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Le droit civil est le droit commun qui régit l'état des personnes, les obligations qu’elles contractent, et les biens.
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Théorie des groupes/Exercices/Commutateurs, groupe dérivé
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text/x-wiki
{{Exercice
| idfaculté = mathématiques
| numéro = 17
| chapitre = [[../../Commutateurs, groupe dérivé/]]
| précédent = [[../Groupe à opérateurs/]]
| suivant = [[../Groupes résolubles/]]
| niveau = 13
}}
== Problème 1 ==
a) Soient G un groupe et H un sous-groupe de G. Prouver que tout conjugué de H dans G est contenu dans HD(G).
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soit g un élément de G. Il s'agit de prouver que gHg{{exp|-1}} est contenu dans HD(G). Soit h un élément de H. Il s'agit de prouver que ghg{{exp|-1}} appartient à HD(G). Or ghg{{exp|-1}} = h(h{{exp|-1}}ghg{{exp|-1}}), où le facteur h{{exp|-1}}ghg{{exp|-1}} appartient à D(G), d'où l'énoncé.
}}
b) En déduire que tout sous-groupe de G qui contient D(G) est distingué dans G. (On l'a prouvé autrement dans le chapitre théorique.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soit H un sous-groupe de G contenant D(G). D'après le point a), tout conjugué de H dans G est contenu dans HD(G). Puisque H est supposé contenir D(G), HD(G) = H, donc tout conjugué de H est contenu dans H, donc H est distingué.
}}
== Problème 2 ==
Soient G un groupe et H un sous-groupe de G contenant tous les carrés d'éléments de G. Prouver que H contient le dérivé D(G) de G (et est donc normal dans G).
{{Solution|contenu=
'''Première méthode.'''
Puisque D(G) est le sous-groupe de G engendré par les commutateurs d'éléments de G, il suffit de prouver que, pour tous éléments ''a'', ''b'' de G, <math>a^{-1} b^{-1}ab</math> appartient à H.
Nous avons
:<math>\begin{align}a^{-1}b^{-1}ab&=(a^{-1})^2ab^{-1}ab\\
&=(a^{-1})^2a b^{-1} a b^{-1}b^2\\
&=(a^{-1})^2(a b^{-1})^2b^2.\end{align}</math>
Ceci montre que tout commutateur est le produit de trois carrés et appartient donc à H.
'''Seconde méthode.'''
Puisque le sous-groupe de G engendré par les carrés — notons-le ⟨G{{exp|2}}⟩ — est normal (cf. exemples du chapitre « [[../../Sous-groupes caractéristiques/]] »), il suffit de vérifier que G/⟨G{{exp|2}}⟩ est abélien. C'est immédiat si l'on se souvient qu'un groupe dans lequel tous les carrés sont égaux à 1 est nécessairement commutatif (problèmes 5 et 6 du chapitre « [[../Groupes, premières notions#Problème 5 (Quand tous les carrés sont égaux à 1.)|Groupes, premières notions]] »).
}}
== Problème 3 ==
a) Soient <math>(G_{i})_{i \in I}</math> une famille finie de groupes, <math>(A_{i})_{i \in I}</math> et <math>(B_{i})_{i \in I}</math> deux familles telles que pour tout ''i'', A<sub>i</sub> et B<sub>i</sub> soient des sous-groupes de G<sub>i</sub>. Prouver que
:<math>[\prod_{i \in I} A_{i}, \prod_{i \in I} B_{i}] = \prod_{i \in I} [A_{i}, B_{i}],</math>
où <math>\prod</math> désigne le produit direct externe.
En particulier, soient G<sub>1</sub> et G<sub>2</sub> deux groupes, A<sub>1</sub> et B<sub>1</sub> deux sous-groupes de G<sub>1</sub>, A<sub>2</sub> et B<sub>2</sub> deux sous-groupes de G<sub>2</sub>; alors [A<sub>1</sub> × A<sub>2</sub>, B<sub>1</sub> × B<sub>2</sub>] = [A<sub>1</sub>, B<sub>1</sub>] × [A<sub>2</sub>, B<sub>2</sub>].
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Le premier membre est le sous-groupe de <math>\prod_{i \in I} G_{i}</math> engendré par les commutateurs
:<math>((a_{i})_{i \in I})^{-1} ((b_{i})_{i \in I})^{-1} (a_{i})_{i \in I} (b_{i})_{i \in I}</math>
avec a<sub>i</sub> dans A<sub>i</sub> et b<sub>i</sub> dans B<sub>i</sub> pour tout ''i''. Ces commutateurs sont les familles
:<math>(a_{i}^{-1} b_{i}^{-1} a_{i} \ b_{i})_{i \in I}</math>
avec a<sub>i</sub> dans A<sub>i</sub> et b<sub>i</sub> dans B<sub>i</sub> pour tout ''i'' et forment donc le produit cartésien
:<math> \prod_{i \in I} \mathrm{Commut}(A_{i}, B_{i}),</math>
où Commut(A<sub>i</sub>, B<sub>i</sub>) désigne l’ensemble des commutateurs a{{exp|-1}}b{{exp|-1}}ab avec a dans A<sub>i</sub> et b dans B<sub>i</sub>. Donc le premier membre de l'énoncé admet le produit cartésien
:<math> \prod_{i \in I} \mathrm{Commut}(A_{i}, B_{i})</math>
comme partie génératrice.<br />
D'autre part, chaque sous-groupe [A<sub>i</sub>, B<sub>i</sub>] admet Commut(A<sub>i</sub>, B<sub>i</sub>) pour partie génératrice. Il est clair que, pour chaque ''i'', Commut(A<sub>i</sub>, B<sub>i</sub>) comprend l'élément neutre de G<sub>i</sub>, autrement dit l'élément neutre du groupe [A<sub>i</sub>, B<sub>i</sub>], donc, d’après un exercice sur le chapitre des produits de groupes, le groupe produit
:<math>\prod_{i \in I} [A_{i}, B_{i}]</math>
admet le produit cartésien
:<math> \prod_{i \in I} \mathrm{Commut}(A_{i}, B_{i})</math>
comme partie génératrice.<br />
Ainsi, les deux membres de l'énoncé admettent une même partie génératrice, donc sont égaux.
}}
b) Soit <math>(G_{i})_{i \in I}</math> une famille finie de groupes. Prouver que
:<math>D(\prod_{i \in I} G_{i}) = \prod_{i \in I} D(G_{i}),</math>
où, comme au point a), <math>\prod</math> désigne le produit direct externe.<br />
En particulier, si G<sub>1</sub> et G<sub>2</sub> sont deux groupes, D(G<sub>1</sub> × G<sub>2</sub>) = D(G<sub>1</sub>) × D(G<sub>2</sub>).
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Dans la partie a), faire A<sub>i</sub> = B<sub>i</sub> = G<sub>i</sub> pour chaque ''i''.
}}
c) Soit ''G'' un groupe, produit direct interne d'une famille finie <math>(G_{i})_{i \in I}</math> de sous-groupes. Prouver que D(G) est produit direct interne de la famille <math>(D(G_{i}))_{i \in I}</math>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soit <math>\prod_{i \in I} G_{i}</math> le produit direct externe des G<sub>i</sub>. On sait qu’il existe un (et un seul) isomorphisme ''f'' de <math>\prod_{i \in I} G_{i}</math> sur G qui applique tout élément (g<sub>1</sub>, ... , g<sub>n</sub>) de <math>\prod_{i \in I} G_{i}</math> sur l'élément g<sub>1</sub> ... g<sub>n</sub> de ''G''.<br />
D'après le point a),
:<math> \qquad D(\prod_{i \in I} G_{i}) = \prod_{i \in I} D(G_{i}),</math>
d'où, en passant aux images par ''f'',
:<math>(1) \qquad f(D(\prod_{i \in I} G_{i})) = f(\prod_{i \in I} D(G_{i})).</math>
D'après la théorie, g(D(H)) = D(g(H)) pour tout groupe H et tout homomorphisme ''g'' partant de H, donc le premier membre de (1) est égal à <math>D(f(\prod_{i \in I} G_{i}))</math>, autrement dit à D(G). Dans le second membre de (1), <math>\prod_{i \in I} D(G_{i})</math> est engendré par les <math>\varphi_{i}(D(G_{i}))</math>, donc le second membre de (1) est engendré par les <math>f(\varphi_{i}(D(G_{i})))</math>, c'est-à-dire par les <math>D(G_{i})</math>, donc, d’après la théorie, est produit direct interne de la famille <math>(D(G_{i}))_{i \in I}</math>, d'où l'énoncé.
Remarque. On verra une autre démonstration du point c) au problème 6.
}}
== Problème 4 ==
Dans le chapitre [[Théorie des groupes/Groupes alternés|Groupes alternés]], section ''Sous-groupes distingués des groupes alternés'', on a considéré le sous-groupe V de A<sub>4</sub> formé par l'élément neutre et les trois éléments (1 2) (3 4), (1 3) (2 4), (1 4) (2 3) (et on a vu que V est un groupe de Klein). Prouver que V est le dérivé de A<sub>4</sub>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Nous avons vu que V est un sous-groupe distingué de A<sub>4</sub>. Le quotient A<sub>4</sub> / V est d'ordre 3, donc commutatif, donc (théorie) le dérivé de A<sub>4</sub> est contenu dans V. Ce dérivé n’est pas réduit à l'élément neutre, car A<sub>4</sub> n’est pas commutatif. Nous avons vu que les seuls sous-groupes distingués de A<sub>4</sub> sont 1, V et A<sub>4</sub>, donc le dérivé (qui est distingué dans A<sub>4</sub>) ne peut être que V.
}}
== Problème 5 ==
Le but de cet exercice<ref>Jean Fresnel, ''Groupes'', exerc. 8.29, Paris, Hermann, 2001, p. 92.</ref>est de prouver que tout élément du groupe alterné A<sub>n</sub> est un commutateur d'éléments de S<sub>n</sub>.
a) Montrer qu'un élément de S<sub>n</sub> est un commutateur d'éléments de S<sub>n</sub> si et seulement si c’est le produit de deux permutations ayant la même structure cyclique.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
De façon générale, si ''G'' est un groupe, un élément de ''G'' est un commutateur si et seulement s'il est le produit de deux éléments de ''G'' dont l'un est conjugué de l'inverse de l'autre. Dans le cas où ''G'' est le groupe S<sub>n</sub>, un élément est toujours conjugué de son inverse (puisqu’ils ont la même structure cyclique). Donc un élément de S<sub>n</sub> est un commutateur d'éléments de S<sub>n</sub> si et seulement s'il est le produit de deux éléments conjugués, autrement dit de deux permutations ayant la même structure cyclique.
}}
b) Soit <math>\ \gamma \in S_{n} </math> un cycle d'ordre impair. Prouver que <math>\ \gamma </math> est le carré d'une permutation de même support que <math>\ \gamma </math>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Nous avons vu dans un exercice sur le chapitre ''Groupes monogènes, ordre d'un élément'' que si ''a'' et ''b'' sont des entiers rationnels premiers entre eux, si un élément ''x'' d'un groupe ''G'' est tel que <math>\ x^{a} = 1</math>, alors ''x'' est la puissance b-ième d'un élément de <''x''>. En prenant pour ''G'' le groupe <math>\ S_{n} </math>, pour ''x'' le cycle <math>\ \gamma </math>, pour ''a'' l’ordre de <math>\ \gamma </math> et en faisant ''b'' = 2, nous trouvons que <math>\ \gamma </math> est de la forme <math>\ \gamma = \lambda^{2}</math>, où <math>\ \ \lambda</math> est une puissance de <math>\ \gamma </math>. (On peut évidemment dire plus directement que <math>\ \gamma </math> est le carré de <math>\ \gamma^{a+1/2}</math>, où ''a'' désigne l’ordre de <math>\ \gamma</math>.) On sait que le support d'une puissance d'une permutation est contenu dans le support de cette permutation. Puisque les permutations <math>\ \gamma </math> et <math>\ \ \lambda</math> sont puissances l'une de l'autre, elles ont donc le même support.
