je lui explique que je suis venu parce que le devoir l'ordonnait, j'ai manqué ce qu'est l'amitié<ref>L'argument, dû à Michael Stocker (« The Schizophrenia of Modern Ethical Theories », 1976), est repris dans Neera K. Badhwar (dir.), ''Friendship. A Philosophical Reader'', Ithaca, Cornell University Press, 1993.</ref>. Aussi tout un courant contemporain se demande-t-il si la morale peut faire place aux raisons de l'amitié, ou si l'amitié marque une limite de la morale impartiale.
La difficulté gagne jusqu'à nos croyances. Nous tenons d'ordinaire qu'il faut proportionner ce que l'on croit à ce que montrent les faits. Mais l'amitié semble en demander davantage : croire le meilleur de son ami, lui accorder le bénéfice du doute, escompter sa réussite là où, s'agissant d'un inconnu, la prudence nous retiendrait. Sarah Stroud parle d'une partialité épistémique due aux amis. Si l'amitié réclame ce préjugé favorable, elle heurte l'éthique de la croyance comme la partialité pratique heurtait la morale impartiale. Sanford Goldberg objecte que de telles raisons, une fois admises, vaudraient pour d'innombrables autres : il faudrait alors ou bien refuser la partialité épistémique, ou bien accepter de croire, dans un vaste domaine, sur d'autres bases que le vrai. L'ami nous met ainsi face à « une pensée de trop » non seulement dans l'action, mais dans le jugement<ref>Sarah Stroud, « Epistemic Partiality in Friendship », ''Ethics'', vol. 116, 2006, p. 498-524 ; débat repris dans Diane Jeske (dir.), ''The Routledge Handbook of Philosophy of Friendship'', chapitres 20-21.</ref>.
La tension resurgit en politique. Peter Digeser montre que l'amitié s'accorde mal avec les règles et les procédures impartiales qu'exige une cité juste : favoriser ses amis se nomme, dans la vie publique, corruption, népotisme, clientélisme ; mais une société purement impartiale, sans loyautés, serait froide et peut-être invivable<ref>Peter E. Digeser, ''Friendship Reconsidered. What It Means and How It Matters to Politics'', New York, Columbia University Press, 2016.</ref>. Honorer à la fois l'égalité due aux citoyens et la partialité due aux amis reste une question ouverte, déjà entrevue par Cicéron, partagé entre l'idéal d'une amitié désintéressée et le réseau romain des alliances.
==L'amitié dans la tradition confucéenne==
La tradition occidentale n'est pas seule à avoir pensé l'amitié. Dans la Chine confucéenne, l'amitié (''pengyou'') figure parmi les cinq relations cardinales (''wulun'') qui ordonnent la société. Parmi ces cinq relations, l'amitié est celle qui se prête le mieux à un lien entre personnes de rang comparable et à un choix fondé sur l'affinité : prince et sujet, père et fils, mari et femme, aîné et cadet forment des rapports hiérarchiques, quand l'amitié admet une forme d'égalité. Entre lettrés, elle est tenue en haute estime : l'ami est celui devant qui l'on peut se corriger, le miroir de la vertu sur un autre mode. Cette autonomie reste toutefois limitée, car la tradition confucéenne classique subordonne souvent l'amitié à la famille, aux rites et aux fonctions politiques, et la regarde parfois avec méfiance, sans en faire une théorie unifiée du libre attachement<ref>Andrew Lambert, « Friendship in the Confucian Tradition », dans Diane Jeske (dir.), ''The Routledge Handbook of Philosophy of Friendship'', Londres, Routledge, 2023 ; voir aussi Oliver Leaman (dir.), ''Friendship East and West. Philosophical Perspectives'', Richmond, Curzon, 1996.</ref>.
Cette confrontation soulève une question de principe : l'amitié est-elle un universel de l'expérience humaine, ou une forme culturellement variable ? Les valeurs que l'Occident lui attache, l'égalité, la réciprocité, le libre choix, l'aveu de soi, ne sont pas partout centrales. Étudier l'amitié à travers les traditions garde de prendre un idéal local pour l'essence de la chose, tout en suggérant que le lien entre égaux hors de la parenté répond à un besoin que l'on retrouve, sous une forme ou une autre, dans les sociétés humaines<ref>A. C. Grayling, ''Friendship'', New Haven, Yale University Press, 2013, propose un parcours d'ensemble de la question.</ref>.
==Enjeux contemporains : l'amitié au-delà de l'intime==
La philosophie contemporaine continue d'interroger l'amitié, notamment face aux transformations des modes de sociabilité à l'ère numérique et à la marchandisation croissante des relations sociales. Plusieurs questions demeurent vives.