}}
c) Soient <math>\ \alpha = (a_{1}\ a_{2} \ldots \ a_{2r} )</math> et <math>\ \beta = (b_{1}\ b_{2} \ldots \ b_{2s} )</math> deux cycles d'ordre pair à supports disjoints. Montrer que <math>\ \alpha \beta</math> est le produit de deux cycles d'ordre r + s + 1 à supports contenus dans la réunion des supports de <math>\ \alpha </math> et de <math>\ \beta </math>. (Indication : regarder la solution.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
On a
:<math>(a_{1}\ a_{2} \ldots \ a_{2r} )\ (b_{1}\ b_{2} \ldots \ b_{2s} ) = </math>
:<math>\qquad (a_{1}\ a_{2} \dots a_{r} \ b_{1} \ b_{2} \ldots b_{s+1}) \ (a_{r} \ a_{r+1} \ldots a_{2r} \ b_{s+1} \ldots b_{2s}).</math>
}}
d) Montrer que toute permutation paire <math>\sigma \in A_{n}</math> peut s'écrire <math>\lambda_{1} \mu_{1} \ldots \lambda_{t} \mu_{t}</math>, où pour chaque ''i'', <math>\lambda_{i} </math> et <math>\mu_{i} </math> sont des cycles de même longueur et où, pour tous ''i'' et ''j'' distincts, <math>\mathrm{supp}(\lambda_{i}) \cup \mathrm{supp}(\mu_{i})</math> et <math>\mathrm{supp}(\lambda_{j}) \cup \mathrm{supp}(\mu_{j})</math> sont disjoints. (Rappel : supp désigne le support.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Puisque la permutation <math>\sigma </math> est paire, sa décomposition canonique en cycles comprend un nombre pair de cycles d'ordre pair. Donc <math>\sigma </math> peut s'écrire comme un produit <math>\ \rho_{1} \ldots \rho_{t}</math>, où chaque facteur est soit un cycle d'ordre impair, soit le produit de deux cycles d'ordre pair à supports disjoints, les supports des <math>\ \rho_{i} </math> étant deux à deux disjoints. D'après les points b) et c), les <math>\ \rho_{i} </math> peuvent s'écrire sous forme des <math>\ \lambda_{i} \mu_{i} </math> de l'énoncé.
}}
e) Montrer que toute permutation paire <math>\sigma \in A_{n}</math> est un commutateur d'éléments de S<sub>n</sub>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
D'après le point a), il revient au même de prouver que <math>\sigma </math> est le produit de deux permutations ayant la même structure cyclique. Mettons <math>\ \sigma</math> sous la forme
:<math>\sigma = \lambda_{1} \mu_{1} \ \lambda_{2} \mu_{2} \ldots \lambda_{t} \mu_{t},</math>
les conditions du point d) étant satisfaites. Le support de <math>\ \mu_{1}</math> est disjoint de celui de tous les facteurs qui se trouvent à sa droite, donc <math>\ \mu_{1}</math> commute avec chacun de ces facteurs, donc nous pouvons amener <math>\ \mu_{1}</math> en dernière position. Nous pouvons ensuite amener <math>\ \mu_{2}</math> en dernière position, etc. Nous trouvons ainsi
:<math>\sigma = \lambda_{1} \lambda_{2} \ldots \lambda_{t} \mu_{1} \mu_{2} \ldots \mu_{t},</math>.
Comme les supports de <math>\lambda_{1}, \lambda_{2}, \ldots , \lambda_{t}</math> sont deux à deux disjoints, et qu’il en est de même des supports de <math>\mu_{1}, \mu_{2}, \ldots , \mu_{t}</math>, et que pour chaque ''i'', <math>\lambda_{i}</math> et <math>\mu_{i}</math> sont deux cycles de même longueur, les deux permutations <math>\ \lambda_{1} \lambda_{2} \ldots \lambda_{t}</math> et <math> \mu_{1} \mu_{2} \ldots \mu_{t}</math> ont la même structure cyclique, donc <math>\ \sigma</math> est bien le produit de deux permutations ayant la même structure cyclique, comme annoncé.
}}
== Problème 6 ==
a) Soient N et A<sub>1</sub>, .... , A<sub>r</sub> des sous-groupes distingués d'un groupe G. Prouver que [N, A<sub>1</sub> .... A<sub>r</sub>] = [N, A<sub>1</sub>] .... [N, A<sub>r</sub>]. (Indication : utiliser une des identités énoncées dans la section ''Compléments'' du chapitre théorique.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Il suffit de le prouver pour r = 2, le cas général s'en déduisant par récurrence. Soient ''n'' un élément de N, a<sub>1</sub> un élément de A<sub>1</sub> et a<sub>2</sub> un élément de A<sub>2</sub>. D'après une des identités notées dans le chapitre théorique,
:<math> [n, a_{1} a_{2}] = [n, a_{2}] [n, a_{1}]^{a_{2}},</math>
d'où
:<math> [n, a_{1} a_{2}] \in [N, A_{2}] [N, A_{1}]^{a_{2}}.</math>
Puisque N et A<sub>1</sub> sont tous deux normaux dans G, [N, A<sub>1</sub>] l'est aussi, donc
:<math> [N, A_{1}]^{a_{2}} = [N, A_{1}]</math>, donc
:<math> [n, a_{1} a_{2}] \in [N, A_{2}] [N, A_{1}].</math>
Le second membre étant un sous-groupe de G (puisque [N, A<sub>1</sub>] et [N, A<sub>2</sub>] sont normaux dans G), on a donc
:<math> [N, A_{1} A_{2}] \subseteq [N, A_{2}] [N, A_{1}].</math>
L'inclusion réciproque est vraie elle aussi (puisque [N, A<sub>1</sub>] et [N, A<sub>2</sub>] sont tous deux contenus dans le premier membre et que ce premier membre est un groupe), donc
:<math>\ [N, A_{1} A_{2}] = [N, A_{2}] [N, A_{1}].</math>
Puisque les sous-groupes [N, A<sub>1</sub>] et [N, A<sub>2</sub>] sont normaux dans G, ils peuvent être permutés dans le second membre, ce qui achève la démonstration.
}}
b) Tirer du point a) une autre démonstration du fait suivant, qui a été démontré au problème 2 :<br />
Si un groupe G est produit direct interne d'une famille G<sub>1</sub>, ... , G<sub>n</sub> de sous-groupes, D(G) est produit direct interne de la famille D(G<sub>1</sub>), ... , D(G<sub>n</sub>).
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Pour toute famille finie <math>\ (H_{i})_{i \in I}</math> de sous-groupes de G, désignons par <math>\ <H_{i} \vert i \in I></math> le sous-groupe de G engendré par cette famille. Le point a) peut se formuler de la façon suivante : si N et A<sub>1</sub>, .... , A<sub>r</sub> sont des sous-groupes normaux d'un groupe G, alors <math>\ [N, <A_{i} \vert i \in I>] = <[N, A_{i}] \vert i \in I></math>, ce qui peut encore s'écrire <math>\ [<A_{i} \vert i \in I>, N] = <[A_{i}, N] \vert i \in I></math>. On en tire facilement que si <math>\ (H_{i})_{i \in I}</math> et <math>\ (K_{j})_{j \in J}</math> sont des familles finies de sous-groupes normaux de G, alors <math>\ [<H_{i} \vert i \in I>, <K_{j} \vert j \in J>] = <[H_{i}, K_{j}] \vert i \in I, j \in J></math>. Dans les hypothèses de l'énoncé b) (qui entraînent que les G<sub>i</sub> sont normaux dans G), nous avons donc
:<math>(1) [G, G] = <[G_{i}, G_{j}] \vert 1 \leq i \leq n, 1 \leq j \leq n>.</math>
Si ''i'' et ''j'' sont deux indices distincts, tout élément de G<sub>i</sub> commute avec tout élément de G<sub>j</sub>, donc [G<sub>i</sub>, G<sub>j</sub>] = 1, donc la relation (1) peut s'écrire
:<math>\ [G, G] = <[G_{i}, G_{i}] \vert 1 \leq i \leq n>,</math>
autrement dit
:<math>\ D(G) = <D(G_{i}) \vert 1 \leq i \leq n>.</math>
Puisque, pour chaque ''i'', D(G<sub>i</sub>) est un sous-groupe de G<sub>i</sub>, il résulte de la théorie que D(G) est produit direct interne des D(G<sub>i</sub>).
}}
== Problème 7 ==
On va prouver que si H, K et L sont des sous-groupes d'un même groupe G, [ [H,K], L] n’est pas forcément égal au sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L<ref>L'exemple utilisé ici est donné par I. Martin Isaacs, ''Finite Group Theory'', American Mathematical Society, 2008, exerc. 4A.2, p. 122-123.</ref>.
a) Soient G un groupe, H, K et L des sous-groupes d'ordre 2 de G. Prouver que le sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L, est monogène.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soient h, k et l des éléments de H, K et L respectivement. Si un de ces éléments est égal à 1, [ [h, k], l] est égal à 1. Donc le sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L, est engendré par l'élément [ [h<sub>1</sub>, k<sub>1</sub>], l<sub>1</sub>], où h<sub>1</sub> (resp. k<sub>1</sub>, resp. l<sub>1</sub>) désigne le seul élément distinct de 1 de H (resp. de K, resp. de L).
}}
b) Soit P un sous-groupe d'ordre 5 du groupe G = A<sub>5</sub>, groupe alterné de degré 5. (Puisque A<sub>5</sub> est d'ordre 60, il admet de tels sous-groupes. Ce sont ses 5-sous-groupes de Sylow.) Prouver que N<sub>G</sub>(P) est d'ordre 10 et contient exactement 5 sous-groupes d'ordre 2.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Puisque A<sub>5</sub> est simple, P n’est pas normal dans A<sub>5</sub>, donc le nombre des 5-sous-groupes de Sylow de A<sub>5</sub> est > 1. D'après les théorèmes de Sylow, ce nombre est congru à 1 modulo 5 et divise 12, donc il est égal à 6. On sait que ce nombre est l'indice de N<sub>G</sub>(P) dans G, donc N<sub>G</sub>(P) est d'ordre 10. Il ne comprend pas d'élément d'ordre 10, car il n'y a pas d'élément d'ordre 10 dans A<sub>5</sub>, ni même dans S<sub>5</sub>, comme on le vérifie facilement en considérant la décomposition en produit de cycles à supports disjoints. (Ceci entraîne que N<sub>G</sub>(P) est un groupe d'ordre 10 non cyclique. De façon générale, un groupe d'ordre 2p, avec ''p'' premier, est cyclique ou [[../../Groupes diédraux|diédral]]<ref>Voir par exemple J. Calais, ''Éléments de théorie des groupes'', Paris, 1984, p. 214.</ref>, donc N<sub>G</sub>(P) est diédral, mais nous éviterons de nous servir des propriétés des groupes diédraux.) Puisque P est normal dans N<sub>G</sub>(P), il est le seul 5-sous-groupe de Sylow de N<sub>G</sub>(P), donc N<sub>G</sub>(P) comprend exactement 4 éléments d'ordre 5. Puisqu’il n'a pas d'élément d'ordre 10, il a donc exactement 5 éléments d'ordre 2 et donc exactement 5 sous-groupes d'ordre 2
}}
c) Soit P comme au point b) et soient H, K deux différents sous-groupes d'ordre 2 de N<sub>G</sub>(P). (Il en existe d’après le point b).) Prouver que [H, K] = P.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Si H et K se centralisaient, ils engendreraient un sous-groupe d'ordre 4 de N<sub>G</sub>(P), ce qui est impossible puisque l’ordre de N<sub>G</sub>(P) est égal à 10 et donc non divisible par 4. Donc [H, K] > 1. D'autre part, P est normal dans N<sub>G</sub>(P) et, d'après la question b), le groupe quotient N<sub>G</sub>(P)/P est d'ordre 2. N<sub>G</sub>(P)/P est donc commutatif, ce qui implique que le dérivé de N<sub>G</sub>(P) est contenu dans P. Puisque [H, K] est contenu dans le dérivé de N<sub>G</sub>(P), il est donc contenu dans P. Puisque P est d'ordre premier et qu'on a vu que [H, K] > 1, [H, K] est donc égal à P. (Par parenthèse, ceci entraîne que le dérivé de N<sub>G</sub>(P) est égal à P.)
}}
d) Prouver que A<sub>5</sub> est engendré par ses éléments d'ordre 2.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Par exemple parce que l’ordre de A<sub>5</sub> est égal à soixante et donc pair, A<sub>5</sub> comprend au moins un élément d'ordre 2 (théorème de Cauchy). Donc le sous-groupe de A<sub>5</sub> engendré par ses éléments d'ordre 2 n’est pas réduit à l'élément neutre. D'autre part, ce sous-groupe est clairement caractéristique et donc normal dans A<sub>5</sub>. Puisque A<sub>5</sub> est simple, ce sous-groupe est donc égal à A<sub>5</sub> tout entier.
'''Remarque 1.''' Le raisonnement qui précède peut être généralisé sans difficulté pour prouver que si G est un groupe simple fini et ''p'' un diviseur premier de l'ordre de G, alors G est engendré par ses éléments d'ordre ''p''.
'''Remarque 2.''' Voici une autre manière de procéder dans le cas de A<sub>5</sub>. Convenons d'appeler ''double-transposition'' (dans un groupe symétrique) tout produit de deux transpositions à supports disjoints. En considérant la décomposition d'un élément quelconque de A<sub>5</sub> en produit de cycles à supports deux à deux disjoints, on voit que les double-transpositions de A<sub>5</sub> sont ses éléments d'ordre 2 (il est évident qu'une double-transposition de S<sub>5</sub> est un élément d'ordre 2 de A<sub>5</sub>, et c'est tout ce dont nous avons besoin pour ce qui suit). Sachant que A<sub>5</sub> est engendré par les cycles d'ordre 3 (cf. chapitre théorique [[Théorie_des_groupes/Groupes_alternés|Groupes alternés]]), il suffit donc, pour répondre à la question, de montrer que tout cycle d'ordre 3 de A<sub>5</sub> peut s'écrire comme un produit de double-transpositions. Ceci découle de l'égalité {{nobr|(a b c) {{=}} (a e)(b d)(c e)(a b)(a d)(b e)}}, valable pour tous a, b, c, d, e deux à deux distincts dans {1, 2, 3, 4, 5}, qui prouve donc à nouveau que A<sub>5</sub> est engendré par ses éléments d'ordre 2.
}}
e) Soit P comme au point b). Prouver qu’il existe au moins un sous-groupe d'ordre 2 de A<sub>5</sub> qui ne normalise pas P. Prouver que si L est un tel sous-groupe, alors <nowiki><P, L></nowiki> = A<sub>5</sub>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
On a noté au point b) que P n’est pas normal dans A<sub>5</sub>. Puisque, d’après le point d), A<sub>5</sub> est engendré par ses sous-groupes d'ordre 2, il existe donc un sous-groupe d'ordre 2 de A<sub>5</sub> qui ne normalise pas P. Soit L un tel sous-groupe. Puisque L ne normalise pas P, P n’est pas normal dans <nowiki><P, L></nowiki>. Le nombre des 5-sous-groupes de Sylow de <nowiki><P, L></nowiki> est donc > 1. Ce nombre est congru à 1 modulo 5 et divise <nowiki>|<P, L>|</nowiki>/5, donc divise <nowiki>|</nowiki>A<sub>5</sub><nowiki>|</nowiki>/5, c'est-à-dire 12, donc est égal à 6. Donc 6 divise <nowiki>|<P, L>|/5</nowiki>, donc l’ordre de <nowiki><P, L></nowiki> est multiple de 30. Il ne peut pas être égal à 30, car un sous-groupe d'ordre 30 de A<sub>5</sub> serait d'indice 2 dans A<sub>5</sub> et donc normal dans A<sub>5</sub>, or A<sub>5</sub>, étant simple et d'ordre > 2, n'a pas de sous-groupe normal d'indice 2. L'ordre de <nowiki><P, L></nowiki> est donc égal à 60, donc <nowiki><P, L></nowiki> = A<sub>5</sub>.
}}
f) Soient P comme au point b) et L comme au point e). Prouver que [P, L] = A<sub>5</sub>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
D'après la section ''Compléments'' du chapitre théorique, [P, L] est sous-groupe normal de <nowiki><P, L></nowiki>, c'est-à-dire, d’après le point e), que [P, L] est sous-groupe normal de A<sub>5</sub>. D'autre part, puisque L ne normalise pas P, il ne le centralise pas, donc [P, L] > 1. Ainsi, [P, L] est un sous-groupe normal de A<sub>5</sub> non réduit à l'élément neutre. Puisque A<sub>5</sub> est simple, [P, L] est donc égal à A<sub>5</sub>.
}}
g) En conclure que si H, K et L sont comme aux points c) et e), [ [H,K], L] n’est pas égal au sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
D'après les points c) et f), [H, K] = P et [P, L] = A<sub>5</sub>, donc [ [H,K], L] = A<sub>5</sub>. D'autre part, d’après le point a), le sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L est cyclique. L'énoncé en résulte.
}}
Remarques. 1° On pourrait évidemment poser P = <(1 2 3 4 5)>, H = <(1 5) (2, 4)>, K = <(1 2) (3 5)>, L = <(1 2) (3 4)> et vérifier par calcul que [ [H, K], L] = A<sub>5</sub>, mais cette méthode serait sans gloire et assez fastidieuse.<br />
2° On montre dans le problème suivant que si [H, K] normalise L, alors [ [H,K], L] est égal au sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L.
== Problème 8 ==
On va prouver que si G est un groupe et H, K, L des sous-groupes de G, si [H, K] normalise L, alors [ [H,K], L] est égal au sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec ''h'' dans H, ''k'' dans K et ''l'' dans L.
a) Soient G un groupe, A, B et H des sous-groupes de G. On suppose que B normalise A. Désignons par S l’ensemble des éléments ''x'' de B tels que, pour tout élément ''a'' de A, [a, x] appartienne à H. Prouver que S est un sous-groupe de B. (Indication : utiliser certaines des identités énoncées dans la partie ''Compléments'' du chapitre théorique.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Pour commencer, remarquons que S est une partie non vide de B (elle contient l'élément 1 de B).<br />
Prouvons que si ''x'' et ''y'' appartiennent à S, alors ''xy'' appartient à S.<br />
Soit ''a'' un élément de A. Il s'agit de prouver que [a, xy] appartient à H.<br />
D'après une des identités énoncées dans la section ''Compléments'' du chapitre théorique,
:(1) [a, xy] = [a, y] [y, [x, a] ] [a, x].
Puisque ''x'' et ''y'' appartiennent à S,
:(2) [a, x] et [a, y] appartiennent à H.
Puisque B normalise A et que x ∈ S ⊆ B, [x, a] appartient à A; puisque ''y'' appartient à S, il en résulte que [y, [x, a] ] (égal à l'inverse de [ [x, a], y] ) appartient à H.<br />
En portant ce résultat et les résultats (2) dans (1), nous trouvons que [a, xy] appartient à H. Comme nous l'avons vu cela prouve que le produit de deux éléments de S appartient toujours à S.
Prouvons maintenant que si ''y'' est un élément de S, alors y{{exp|-1}} en est un aussi.<br />
Soit ''a'' un élément de A. Il s'agit de prouver que [a, y{{exp|-1}}] appartient à H.<br />
D'après une des identités énoncées dans la section ''Compléments'' du chapitre théorique,
:[a, y<sup>-1</sup>] = [ [y<sup>-1</sup>, a], y] [y, a],<br />
ce qui peut s'écrire
:(3) [a, y<sup>-1</sup>] = [ [y<sup>-1</sup>, a], y] [a, y]{{exp|-1}}.
Puisque ''y'' appartient à S,
:(4) [a, y] appartient à H.
Comme déjà noté, le fait que B normalise A et que y ∈ S ⊆ B entraîne que [y<sup>-1</sup>, a] appartient à A, donc, puisque ''y'' appartient à S,
: [ [y<sup>-1</sup>, a], y] ∈ H.
De ceci et de (4), il résulte que le second membre de (3) appartient à H, donc [a, y<sup>-1</sup>] appartient à H, ce qui, comme on l'a vu, prouve que l'inverse de tout élément de S appartient à S.
Nous avons donc prouvé que S est un sous-groupe de B.
}}
b) Soient G un groupe, A et B des sous-groupes de G et Y une partie génératrice de B. On suppose que B normalise A. Prouver que [A, B] est le sous-groupe de G engendré par les commutateurs [a, y] avec ''a'' dans A et ''y'' dans Y. (Indication : dans l'énoncé du point a), prendre pour H le sous-groupe de G engendré par les [a, y] en question.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Désignons par H le sous-groupe de G engendré par les commutateurs [a, y] avec ''a'' dans A et ''y'' dans Y. Il s'agit de prouver que [A, B] = H. Comme H est évidemment contenu dans [A, B], il suffit de prouver que [A, B] est contenu dans H.
Désignons par S l’ensemble des éléments ''x'' de B tels que, pour tout élément ''a'' de A, [a, x] appartienne à H. D'après le point a), S est un sous-groupe de B. Il est clair que S contient Y, donc, puisque S est un sous-groupe de B, S contient le sous-groupe de B engendré par Y, c'est-à-dire que S contient B. Par définition de S, ceci revient à dire que pour tout élément ''a'' de A et tout élément ''b'' de B, [a,b] appartient à H, donc [A, B] est contenu dans H. Comme nous l'avons vu, cela prouve l'énoncé.
}}
c) Soient G un groupe, H, K et L des sous-groupes de G. On suppose que [H, K] normalise L. Prouver que [ [H, K], L] est le sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec ''h'' dans H, ''k'' dans K et ''l'' dans L.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Dans le point b), faire A = L, B = [H, K] et prendre pour partie génératrice Y de B l’ensemble des [h, k] avec ''h'' dans H et ''k'' dans K.
}}
== Problème 9 ==
Soient G un groupe, A un sous-groupe '''normal''' de G et B un sous-groupe de G. Soit A<sub>0</sub> une partie de G telle que A soit contenu dans le sous-groupe de G engendré par A<sub>0</sub>. Soit B<sub>0</sub> une partie de G telle que B soit contenu dans plus petit sous-groupe '''normal''' de G contenant B<sub>0</sub> (c'est le cas en particulier si B est contenu dans le sous-groupe de G engendré par B<sub>0</sub>.) On se propose de prouver que [A, B] est contenu dans le plus petit sous-groupe '''normal''' de G comprenant les commutateurs [a<sub>0</sub>, b<sub>0</sub>] avec a<sub>0</sub> dans A<sub>0</sub> et b<sub>0</sub> dans B<sub>0</sub>.
a) Soit N le plus petit sous-groupe normal de G comprenant les commutateurs [a<sub>0</sub>, b<sub>0</sub>] avec a<sub>0</sub> dans A<sub>0</sub> et b<sub>0</sub> dans B<sub>0</sub> (on pourrait se contenter de supposer que N est un sous-groupe normal de G comprenant ces commutateurs). Désignons par ''f'' l'homomorphisme canonique de G sur G/N. Prouver que f(B<sub>0</sub>) est contenu dans le centralisateur de f(A) dans G/N.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soient a<sub>0</sub> un élément de A<sub>0</sub> et b<sub>0</sub> un élément de B<sub>0</sub>. Par hypothèse sur N, le commutateur [a<sub>0</sub>, b<sub>0</sub>] appartient à N. En passant aux images par ''f'', nous trouvons que le commutateur [ f(a<sub>0</sub>), f(b<sub>0</sub>) ] est l'élément neutre de G/N, donc f(a<sub>0</sub>) et f(b<sub>0</sub>) commutent. On a vu (leçon [[../../Conjugaison, centralisateur, normalisateur|Conjugaison, centralisateur, normalisateur]]) que si tout élément d'une partie X d'un groupe commute avec tout élément d'une partie Y de ce groupe, alors le sous-groupe engendré par X et le sous-groupe engendré par Y se centralisent. Donc f(B<sub>0</sub>) est contenu dans le centralisateur du sous-groupe de G/N engendré par f(A<sub>0</sub>). Comme le sous-groupe de G/N engendré par f(A<sub>0</sub>) contient f(A), le centralisateur dans G/N du sous-groupe engendré par f(A<sub>0</sub>) est contenu dans celui de f(A). Avec ce qui précède, on en déduit que f(B<sub>0</sub>) est contenu dans le centralisateur de f(A) dans G/N.