Les concepts forgés par les Anciens sont eux-mêmes remis sur le métier. La formule aristotélicienne de l'« autre soi-même » se voit rediscutée : l'ami est-il un miroir où je me reconnais semblable à moi, ou l'amitié tient-elle plutôt à la faculté de s'ouvrir entièrement à l'autre, de lui confier ce que nul autre ne sait ? Alexander Nehamas soutient qu'Aristote explique l'amitié plus qu'il ne le faut : nous ne pouvons pas énumérer les raisons pour lesquelles nous aimons un ami comme nous énumérons les mérites d'une conduite vertueuse. La perspective de Nehamas se rapproche ainsi du « parce que c'était lui » de Montaigne plus que de la définition aristotélicienne par les qualités vertueuses. L'amitié se tourne moins vers des qualités déjà possédées que vers l'avenir, vers ce que les amis deviendront ensemble<ref>Alexander Nehamas, ''On Friendship'', New York, Basic Books, 2016, chapitre « A Friend Is Another Self ».</ref>.
À cette reprise philosophique s'ajoute, depuis quelques décennies, un versant empirique. La psychologie a fait de l'amitié un objet d'étude : elle en suit les formes selon les âges de la vie, en mesure les effets sur la santé, examine les conflits, le pardon et les ruptures, l'amitié au travail, entre groupes ethniques ou à l'épreuve des réseaux numériques. Ces travaux confirment à leur manière l'intuition ancienne selon laquelle nul ne choisirait de vivre sans amis, mais ils en précisent aussi les conditions et les variations<ref>Mahzad Hojjat et Anne Moyer (dir.), ''The Psychology of Friendship'', Oxford, Oxford University Press, 2017.</ref>.
Premièrement, l'amitié peut-elle vraiment se penser indépendamment des rapports de pouvoir et d'intérêt ? Les réseaux amicaux ne risquent-ils pas de reproduire certaines hiérarchies et inégalités sociales ? Comment concilier l'idéal philosophique d'une amitié désintéressée avec cette réalité ?
Deuxièmement, quelle place pour l'amitié dans une société [[Dictionnaire de philosophie/Démocratie|démocratique]] ? Les pensées de Derrida et d'Arendt suggèrent que l'amitié pourrait constituer un modèle alternatif de lien politique, ni fusionnel ni contractuel, respectueux de la pluralité et de l'altérité. Mais une politique de l'amitié est-elle praticable à l'échelle d'une société, ou reste-t-elle nécessairement limitée à des groupes restreints ?
Troisièmement, comment penser l'amitié à l'ère des réseaux sociaux ? On oppose volontiers l'amitié vraie aux « amis » virtuels, dans la lignée de C. S. Lewis, qui distinguait la ''philia'' de la simple camaraderie<ref>C. S. Lewis, ''The Four Loves'', Londres, Geoffrey Bles, 1960, p. 57-90.</ref> ; mais Lewis écrivait avant ces techniques, et les enquêtes récentes brouillent l'opposition. Les réseaux servent le plus souvent à entretenir des liens noués hors ligne ; ils soutiennent aussi bien les liens forts que les liens faibles ; ils modifient les manières de se confier, de s'entraider, de rester en contact, sans créer pour autant une espèce entièrement nouvelle d'amitié<ref>Plusieurs contributions de Mahzad Hojjat et Anne Moyer (dir.), ''The Psychology of Friendship'', Oxford, Oxford University Press, 2017.</ref>. La question n'est donc plus de savoir si l'amitié numérique est « vraie », mais à quelles conditions ces outils renforcent, transforment, font naître ou fragilisent des relations amicales.
À ces questions, Michel Foucault a donné une direction plutôt qu'une réponse. Dans « De l'amitié comme mode de vie » (1981), il observe que nos institutions ont resserré les relations possibles presque au seul couple et à la famille, parce qu'un monde relationnel riche serait malaisé à gouverner. L'amitié, surtout là où elle échappe aux cadres codifiés de la parenté, du mariage et du métier, devient une force d'invention : elle rouvre la question de savoir comment des êtres pourraient vivre ensemble, partager leur temps et leurs confidences hors des rôles prescrits. Le « problème » que la société éprouve devant certaines affections est, au fond, celui des amitiés et des liens imprévus qu'elles peuvent faire naître. On peut rapprocher ici Foucault de Derrida et d'Arendt : chez ces trois auteurs, l'amitié désigne une manière de se lier qu'aucune institution ne saisit entièrement, et qui pour cette raison conserve une portée politique<ref>Michel Foucault, « De l'amitié comme mode de vie » (1981), dans ''Dits et écrits'', t. IV, Paris, Gallimard, 1994 ; commenté par Mark Vernon, ''The Philosophy of Friendship'', chapitre 6.</ref>.