}}
b) Prouver que f(B) est contenu dans tout sous-groupe normal de G/N qui contient f(B<sub>0</sub>).
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soit L un sous-groupe normal de G/N contenant f(B<sub>0</sub>). Il s'agit de prouver que f(B) est contenu dans L. Soit K l'image réciproque de L par ''f''. On sait que K est un sous-groupe normal de G et il est clair que B<sub>0</sub> est contenu dans K. Donc, d’après les hypothèses sur B, B est contenu dans K, donc f(B) est contenu dans f(K) = L.
}}
c) Prouver que f(B) est contenu dans le centralisateur de f(A) dans G/N.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
D'après les points a) et b), il suffit de prouver que le centralisateur de f(A) dans G/N est un sous-groupe normal de G/N. Puisque, par hypothèse, A est normal dans G, f(A) est normal dans f(G) = G/N. Or, d’après un exercice de la série [[../Conjugaison, centralisateur, normalisateur|Conjugaison, centralisateur, normalisateur]], le centralisateur d'un sous-groupe normal est lui-même normal, donc le centralisateur de f(A) dans G/N est un sous-groupe normal de G/N, comme annoncé.
}}
d) Déduire de c) que [A, B] est contenu dans N (ce qui démontre l'énoncé général du problème).
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Puisque [A, B] est engendré par les [a, b], où ''a'' parcourt A et où ''b'' parcourt B, il suffit de prouver que si ''a'' est un élément de A et ''b'' un élément de ''b'', alors [a, b] appartient à N. D'après le point c), f(a) et f(b) commutent dans G/N, ce qui revient à dire que [f(a), f(b)] = 1 dans G/N, ou encore f( [a, b] ) = 1 dans G/N, ce qui signifie que [a, b] appartient au noyau de ''f'', à savoir N.
}}
e) Soient G un groupe, A et B des sous-groupes '''normaux''' de G, soit A<sub>0</sub> une partie génératrice de A. Soit B<sub>0</sub> une partie de B telle que B soit le plus petit sous-groupe '''normal''' de G contenant B<sub>0</sub> (c'est le cas en particulier si B<sub>0</sub> est une partie génératrice de B). Prouver que [A, B] est le plus petit sous-groupe normal de G comprenant les commutateurs [a<sub>0</sub>, b<sub>0</sub>] avec a<sub>0</sub> dans A<sub>0</sub> et b<sub>0</sub> dans B<sub>0</sub>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Les hypothèses de l'énoncé général du problème sont clairement satisfaites, donc [A, B] est contenu dans tout sous-groupe normal de G comprenant les commutateurs [a<sub>0</sub>, b<sub>0</sub>] avec a<sub>0</sub> dans A<sub>0</sub> et b<sub>0</sub> dans B<sub>0</sub>. Il suffit donc de montrer que [A, B] est lui-même un sous-groupe normal de G comprenant ces commutateurs. Qu'il comprenne ces commutateurs est évident et d’autre part, du fait que A et B sont supposés normaux dans G, il résulte que [A, B] est normal dans G.
}}
Remarques.<br />
1° En faisant A = B = G et A<sub>0</sub> = B<sub>0</sub> = X dans l'énoncé du point e), nous retrouvons le théorème suivant, qui a été démontré dans le chapitre théorique : si G est un groupe et X une partie génératrice de G, le dérivé de G est le sous-groupe normal de G engendré par les commutateurs [x, y], où ''x'' et ''y'' parcourent X.<br />
2° Nous utiliserons l'énoncé e) de ce problème dans un exercice sur les groupes nilpotents.
== Problème 10 (Théorème d'Itô) ==
On va démontrer un théorème de N. Itô selon lequel si G est un groupe, s'il existe deux sous-groupes '''abéliens''' A, B de G tels que G = AB, alors le dérivé G' de G est abélien. (Ce théorème ne sera normalement pas utilisé dans la suite du cours.) La démonstration qui suit est donnée dans B. Huppert, ''Finite Groups I'', p. 714.
a) Soit <math>G</math> un groupe, soient <math>A</math> et <math>B</math> des sous-groupes '''abéliens''' de <math>G</math> tels que <math>G</math> soit engendré par <math>A \cup B</math>, autrement dit <math>G = \langle A, B \rangle</math> (cette hypothèse est moins forte que celle du théorème d'Itô). D'après le chapitre théorique, section ''Compléments'', <math>\left[ A, B \right]</math> est normal dans <math>\langle A, B \rangle</math>, c'est-à-dire, dans nos hypothèses, que <math>\left[ A, B \right]</math> est normal dans <math>G</math>. En raisonnant sur le groupe quotient <math>G/\left[ A, B \right]</math>, prouver que <math>G' = \left[ A, B \right]</math>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Puisque <math>A \cup B</math> est une partie génératrice de <math>G</math>, le groupe <math>G</math> est engendré par les éléments <math>a</math> de <math>A</math> et les éléments <math>b</math> de <math>B</math>, donc le groupe quotient <math>G/\left[ A, B \right]</math> est engendré par les éléments <math>a\left[ A, B \right]</math> et les éléments <math>b\left[ A, B \right]</math>, où <math>a</math> parcourt A et où <math>b</math> parcourt B. Tous ces éléments de <math>G/\left[ A, B \right]</math> commutent entre eux. En effet, si <math>a</math> et <math>a'</math> sont tous deux des éléments de A, alors <math>a</math> et <math>a'</math> commutent (puisque A est abélien), donc les éléments <math>a\left[ A, B \right]</math> et <math>a' \left[ A, B \right]</math> de commutent; de même, si <math>b</math> et <math>b'</math> sont tous deux des éléments de B, les éléments <math>b\left[ A, B \right]</math> et <math>b' \left[ A, B \right]</math> de <math>G/\left[ A, B \right]</math> commutent; enfin, si <math>a</math> est un élément de A et <math>b</math> un élément de B, l'élément <math>a\left[ A, B \right]</math> et l'élément <math>b\left[ A, B \right]</math> commutent, car si on désigne le premier par <math>\alpha</math> et le second par <math>\beta</math>, alors
}}
== Notes et références ==
<references/>
{{Bas de page
| idfaculté = mathématiques
| précédent = [[../Groupe à opérateurs/]]
| suivant = [[../Groupes résolubles/]]
}}
kucl94husakkn5o7hiym9m1ut8u7lix
982401
982400
2026-05-05T08:04:59Z
Marvoir
1746
/* Problème 10 (Théorème d'Itô) */ la suite pour bientôt
982401
wikitext
text/x-wiki
{{Exercice
| idfaculté = mathématiques
| numéro = 17
| chapitre = [[../../Commutateurs, groupe dérivé/]]
| précédent = [[../Groupe à opérateurs/]]
| suivant = [[../Groupes résolubles/]]
| niveau = 13
}}
== Problème 1 ==
a) Soient G un groupe et H un sous-groupe de G. Prouver que tout conjugué de H dans G est contenu dans HD(G).
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soit g un élément de G. Il s'agit de prouver que gHg{{exp|-1}} est contenu dans HD(G). Soit h un élément de H. Il s'agit de prouver que ghg{{exp|-1}} appartient à HD(G). Or ghg{{exp|-1}} = h(h{{exp|-1}}ghg{{exp|-1}}), où le facteur h{{exp|-1}}ghg{{exp|-1}} appartient à D(G), d'où l'énoncé.
}}
b) En déduire que tout sous-groupe de G qui contient D(G) est distingué dans G. (On l'a prouvé autrement dans le chapitre théorique.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soit H un sous-groupe de G contenant D(G). D'après le point a), tout conjugué de H dans G est contenu dans HD(G). Puisque H est supposé contenir D(G), HD(G) = H, donc tout conjugué de H est contenu dans H, donc H est distingué.
}}
== Problème 2 ==
Soient G un groupe et H un sous-groupe de G contenant tous les carrés d'éléments de G. Prouver que H contient le dérivé D(G) de G (et est donc normal dans G).
{{Solution|contenu=
'''Première méthode.'''
Puisque D(G) est le sous-groupe de G engendré par les commutateurs d'éléments de G, il suffit de prouver que, pour tous éléments ''a'', ''b'' de G, <math>a^{-1} b^{-1}ab</math> appartient à H.
Nous avons
:<math>\begin{align}a^{-1}b^{-1}ab&=(a^{-1})^2ab^{-1}ab\\
&=(a^{-1})^2a b^{-1} a b^{-1}b^2\\
&=(a^{-1})^2(a b^{-1})^2b^2.\end{align}</math>
Ceci montre que tout commutateur est le produit de trois carrés et appartient donc à H.
'''Seconde méthode.'''
Puisque le sous-groupe de G engendré par les carrés — notons-le ⟨G{{exp|2}}⟩ — est normal (cf. exemples du chapitre « [[../../Sous-groupes caractéristiques/]] »), il suffit de vérifier que G/⟨G{{exp|2}}⟩ est abélien. C'est immédiat si l'on se souvient qu'un groupe dans lequel tous les carrés sont égaux à 1 est nécessairement commutatif (problèmes 5 et 6 du chapitre « [[../Groupes, premières notions#Problème 5 (Quand tous les carrés sont égaux à 1.)|Groupes, premières notions]] »).
}}
== Problème 3 ==
a) Soient <math>(G_{i})_{i \in I}</math> une famille finie de groupes, <math>(A_{i})_{i \in I}</math> et <math>(B_{i})_{i \in I}</math> deux familles telles que pour tout ''i'', A<sub>i</sub> et B<sub>i</sub> soient des sous-groupes de G<sub>i</sub>. Prouver que
:<math>[\prod_{i \in I} A_{i}, \prod_{i \in I} B_{i}] = \prod_{i \in I} [A_{i}, B_{i}],</math>
où <math>\prod</math> désigne le produit direct externe.
En particulier, soient G<sub>1</sub> et G<sub>2</sub> deux groupes, A<sub>1</sub> et B<sub>1</sub> deux sous-groupes de G<sub>1</sub>, A<sub>2</sub> et B<sub>2</sub> deux sous-groupes de G<sub>2</sub>; alors [A<sub>1</sub> × A<sub>2</sub>, B<sub>1</sub> × B<sub>2</sub>] = [A<sub>1</sub>, B<sub>1</sub>] × [A<sub>2</sub>, B<sub>2</sub>].
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Le premier membre est le sous-groupe de <math>\prod_{i \in I} G_{i}</math> engendré par les commutateurs
:<math>((a_{i})_{i \in I})^{-1} ((b_{i})_{i \in I})^{-1} (a_{i})_{i \in I} (b_{i})_{i \in I}</math>
avec a<sub>i</sub> dans A<sub>i</sub> et b<sub>i</sub> dans B<sub>i</sub> pour tout ''i''. Ces commutateurs sont les familles
:<math>(a_{i}^{-1} b_{i}^{-1} a_{i} \ b_{i})_{i \in I}</math>
avec a<sub>i</sub> dans A<sub>i</sub> et b<sub>i</sub> dans B<sub>i</sub> pour tout ''i'' et forment donc le produit cartésien
:<math> \prod_{i \in I} \mathrm{Commut}(A_{i}, B_{i}),</math>
où Commut(A<sub>i</sub>, B<sub>i</sub>) désigne l’ensemble des commutateurs a{{exp|-1}}b{{exp|-1}}ab avec a dans A<sub>i</sub> et b dans B<sub>i</sub>. Donc le premier membre de l'énoncé admet le produit cartésien
:<math> \prod_{i \in I} \mathrm{Commut}(A_{i}, B_{i})</math>
comme partie génératrice.<br />
D'autre part, chaque sous-groupe [A<sub>i</sub>, B<sub>i</sub>] admet Commut(A<sub>i</sub>, B<sub>i</sub>) pour partie génératrice. Il est clair que, pour chaque ''i'', Commut(A<sub>i</sub>, B<sub>i</sub>) comprend l'élément neutre de G<sub>i</sub>, autrement dit l'élément neutre du groupe [A<sub>i</sub>, B<sub>i</sub>], donc, d’après un exercice sur le chapitre des produits de groupes, le groupe produit
:<math>\prod_{i \in I} [A_{i}, B_{i}]</math>
admet le produit cartésien
:<math> \prod_{i \in I} \mathrm{Commut}(A_{i}, B_{i})</math>
comme partie génératrice.<br />
Ainsi, les deux membres de l'énoncé admettent une même partie génératrice, donc sont égaux.
}}
b) Soit <math>(G_{i})_{i \in I}</math> une famille finie de groupes. Prouver que
:<math>D(\prod_{i \in I} G_{i}) = \prod_{i \in I} D(G_{i}),</math>
où, comme au point a), <math>\prod</math> désigne le produit direct externe.<br />
En particulier, si G<sub>1</sub> et G<sub>2</sub> sont deux groupes, D(G<sub>1</sub> × G<sub>2</sub>) = D(G<sub>1</sub>) × D(G<sub>2</sub>).
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Dans la partie a), faire A<sub>i</sub> = B<sub>i</sub> = G<sub>i</sub> pour chaque ''i''.
}}
c) Soit ''G'' un groupe, produit direct interne d'une famille finie <math>(G_{i})_{i \in I}</math> de sous-groupes. Prouver que D(G) est produit direct interne de la famille <math>(D(G_{i}))_{i \in I}</math>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soit <math>\prod_{i \in I} G_{i}</math> le produit direct externe des G<sub>i</sub>. On sait qu’il existe un (et un seul) isomorphisme ''f'' de <math>\prod_{i \in I} G_{i}</math> sur G qui applique tout élément (g<sub>1</sub>, ... , g<sub>n</sub>) de <math>\prod_{i \in I} G_{i}</math> sur l'élément g<sub>1</sub> ... g<sub>n</sub> de ''G''.<br />
D'après le point a),
:<math> \qquad D(\prod_{i \in I} G_{i}) = \prod_{i \in I} D(G_{i}),</math>
d'où, en passant aux images par ''f'',
:<math>(1) \qquad f(D(\prod_{i \in I} G_{i})) = f(\prod_{i \in I} D(G_{i})).</math>
D'après la théorie, g(D(H)) = D(g(H)) pour tout groupe H et tout homomorphisme ''g'' partant de H, donc le premier membre de (1) est égal à <math>D(f(\prod_{i \in I} G_{i}))</math>, autrement dit à D(G). Dans le second membre de (1), <math>\prod_{i \in I} D(G_{i})</math> est engendré par les <math>\varphi_{i}(D(G_{i}))</math>, donc le second membre de (1) est engendré par les <math>f(\varphi_{i}(D(G_{i})))</math>, c'est-à-dire par les <math>D(G_{i})</math>, donc, d’après la théorie, est produit direct interne de la famille <math>(D(G_{i}))_{i \in I}</math>, d'où l'énoncé.
Remarque. On verra une autre démonstration du point c) au problème 6.
}}
== Problème 4 ==
Dans le chapitre [[Théorie des groupes/Groupes alternés|Groupes alternés]], section ''Sous-groupes distingués des groupes alternés'', on a considéré le sous-groupe V de A<sub>4</sub> formé par l'élément neutre et les trois éléments (1 2) (3 4), (1 3) (2 4), (1 4) (2 3) (et on a vu que V est un groupe de Klein). Prouver que V est le dérivé de A<sub>4</sub>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Nous avons vu que V est un sous-groupe distingué de A<sub>4</sub>. Le quotient A<sub>4</sub> / V est d'ordre 3, donc commutatif, donc (théorie) le dérivé de A<sub>4</sub> est contenu dans V. Ce dérivé n’est pas réduit à l'élément neutre, car A<sub>4</sub> n’est pas commutatif. Nous avons vu que les seuls sous-groupes distingués de A<sub>4</sub> sont 1, V et A<sub>4</sub>, donc le dérivé (qui est distingué dans A<sub>4</sub>) ne peut être que V.
}}
== Problème 5 ==
Le but de cet exercice<ref>Jean Fresnel, ''Groupes'', exerc. 8.29, Paris, Hermann, 2001, p. 92.</ref>est de prouver que tout élément du groupe alterné A<sub>n</sub> est un commutateur d'éléments de S<sub>n</sub>.
a) Montrer qu'un élément de S<sub>n</sub> est un commutateur d'éléments de S<sub>n</sub> si et seulement si c’est le produit de deux permutations ayant la même structure cyclique.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
De façon générale, si ''G'' est un groupe, un élément de ''G'' est un commutateur si et seulement s'il est le produit de deux éléments de ''G'' dont l'un est conjugué de l'inverse de l'autre. Dans le cas où ''G'' est le groupe S<sub>n</sub>, un élément est toujours conjugué de son inverse (puisqu’ils ont la même structure cyclique). Donc un élément de S<sub>n</sub> est un commutateur d'éléments de S<sub>n</sub> si et seulement s'il est le produit de deux éléments conjugués, autrement dit de deux permutations ayant la même structure cyclique.
}}
b) Soit <math>\ \gamma \in S_{n} </math> un cycle d'ordre impair. Prouver que <math>\ \gamma </math> est le carré d'une permutation de même support que <math>\ \gamma </math>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Nous avons vu dans un exercice sur le chapitre ''Groupes monogènes, ordre d'un élément'' que si ''a'' et ''b'' sont des entiers rationnels premiers entre eux, si un élément ''x'' d'un groupe ''G'' est tel que <math>\ x^{a} = 1</math>, alors ''x'' est la puissance b-ième d'un élément de <''x''>. En prenant pour ''G'' le groupe <math>\ S_{n} </math>, pour ''x'' le cycle <math>\ \gamma </math>, pour ''a'' l’ordre de <math>\ \gamma </math> et en faisant ''b'' = 2, nous trouvons que <math>\ \gamma </math> est de la forme <math>\ \gamma = \lambda^{2}</math>, où <math>\ \ \lambda</math> est une puissance de <math>\ \gamma </math>. (On peut évidemment dire plus directement que <math>\ \gamma </math> est le carré de <math>\ \gamma^{a+1/2}</math>, où ''a'' désigne l’ordre de <math>\ \gamma</math>.) On sait que le support d'une puissance d'une permutation est contenu dans le support de cette permutation. Puisque les permutations <math>\ \gamma </math> et <math>\ \ \lambda</math> sont puissances l'une de l'autre, elles ont donc le même support.
}}
c) Soient <math>\ \alpha = (a_{1}\ a_{2} \ldots \ a_{2r} )</math> et <math>\ \beta = (b_{1}\ b_{2} \ldots \ b_{2s} )</math> deux cycles d'ordre pair à supports disjoints. Montrer que <math>\ \alpha \beta</math> est le produit de deux cycles d'ordre r + s + 1 à supports contenus dans la réunion des supports de <math>\ \alpha </math> et de <math>\ \beta </math>. (Indication : regarder la solution.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
On a
:<math>(a_{1}\ a_{2} \ldots \ a_{2r} )\ (b_{1}\ b_{2} \ldots \ b_{2s} ) = </math>
:<math>\qquad (a_{1}\ a_{2} \dots a_{r} \ b_{1} \ b_{2} \ldots b_{s+1}) \ (a_{r} \ a_{r+1} \ldots a_{2r} \ b_{s+1} \ldots b_{2s}).</math>
}}
d) Montrer que toute permutation paire <math>\sigma \in A_{n}</math> peut s'écrire <math>\lambda_{1} \mu_{1} \ldots \lambda_{t} \mu_{t}</math>, où pour chaque ''i'', <math>\lambda_{i} </math> et <math>\mu_{i} </math> sont des cycles de même longueur et où, pour tous ''i'' et ''j'' distincts, <math>\mathrm{supp}(\lambda_{i}) \cup \mathrm{supp}(\mu_{i})</math> et <math>\mathrm{supp}(\lambda_{j}) \cup \mathrm{supp}(\mu_{j})</math> sont disjoints. (Rappel : supp désigne le support.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Puisque la permutation <math>\sigma </math> est paire, sa décomposition canonique en cycles comprend un nombre pair de cycles d'ordre pair. Donc <math>\sigma </math> peut s'écrire comme un produit <math>\ \rho_{1} \ldots \rho_{t}</math>, où chaque facteur est soit un cycle d'ordre impair, soit le produit de deux cycles d'ordre pair à supports disjoints, les supports des <math>\ \rho_{i} </math> étant deux à deux disjoints. D'après les points b) et c), les <math>\ \rho_{i} </math> peuvent s'écrire sous forme des <math>\ \lambda_{i} \mu_{i} </math> de l'énoncé.
}}
e) Montrer que toute permutation paire <math>\sigma \in A_{n}</math> est un commutateur d'éléments de S<sub>n</sub>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
D'après le point a), il revient au même de prouver que <math>\sigma </math> est le produit de deux permutations ayant la même structure cyclique. Mettons <math>\ \sigma</math> sous la forme
:<math>\sigma = \lambda_{1} \mu_{1} \ \lambda_{2} \mu_{2} \ldots \lambda_{t} \mu_{t},</math>
les conditions du point d) étant satisfaites. Le support de <math>\ \mu_{1}</math> est disjoint de celui de tous les facteurs qui se trouvent à sa droite, donc <math>\ \mu_{1}</math> commute avec chacun de ces facteurs, donc nous pouvons amener <math>\ \mu_{1}</math> en dernière position. Nous pouvons ensuite amener <math>\ \mu_{2}</math> en dernière position, etc. Nous trouvons ainsi
:<math>\sigma = \lambda_{1} \lambda_{2} \ldots \lambda_{t} \mu_{1} \mu_{2} \ldots \mu_{t},</math>.
Comme les supports de <math>\lambda_{1}, \lambda_{2}, \ldots , \lambda_{t}</math> sont deux à deux disjoints, et qu’il en est de même des supports de <math>\mu_{1}, \mu_{2}, \ldots , \mu_{t}</math>, et que pour chaque ''i'', <math>\lambda_{i}</math> et <math>\mu_{i}</math> sont deux cycles de même longueur, les deux permutations <math>\ \lambda_{1} \lambda_{2} \ldots \lambda_{t}</math> et <math> \mu_{1} \mu_{2} \ldots \mu_{t}</math> ont la même structure cyclique, donc <math>\ \sigma</math> est bien le produit de deux permutations ayant la même structure cyclique, comme annoncé.
}}
== Problème 6 ==
a) Soient N et A<sub>1</sub>, .... , A<sub>r</sub> des sous-groupes distingués d'un groupe G. Prouver que [N, A<sub>1</sub> .... A<sub>r</sub>] = [N, A<sub>1</sub>] .... [N, A<sub>r</sub>]. (Indication : utiliser une des identités énoncées dans la section ''Compléments'' du chapitre théorique.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Il suffit de le prouver pour r = 2, le cas général s'en déduisant par récurrence. Soient ''n'' un élément de N, a<sub>1</sub> un élément de A<sub>1</sub> et a<sub>2</sub> un élément de A<sub>2</sub>. D'après une des identités notées dans le chapitre théorique,
:<math> [n, a_{1} a_{2}] = [n, a_{2}] [n, a_{1}]^{a_{2}},</math>
d'où
:<math> [n, a_{1} a_{2}] \in [N, A_{2}] [N, A_{1}]^{a_{2}}.</math>
Puisque N et A<sub>1</sub> sont tous deux normaux dans G, [N, A<sub>1</sub>] l'est aussi, donc
:<math> [N, A_{1}]^{a_{2}} = [N, A_{1}]</math>, donc
:<math> [n, a_{1} a_{2}] \in [N, A_{2}] [N, A_{1}].</math>
Le second membre étant un sous-groupe de G (puisque [N, A<sub>1</sub>] et [N, A<sub>2</sub>] sont normaux dans G), on a donc
:<math> [N, A_{1} A_{2}] \subseteq [N, A_{2}] [N, A_{1}].</math>
L'inclusion réciproque est vraie elle aussi (puisque [N, A<sub>1</sub>] et [N, A<sub>2</sub>] sont tous deux contenus dans le premier membre et que ce premier membre est un groupe), donc
:<math>\ [N, A_{1} A_{2}] = [N, A_{2}] [N, A_{1}].</math>
Puisque les sous-groupes [N, A<sub>1</sub>] et [N, A<sub>2</sub>] sont normaux dans G, ils peuvent être permutés dans le second membre, ce qui achève la démonstration.