==Conclusion==
L'amitié, depuis les Grecs jusqu'à nos jours, reste une énigme philosophique productive. Ni simple sentiment, ni institution sociale codifiée, elle échappe aux catégories habituelles de la pensée morale et politique. Tour à tour fondement de la cité (Aristote), désir du bien et recherche dialogique (Platon), exercice spirituel (Sénèque), chemin vers Dieu (Aelred et Thomas d'Aquin), évidence sans pourquoi (Montaigne), devoir moral (Kant), amour du lointain (Nietzsche), accueil de l'altérité (Derrida), intervalle préservé (Blanchot) ou dialogue humanisant (Arendt), sans oublier la Chine confucéenne, où elle est, parmi les relations codifiées, celle qui admet le mieux une forme d'égalité, l'amitié manifeste notre capacité à nouer des liens qui ne se réduisent ni à la nécessité biologique, ni au calcul utilitaire, ni à l'obligation juridique.
Paradoxalement, cette résistance de l'amitié aux définitions trop rigides fait peut-être sa richesse philosophique : elle nous rappelle que l'existence humaine ne saurait se réduire à un système, qu'il reste toujours un espace pour la gratuité, la singularité, la rencontre imprévisible. L'amitié demeure ainsi l'un des lieux où se rencontrent la singularité des personnes, la liberté du choix et les obligations particulières qui naissent d'une vie partagée.
== Notes et références ==
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==Bibliographie sélective==
===Sources===
* Platon, ''Lysis'', trad. A. Croiset, Paris, Les Belles Lettres, 1921.
* Aristote, ''Éthique à Nicomaque'', livres VIII-IX, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1959.
* Cicéron, ''Laelius de amicitia'', trad. R. Combès, Paris, Les Belles Lettres, 1983 ; ''L'amitié'', Paris, Mille et une nuits.
* Sénèque, ''Lettres à Lucilius'', trad. H. Noblot, Paris, Les Belles Lettres, 1945.
* Aelred de Rievaulx, ''L'Amitié spirituelle'' (''De spiritali amicitia''), vers 1164-1167.
* Michel de Montaigne, ''Essais'', I, XXVIII, éd. P. Villey, Paris, PUF, 1992.
* Emmanuel Kant, ''Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu'', trad. A. Philonenko, Paris, Vrin, 1968.
* Mary Wollstonecraft, ''Défense des droits de la femme'' (''A Vindication of the Rights of Woman''), 1792.
* Ralph Waldo Emerson, ''L'Amitié'' (« Friendship »), trad. T. Constantinesco, Paris, Aux forges de Vulcain, 2010.
* Friedrich Nietzsche, ''Le Gai Savoir'', trad. P. Klossowski, Paris, Gallimard, 1967.
* Michel Foucault, « De l'amitié comme mode de vie » (1981), dans ''Dits et écrits'', t. IV, Paris, Gallimard, 1994.
* Jacques Derrida, ''Politiques de l'amitié'', Paris, Galilée, 1994.
* Hannah Arendt, ''Vies politiques'', Paris, Gallimard, 1974.
* Maurice Blanchot, ''L'Amitié'', Paris, Gallimard, 1971.
===Études===
* Jean-Claude Fraisse, ''Philia. La Notion d'amitié dans la philosophie antique'', Paris, Vrin, 1974.
* David Konstan, ''Friendship in the Classical World'', Cambridge, Cambridge University Press, 1997.
* Michael Pakaluk (dir.), ''Other Selves. Philosophers on Friendship'', Indianapolis, Hackett, 1991.
* Neera K. Badhwar (dir.), ''Friendship. A Philosophical Reader'', Ithaca, Cornell University Press, 1993.
* James O. Grunebaum, ''Friendship. Liberty, Equality, and Utility'', Albany, State University of New York Press, 2003.
* Bennett W. Helm, ''Love, Friendship, and the Self'', Oxford, Oxford University Press, 2009.
* A. C. Grayling, ''Friendship'', New Haven, Yale University Press, 2013.
* Oliver Leaman (dir.), ''Friendship East and West. Philosophical Perspectives'', Richmond, Curzon, 1996.
* Alexander Nehamas, ''On Friendship'', New York, Basic Books, 2016.
* Peter E. Digeser, ''Friendship Reconsidered. What It Means and How It Matters to Politics'', New York, Columbia University Press, 2016.
* Mahzad Hojjat et Anne Moyer (dir.), ''The Psychology of Friendship'', Oxford, Oxford University Press, 2017.
* Reginald Hyatte, ''The Arts of Friendship. The Idealization of Friendship in Medieval and Early Renaissance Literature'', Leyde, Brill, 1994.
* Mark Vernon, ''The Philosophy of Friendship'', Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2005.
* Diane Jeske (dir.), ''The Routledge Handbook of Philosophy of Friendship'', Londres, Routledge, 2023.
* Sarah Stroud, « Epistemic Partiality in Friendship », ''Ethics'', vol. 116, 2006, p. 498-524.
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