}}
b) Tirer du point a) une autre démonstration du fait suivant, qui a été démontré au problème 2 :<br />
Si un groupe G est produit direct interne d'une famille G<sub>1</sub>, ... , G<sub>n</sub> de sous-groupes, D(G) est produit direct interne de la famille D(G<sub>1</sub>), ... , D(G<sub>n</sub>).
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Pour toute famille finie <math>\ (H_{i})_{i \in I}</math> de sous-groupes de G, désignons par <math>\ <H_{i} \vert i \in I></math> le sous-groupe de G engendré par cette famille. Le point a) peut se formuler de la façon suivante : si N et A<sub>1</sub>, .... , A<sub>r</sub> sont des sous-groupes normaux d'un groupe G, alors <math>\ [N, <A_{i} \vert i \in I>] = <[N, A_{i}] \vert i \in I></math>, ce qui peut encore s'écrire <math>\ [<A_{i} \vert i \in I>, N] = <[A_{i}, N] \vert i \in I></math>. On en tire facilement que si <math>\ (H_{i})_{i \in I}</math> et <math>\ (K_{j})_{j \in J}</math> sont des familles finies de sous-groupes normaux de G, alors <math>\ [<H_{i} \vert i \in I>, <K_{j} \vert j \in J>] = <[H_{i}, K_{j}] \vert i \in I, j \in J></math>. Dans les hypothèses de l'énoncé b) (qui entraînent que les G<sub>i</sub> sont normaux dans G), nous avons donc
:<math>(1) [G, G] = <[G_{i}, G_{j}] \vert 1 \leq i \leq n, 1 \leq j \leq n>.</math>
Si ''i'' et ''j'' sont deux indices distincts, tout élément de G<sub>i</sub> commute avec tout élément de G<sub>j</sub>, donc [G<sub>i</sub>, G<sub>j</sub>] = 1, donc la relation (1) peut s'écrire
:<math>\ [G, G] = <[G_{i}, G_{i}] \vert 1 \leq i \leq n>,</math>
autrement dit
:<math>\ D(G) = <D(G_{i}) \vert 1 \leq i \leq n>.</math>
Puisque, pour chaque ''i'', D(G<sub>i</sub>) est un sous-groupe de G<sub>i</sub>, il résulte de la théorie que D(G) est produit direct interne des D(G<sub>i</sub>).
}}
== Problème 7 ==
On va prouver que si H, K et L sont des sous-groupes d'un même groupe G, [ [H,K], L] n’est pas forcément égal au sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L<ref>L'exemple utilisé ici est donné par I. Martin Isaacs, ''Finite Group Theory'', American Mathematical Society, 2008, exerc. 4A.2, p. 122-123.</ref>.
a) Soient G un groupe, H, K et L des sous-groupes d'ordre 2 de G. Prouver que le sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L, est monogène.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soient h, k et l des éléments de H, K et L respectivement. Si un de ces éléments est égal à 1, [ [h, k], l] est égal à 1. Donc le sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L, est engendré par l'élément [ [h<sub>1</sub>, k<sub>1</sub>], l<sub>1</sub>], où h<sub>1</sub> (resp. k<sub>1</sub>, resp. l<sub>1</sub>) désigne le seul élément distinct de 1 de H (resp. de K, resp. de L).
}}
b) Soit P un sous-groupe d'ordre 5 du groupe G = A<sub>5</sub>, groupe alterné de degré 5. (Puisque A<sub>5</sub> est d'ordre 60, il admet de tels sous-groupes. Ce sont ses 5-sous-groupes de Sylow.) Prouver que N<sub>G</sub>(P) est d'ordre 10 et contient exactement 5 sous-groupes d'ordre 2.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Puisque A<sub>5</sub> est simple, P n’est pas normal dans A<sub>5</sub>, donc le nombre des 5-sous-groupes de Sylow de A<sub>5</sub> est > 1. D'après les théorèmes de Sylow, ce nombre est congru à 1 modulo 5 et divise 12, donc il est égal à 6. On sait que ce nombre est l'indice de N<sub>G</sub>(P) dans G, donc N<sub>G</sub>(P) est d'ordre 10. Il ne comprend pas d'élément d'ordre 10, car il n'y a pas d'élément d'ordre 10 dans A<sub>5</sub>, ni même dans S<sub>5</sub>, comme on le vérifie facilement en considérant la décomposition en produit de cycles à supports disjoints. (Ceci entraîne que N<sub>G</sub>(P) est un groupe d'ordre 10 non cyclique. De façon générale, un groupe d'ordre 2p, avec ''p'' premier, est cyclique ou [[../../Groupes diédraux|diédral]]<ref>Voir par exemple J. Calais, ''Éléments de théorie des groupes'', Paris, 1984, p. 214.</ref>, donc N<sub>G</sub>(P) est diédral, mais nous éviterons de nous servir des propriétés des groupes diédraux.) Puisque P est normal dans N<sub>G</sub>(P), il est le seul 5-sous-groupe de Sylow de N<sub>G</sub>(P), donc N<sub>G</sub>(P) comprend exactement 4 éléments d'ordre 5. Puisqu’il n'a pas d'élément d'ordre 10, il a donc exactement 5 éléments d'ordre 2 et donc exactement 5 sous-groupes d'ordre 2
}}
c) Soit P comme au point b) et soient H, K deux différents sous-groupes d'ordre 2 de N<sub>G</sub>(P). (Il en existe d’après le point b).) Prouver que [H, K] = P.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Si H et K se centralisaient, ils engendreraient un sous-groupe d'ordre 4 de N<sub>G</sub>(P), ce qui est impossible puisque l’ordre de N<sub>G</sub>(P) est égal à 10 et donc non divisible par 4. Donc [H, K] > 1. D'autre part, P est normal dans N<sub>G</sub>(P) et, d'après la question b), le groupe quotient N<sub>G</sub>(P)/P est d'ordre 2. N<sub>G</sub>(P)/P est donc commutatif, ce qui implique que le dérivé de N<sub>G</sub>(P) est contenu dans P. Puisque [H, K] est contenu dans le dérivé de N<sub>G</sub>(P), il est donc contenu dans P. Puisque P est d'ordre premier et qu'on a vu que [H, K] > 1, [H, K] est donc égal à P. (Par parenthèse, ceci entraîne que le dérivé de N<sub>G</sub>(P) est égal à P.)
}}
d) Prouver que A<sub>5</sub> est engendré par ses éléments d'ordre 2.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Par exemple parce que l’ordre de A<sub>5</sub> est égal à soixante et donc pair, A<sub>5</sub> comprend au moins un élément d'ordre 2 (théorème de Cauchy). Donc le sous-groupe de A<sub>5</sub> engendré par ses éléments d'ordre 2 n’est pas réduit à l'élément neutre. D'autre part, ce sous-groupe est clairement caractéristique et donc normal dans A<sub>5</sub>. Puisque A<sub>5</sub> est simple, ce sous-groupe est donc égal à A<sub>5</sub> tout entier.
'''Remarque 1.''' Le raisonnement qui précède peut être généralisé sans difficulté pour prouver que si G est un groupe simple fini et ''p'' un diviseur premier de l'ordre de G, alors G est engendré par ses éléments d'ordre ''p''.
'''Remarque 2.''' Voici une autre manière de procéder dans le cas de A<sub>5</sub>. Convenons d'appeler ''double-transposition'' (dans un groupe symétrique) tout produit de deux transpositions à supports disjoints. En considérant la décomposition d'un élément quelconque de A<sub>5</sub> en produit de cycles à supports deux à deux disjoints, on voit que les double-transpositions de A<sub>5</sub> sont ses éléments d'ordre 2 (il est évident qu'une double-transposition de S<sub>5</sub> est un élément d'ordre 2 de A<sub>5</sub>, et c'est tout ce dont nous avons besoin pour ce qui suit). Sachant que A<sub>5</sub> est engendré par les cycles d'ordre 3 (cf. chapitre théorique [[Théorie_des_groupes/Groupes_alternés|Groupes alternés]]), il suffit donc, pour répondre à la question, de montrer que tout cycle d'ordre 3 de A<sub>5</sub> peut s'écrire comme un produit de double-transpositions. Ceci découle de l'égalité {{nobr|(a b c) {{=}} (a e)(b d)(c e)(a b)(a d)(b e)}}, valable pour tous a, b, c, d, e deux à deux distincts dans {1, 2, 3, 4, 5}, qui prouve donc à nouveau que A<sub>5</sub> est engendré par ses éléments d'ordre 2.
}}
e) Soit P comme au point b). Prouver qu’il existe au moins un sous-groupe d'ordre 2 de A<sub>5</sub> qui ne normalise pas P. Prouver que si L est un tel sous-groupe, alors <nowiki><P, L></nowiki> = A<sub>5</sub>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
On a noté au point b) que P n’est pas normal dans A<sub>5</sub>. Puisque, d’après le point d), A<sub>5</sub> est engendré par ses sous-groupes d'ordre 2, il existe donc un sous-groupe d'ordre 2 de A<sub>5</sub> qui ne normalise pas P. Soit L un tel sous-groupe. Puisque L ne normalise pas P, P n’est pas normal dans <nowiki><P, L></nowiki>. Le nombre des 5-sous-groupes de Sylow de <nowiki><P, L></nowiki> est donc > 1. Ce nombre est congru à 1 modulo 5 et divise <nowiki>|<P, L>|</nowiki>/5, donc divise <nowiki>|</nowiki>A<sub>5</sub><nowiki>|</nowiki>/5, c'est-à-dire 12, donc est égal à 6. Donc 6 divise <nowiki>|<P, L>|/5</nowiki>, donc l’ordre de <nowiki><P, L></nowiki> est multiple de 30. Il ne peut pas être égal à 30, car un sous-groupe d'ordre 30 de A<sub>5</sub> serait d'indice 2 dans A<sub>5</sub> et donc normal dans A<sub>5</sub>, or A<sub>5</sub>, étant simple et d'ordre > 2, n'a pas de sous-groupe normal d'indice 2. L'ordre de <nowiki><P, L></nowiki> est donc égal à 60, donc <nowiki><P, L></nowiki> = A<sub>5</sub>.
}}
f) Soient P comme au point b) et L comme au point e). Prouver que [P, L] = A<sub>5</sub>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
D'après la section ''Compléments'' du chapitre théorique, [P, L] est sous-groupe normal de <nowiki><P, L></nowiki>, c'est-à-dire, d’après le point e), que [P, L] est sous-groupe normal de A<sub>5</sub>. D'autre part, puisque L ne normalise pas P, il ne le centralise pas, donc [P, L] > 1. Ainsi, [P, L] est un sous-groupe normal de A<sub>5</sub> non réduit à l'élément neutre. Puisque A<sub>5</sub> est simple, [P, L] est donc égal à A<sub>5</sub>.
}}
g) En conclure que si H, K et L sont comme aux points c) et e), [ [H,K], L] n’est pas égal au sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
D'après les points c) et f), [H, K] = P et [P, L] = A<sub>5</sub>, donc [ [H,K], L] = A<sub>5</sub>. D'autre part, d’après le point a), le sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L est cyclique. L'énoncé en résulte.
}}
Remarques. 1° On pourrait évidemment poser P = <(1 2 3 4 5)>, H = <(1 5) (2, 4)>, K = <(1 2) (3 5)>, L = <(1 2) (3 4)> et vérifier par calcul que [ [H, K], L] = A<sub>5</sub>, mais cette méthode serait sans gloire et assez fastidieuse.<br />
2° On montre dans le problème suivant que si [H, K] normalise L, alors [ [H,K], L] est égal au sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec h dans H, k dans K et l dans L.
== Problème 8 ==
On va prouver que si G est un groupe et H, K, L des sous-groupes de G, si [H, K] normalise L, alors [ [H,K], L] est égal au sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec ''h'' dans H, ''k'' dans K et ''l'' dans L.
a) Soient G un groupe, A, B et H des sous-groupes de G. On suppose que B normalise A. Désignons par S l’ensemble des éléments ''x'' de B tels que, pour tout élément ''a'' de A, [a, x] appartienne à H. Prouver que S est un sous-groupe de B. (Indication : utiliser certaines des identités énoncées dans la partie ''Compléments'' du chapitre théorique.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Pour commencer, remarquons que S est une partie non vide de B (elle contient l'élément 1 de B).<br />
Prouvons que si ''x'' et ''y'' appartiennent à S, alors ''xy'' appartient à S.<br />
Soit ''a'' un élément de A. Il s'agit de prouver que [a, xy] appartient à H.<br />
D'après une des identités énoncées dans la section ''Compléments'' du chapitre théorique,
:(1) [a, xy] = [a, y] [y, [x, a] ] [a, x].
Puisque ''x'' et ''y'' appartiennent à S,
:(2) [a, x] et [a, y] appartiennent à H.
Puisque B normalise A et que x ∈ S ⊆ B, [x, a] appartient à A; puisque ''y'' appartient à S, il en résulte que [y, [x, a] ] (égal à l'inverse de [ [x, a], y] ) appartient à H.<br />
En portant ce résultat et les résultats (2) dans (1), nous trouvons que [a, xy] appartient à H. Comme nous l'avons vu cela prouve que le produit de deux éléments de S appartient toujours à S.
Prouvons maintenant que si ''y'' est un élément de S, alors y{{exp|-1}} en est un aussi.<br />
Soit ''a'' un élément de A. Il s'agit de prouver que [a, y{{exp|-1}}] appartient à H.<br />
D'après une des identités énoncées dans la section ''Compléments'' du chapitre théorique,
:[a, y<sup>-1</sup>] = [ [y<sup>-1</sup>, a], y] [y, a],<br />
ce qui peut s'écrire
:(3) [a, y<sup>-1</sup>] = [ [y<sup>-1</sup>, a], y] [a, y]{{exp|-1}}.
Puisque ''y'' appartient à S,
:(4) [a, y] appartient à H.
Comme déjà noté, le fait que B normalise A et que y ∈ S ⊆ B entraîne que [y<sup>-1</sup>, a] appartient à A, donc, puisque ''y'' appartient à S,
: [ [y<sup>-1</sup>, a], y] ∈ H.
De ceci et de (4), il résulte que le second membre de (3) appartient à H, donc [a, y<sup>-1</sup>] appartient à H, ce qui, comme on l'a vu, prouve que l'inverse de tout élément de S appartient à S.
Nous avons donc prouvé que S est un sous-groupe de B.
}}
b) Soient G un groupe, A et B des sous-groupes de G et Y une partie génératrice de B. On suppose que B normalise A. Prouver que [A, B] est le sous-groupe de G engendré par les commutateurs [a, y] avec ''a'' dans A et ''y'' dans Y. (Indication : dans l'énoncé du point a), prendre pour H le sous-groupe de G engendré par les [a, y] en question.)
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Désignons par H le sous-groupe de G engendré par les commutateurs [a, y] avec ''a'' dans A et ''y'' dans Y. Il s'agit de prouver que [A, B] = H. Comme H est évidemment contenu dans [A, B], il suffit de prouver que [A, B] est contenu dans H.
Désignons par S l’ensemble des éléments ''x'' de B tels que, pour tout élément ''a'' de A, [a, x] appartienne à H. D'après le point a), S est un sous-groupe de B. Il est clair que S contient Y, donc, puisque S est un sous-groupe de B, S contient le sous-groupe de B engendré par Y, c'est-à-dire que S contient B. Par définition de S, ceci revient à dire que pour tout élément ''a'' de A et tout élément ''b'' de B, [a,b] appartient à H, donc [A, B] est contenu dans H. Comme nous l'avons vu, cela prouve l'énoncé.
}}
c) Soient G un groupe, H, K et L des sous-groupes de G. On suppose que [H, K] normalise L. Prouver que [ [H, K], L] est le sous-groupe de G engendré par les éléments [ [h, k], l] avec ''h'' dans H, ''k'' dans K et ''l'' dans L.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Dans le point b), faire A = L, B = [H, K] et prendre pour partie génératrice Y de B l’ensemble des [h, k] avec ''h'' dans H et ''k'' dans K.
}}
== Problème 9 ==
Soient G un groupe, A un sous-groupe '''normal''' de G et B un sous-groupe de G. Soit A<sub>0</sub> une partie de G telle que A soit contenu dans le sous-groupe de G engendré par A<sub>0</sub>. Soit B<sub>0</sub> une partie de G telle que B soit contenu dans plus petit sous-groupe '''normal''' de G contenant B<sub>0</sub> (c'est le cas en particulier si B est contenu dans le sous-groupe de G engendré par B<sub>0</sub>.) On se propose de prouver que [A, B] est contenu dans le plus petit sous-groupe '''normal''' de G comprenant les commutateurs [a<sub>0</sub>, b<sub>0</sub>] avec a<sub>0</sub> dans A<sub>0</sub> et b<sub>0</sub> dans B<sub>0</sub>.
a) Soit N le plus petit sous-groupe normal de G comprenant les commutateurs [a<sub>0</sub>, b<sub>0</sub>] avec a<sub>0</sub> dans A<sub>0</sub> et b<sub>0</sub> dans B<sub>0</sub> (on pourrait se contenter de supposer que N est un sous-groupe normal de G comprenant ces commutateurs). Désignons par ''f'' l'homomorphisme canonique de G sur G/N. Prouver que f(B<sub>0</sub>) est contenu dans le centralisateur de f(A) dans G/N.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soient a<sub>0</sub> un élément de A<sub>0</sub> et b<sub>0</sub> un élément de B<sub>0</sub>. Par hypothèse sur N, le commutateur [a<sub>0</sub>, b<sub>0</sub>] appartient à N. En passant aux images par ''f'', nous trouvons que le commutateur [ f(a<sub>0</sub>), f(b<sub>0</sub>) ] est l'élément neutre de G/N, donc f(a<sub>0</sub>) et f(b<sub>0</sub>) commutent. On a vu (leçon [[../../Conjugaison, centralisateur, normalisateur|Conjugaison, centralisateur, normalisateur]]) que si tout élément d'une partie X d'un groupe commute avec tout élément d'une partie Y de ce groupe, alors le sous-groupe engendré par X et le sous-groupe engendré par Y se centralisent. Donc f(B<sub>0</sub>) est contenu dans le centralisateur du sous-groupe de G/N engendré par f(A<sub>0</sub>). Comme le sous-groupe de G/N engendré par f(A<sub>0</sub>) contient f(A), le centralisateur dans G/N du sous-groupe engendré par f(A<sub>0</sub>) est contenu dans celui de f(A). Avec ce qui précède, on en déduit que f(B<sub>0</sub>) est contenu dans le centralisateur de f(A) dans G/N.
}}
b) Prouver que f(B) est contenu dans tout sous-groupe normal de G/N qui contient f(B<sub>0</sub>).
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Soit L un sous-groupe normal de G/N contenant f(B<sub>0</sub>). Il s'agit de prouver que f(B) est contenu dans L. Soit K l'image réciproque de L par ''f''. On sait que K est un sous-groupe normal de G et il est clair que B<sub>0</sub> est contenu dans K. Donc, d’après les hypothèses sur B, B est contenu dans K, donc f(B) est contenu dans f(K) = L.
}}
c) Prouver que f(B) est contenu dans le centralisateur de f(A) dans G/N.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
D'après les points a) et b), il suffit de prouver que le centralisateur de f(A) dans G/N est un sous-groupe normal de G/N. Puisque, par hypothèse, A est normal dans G, f(A) est normal dans f(G) = G/N. Or, d’après un exercice de la série [[../Conjugaison, centralisateur, normalisateur|Conjugaison, centralisateur, normalisateur]], le centralisateur d'un sous-groupe normal est lui-même normal, donc le centralisateur de f(A) dans G/N est un sous-groupe normal de G/N, comme annoncé.
}}
d) Déduire de c) que [A, B] est contenu dans N (ce qui démontre l'énoncé général du problème).
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Puisque [A, B] est engendré par les [a, b], où ''a'' parcourt A et où ''b'' parcourt B, il suffit de prouver que si ''a'' est un élément de A et ''b'' un élément de ''b'', alors [a, b] appartient à N. D'après le point c), f(a) et f(b) commutent dans G/N, ce qui revient à dire que [f(a), f(b)] = 1 dans G/N, ou encore f( [a, b] ) = 1 dans G/N, ce qui signifie que [a, b] appartient au noyau de ''f'', à savoir N.
}}
e) Soient G un groupe, A et B des sous-groupes '''normaux''' de G, soit A<sub>0</sub> une partie génératrice de A. Soit B<sub>0</sub> une partie de B telle que B soit le plus petit sous-groupe '''normal''' de G contenant B<sub>0</sub> (c'est le cas en particulier si B<sub>0</sub> est une partie génératrice de B). Prouver que [A, B] est le plus petit sous-groupe normal de G comprenant les commutateurs [a<sub>0</sub>, b<sub>0</sub>] avec a<sub>0</sub> dans A<sub>0</sub> et b<sub>0</sub> dans B<sub>0</sub>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Les hypothèses de l'énoncé général du problème sont clairement satisfaites, donc [A, B] est contenu dans tout sous-groupe normal de G comprenant les commutateurs [a<sub>0</sub>, b<sub>0</sub>] avec a<sub>0</sub> dans A<sub>0</sub> et b<sub>0</sub> dans B<sub>0</sub>. Il suffit donc de montrer que [A, B] est lui-même un sous-groupe normal de G comprenant ces commutateurs. Qu'il comprenne ces commutateurs est évident et d’autre part, du fait que A et B sont supposés normaux dans G, il résulte que [A, B] est normal dans G.
}}
Remarques.<br />
1° En faisant A = B = G et A<sub>0</sub> = B<sub>0</sub> = X dans l'énoncé du point e), nous retrouvons le théorème suivant, qui a été démontré dans le chapitre théorique : si G est un groupe et X une partie génératrice de G, le dérivé de G est le sous-groupe normal de G engendré par les commutateurs [x, y], où ''x'' et ''y'' parcourent X.<br />
2° Nous utiliserons l'énoncé e) de ce problème dans un exercice sur les groupes nilpotents.
== Problème 10 (Théorème d'Itô) ==
On va démontrer un théorème de N. Itô selon lequel si G est un groupe, s'il existe deux sous-groupes '''abéliens''' A, B de G tels que G = AB, alors le dérivé G' de G est abélien. (Ce théorème ne sera normalement pas utilisé dans la suite du cours.) La démonstration qui suit est donnée dans B. Huppert, ''Finite Groups I'', p. 714.
a) Soit <math>G</math> un groupe, soient <math>A</math> et <math>B</math> des sous-groupes '''abéliens''' de <math>G</math> tels que <math>G</math> soit engendré par <math>A \cup B</math>, autrement dit <math>G = \langle A, B \rangle</math> (cette hypothèse est moins forte que celle du théorème d'Itô). D'après le chapitre théorique, section ''Compléments'', <math>\left[ A, B \right]</math> est normal dans <math>\langle A, B \rangle</math>, c'est-à-dire, dans nos hypothèses, que <math>\left[ A, B \right]</math> est normal dans <math>G</math>. En raisonnant sur le groupe quotient <math>G/\left[ A, B \right]</math>, prouver que <math>G' = \left[ A, B \right]</math>.
{{clr}}
{{Solution
| contenu =
Puisque <math>A \cup B</math> est une partie génératrice de <math>G</math>, le groupe <math>G</math> est engendré par les éléments <math>a</math> de <math>A</math> et les éléments <math>b</math> de <math>B</math>, donc le groupe quotient <math>G/\left[ A, B \right]</math> est engendré par les éléments <math>a\left[ A, B \right]</math> et les éléments <math>b\left[ A, B \right]</math>, où <math>a</math> parcourt A et où <math>b</math> parcourt B. Tous ces éléments de <math>G/\left[ A, B \right]</math> commutent entre eux. En effet, si <math>a</math> et <math>a'</math> sont tous deux des éléments de A, alors <math>a</math> et <math>a'</math> commutent (puisque A est abélien), donc les éléments <math>a\left[ A, B \right]</math> et <math>a' \left[ A, B \right]</math> de <math>G/\left[ A, B \right]</math> commutent; de même, si <math>b</math> et <math>b'</math> sont tous deux des éléments de B, les éléments <math>b\left[ A, B \right]</math> et <math>b' \left[ A, B \right]</math> de <math>G/\left[ A, B \right]</math> commutent; enfin, si <math>a</math> est un élément de A et <math>b</math> un élément de B, l'élément <math>a \left[ A, B \right]</math> et l'élément <math>b\left[ A, B \right]</math> de <math>G/\left[ A, B \right]</math> commutent, car si on désigne le premier par <math>\alpha</math> et le second par <math>\beta</math>, alors <math>\alpha ^{-1} \beta ^{-1} \alpha \beta = a ^{-1} b ^{-1} a b \left[ A, B \right]</math>, qui est l'élément neutre de <math>G/\left[ A, B \right]</math> (puisque <math>a ^{-1} b ^{-1} a b</math> appartient à <math>\left[ A, B \right]</math>).</br>
Nous avons trouvé une partie génératrice du groupe <math>G/\left[ A, B \right]</math> dont tous les éléments commutent, donc le groupe <math>G/\left[ A, B \right]</math> est abélien. Donc le dérivé de ce groupe est trivial, ce qui revient à dire que
:<math>G' \leq \left[ A, B \right]</math>.
L'inclusion réciproque est évidemment vraie, donc
:<math>G' = \left[ A, B \right]</math>, comme annoncé.
}}
b) On se place maintenant dans les hypothèses du théorème d'Itô, à savoir que G est un groupe et A, B deux sous-groupes '''abéliens''' de G tels que G = AB. Il s'agit de prouver que le dérivé G' de G est abélien.</br>
(La suite pour bientôt.)
== Notes et références ==
<references/>
{{Bas de page
| idfaculté = mathématiques
| précédent = [[../Groupe à opérateurs/]]
| suivant = [[../Groupes résolubles/]]
}}
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Wikiversité:La salle café/mai 2026
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/* Actualités techniques n° 2026-19 */ nouvelle section
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wikitext
text/x-wiki
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<noinclude>{{SC|2026|05}}{{Clr}}</noinclude>
== Actualités techniques n° 2026-19 ==
<section begin="technews-2026-W19"/><div class="plainlinks">
Dernières '''[[m:Special:MyLanguage/Tech/News|actualités techniques]]''' de la communauté technique de Wikimedia. N’hésitez pas à informer les autres utilisateurs de ces changements. Certains changements ne vous concernent pas. [[m:Special:MyLanguage/Tech/News/2026/19|D’autres traductions]] sont disponibles.
'''En lumière cette semaine'''
* L’équipe chargée des fonctionnalités de [[mw:Special:MyLanguage/Article guidance|Guidage des articles]] invite les contributeurs et contributrices expérimentés des [[mw:Special:MyLanguage/Article guidance/Pilot wikis and collaborators|Wikipédia pilotes]] (arabe, bangla, japonais, portugais, persan, turc, anglais simplifié, espagnol et français) à contribuer à la traduction et à l’adaptation des [https://b24e11a4f1.catalyst.wmcloud.org/wiki/Category:Pages_using_article_guidance exemples de trames d’articles]. Ces trames guideront les contributeurs dans la création d’articles clairs, bien structurés et conformes aux règles lors de l’utilisation de [https://b24e11a4f1.catalyst.wmcloud.org/wiki/Special:NewArticle la fonctionnalité] dès son lancement en mai 2026. Des [[mw:Special:MyLanguage/Article guidance#Adapting a sample outline in a Wikipedia|instructions simples]] expliquant comment traduire et adapter ces trames sont disponibles.
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* La [[m:Special:GlobalWatchlist|liste de suivi globale]], qui vous permet de consulter vos listes de suivi provenant de plusieurs wikis sur une seule page, continue de s’améliorer. Par exemple, les listes de suivi pour les sites avec Wikibase tels que [[:d:|Wikidata]] prennent désormais en charge les éléments [[mw:Special:MyLanguage/Extension:EntitySchema|EntitySchema]] pour un meilleur suivi. Le mode Mises à jour en direct actualise désormais la page spéciale toutes les 60 secondes afin de se conformer aux [[mw:Special:MyLanguage/Wikimedia APIs/Rate limits|nouvelles limites globales d’accès à l’API]] pour une meilleure réactivité en temps réel. Par ailleurs, un bug de directionnalité du texte qui affichait les liens comme « changements 3 » au lieu de « 3 changements » dans les listes à directions mixtes a été corrigé. [https://phabricator.wikimedia.org/T415450][https://phabricator.wikimedia.org/T424422][https://phabricator.wikimedia.org/T418091]
'''Actualités pour la contribution technique'''
* La deuxième phase de [[mw:Special:MyLanguage/Wikimedia APIs/Rate limits|limitations globales d’accès à l’API]] a été déployée pour réduire l’[[diffblog:2026/03/26/quo-vadis-crawlers-progress-and-whats-next-on-safeguarding-our-infrastructure/|impact des robots IA]] et assurer un accès équitable et durable aux ressources de Wikimedia, en donnant la priorité au trafic humain et conforme à notre mission. Les [[mw:Special:MyLanguage/Wikimedia APIs/Rate limits#Limits|limites]] ne s’appliquent plus par heure mais par minute, produisant une meilleure répartition dans les structures de trafic ainsi qu’une meilleure prévisibilité de la charge de l’API. Les utilisateurs de la communauté ne devraient pas être affectés, et aucune action n’est requise. Les premières indications montrent que certains requérants basés sur l'agent utilisateur ajustent leur comportement, et environ 64 % du trafic API automatisé a été identifié. La surveillance continue, et Wikimedia Enterprise reste disponible pour l’assistance commerciale.
* [[File:Reload icon with two arrows.svg|12px|link=|class=skin-invert|Sujet récurrent]] Détail des mises-à-jour à venir cette semaine : [[mw:MediaWiki 1.46/wmf.27|MediaWiki]]
'''''[[m:Special:MyLanguage/Tech/News|Actualités techniques]]''' préparées par les [[m:Special:MyLanguage/Tech/News/Writers|rédacteurs des actualités techniques]] et postées par [[m:Special:MyLanguage/User:MediaWiki message delivery|robot]]. [[m:Special:MyLanguage/Tech/News#contribute|Contribuer]] • [[m:Special:MyLanguage/Tech/News/2026/19|Traduire]] • [[m:Tech|Obtenir de l’aide]] • [[m:Talk:Tech/News|Donner son avis]] • [[m:Global message delivery/Targets/Tech ambassadors|S’abonner ou se désabonner]].''
</div><section end="technews-2026-W19"/>
<bdi lang="en" dir="ltr">[[User:MediaWiki message delivery|MediaWiki message delivery]]</bdi> 4 mai 2026 à 20:43 (UTC)
<!-- Message envoyé par User:STei (WMF)@metawiki en utilisant la liste sur https://meta.wikimedia.org/w/index.php?title=Global_message_delivery/Targets/Tech_ambassadors&oldid=30498077 -->
k0hr37tjsahvmuk429uprzj7i8n7bd3
Inventaire du patrimoine agroécologique de la Basse Casamance
0
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982364
2026-05-04T13:07:32Z
~2026-27019-87
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/* Approche feuille de papier (en cours) */
982366
wikitext
text/x-wiki
<gallery widths="200" style="float: right;" perrow="2" mode="nolines">
Fichier:Parc national Basse Casamance.jpg
Fichier:Le boeuf des rizières.jpg
Fichier:L’arbre de vie.jpg
Fichier:Basse Casamance.jpg
</gallery>Cette page organise un travail pour documenter et reconnaître les entités et relations peuplant dimensions connues et à découvrir du patrimoine agroécologique de la Basse Casamance au Sénégal.
Quelques ressources introductoires:
* [[google:"patrimoine+agroécologique+de+la+Basse+Casamance"|Rechercher le Web pour “patrimoine agroécologique de la Basse Casamance”]]
* [https://aps.sn/le-departement-doussouye-se-voit-en-modele-de-transition-ecologique/ Le département d’Oussouye se voit en modèle de transition écologique - APS]
* [https://www.youtube.com/watch?v=Po9-21F-HK8 Vidéo de K7 TV montrant des activités à Oussouye]
* [https://www.cirad.fr/en/worldwide/our-regional-offices/west-africa-dry-zone/news/l-agroecologie-s-implante-dans-les-terroirs-du-senegal Cap sur 2050 : la commune d’Oussouye au Sénégal prépare son avenir agroécologique | Cirad]
== Contexte ==
''Décrire les processus dans lesquels s'insère l'inventaire.''
La dynamique de recherche-action PRATAM (Potentiels de Résilience et d’Autodétermination des Territoires Agroécologiques Menacés) rassemble des acteurs académiques et non-académiques dans une dynamique de recherche-action, dont la finalité serait d’accompagner les acteurs de la Basse-Casamance vers une transition agroécologique basée sur la conservation et la valorisation du patrimoine matériel (en particulier naturel) et immatériel. Le PRATAM a trois objectifs spécifiques :
(i) produire des connaissances activables sur le fonctionnement du territoire agroécologique de Basse-Casamance, ses dynamiques de changement et ses mécanismes de résilience ;
(ii) contribuer à une reconnaissance de la valeur universelle exceptionnelle du territoire, et à une (ré)activation des formes de résistance coutumière ;
(iii) lancer un débat académique et socio-politique sur les territoire agroécologiques, vus comme des espaces de résilience, d’autodétermination voire de dépassement face aux écueils de la Modernité Industrielle.
Dans le cadre du PRATAM, un ensemble d'activité concerne l'inventaire du Patrimoine Agroécologique de Basse Casamance. Il s'agit de décrire, représenter et analyser des éléments représentatifs du patrimoine pour mieux les connaître, les qualifier, les défendre.
L'inventaire est à la fois:
* un exercice scientifique (description, analyse)
* un exercice participatif (descriptions collectives, validation dans les villages)
* une forme de restitution de résultats complexes
* une modalité de plaidoyer (pour soutenir la défense de ce patrimoine)
== Démarche ==
''Décrire les besoins et caractéristiques souhaités de l'inventaire.''
L'approche est centrée sur une compréhension du patrimoine comme écologie de relations, i.e. un assemblage d'entités hétérogènes inscrites dans une pluralités de relations dont est justement issue le patrimoine. L’enjeu n’est donc pas seulement de lister des objets patrimoniaux, mais de comprendre comment ils s’articulent dans un système relationnel.
Quelques niveaux de données interagissent:
# une liste des entités du PAE (évolutive et participative), ca 100-150 entités
# des entités du PAE, renseignées par une fiche descriptive (ca 6 pages)
# des observations directs de spécimens
L'approche repose sur quelques engagements fondamentaux:
* les entités sont hétérogènes (ex: plantes, animaux, pratiques agricoles, outils, règles, coutumes, rites), et débordent souvent des catégories qu'on leur assigne.
* les relations sont plurielles et de différente nature. Nous avons déjà identifié les candidats suivants:
** Relations de proximité spatiale
** Relations d’inclusion / appartenance
** Relations de dépendance socio-écologique
** Relations de filiation (entité → sous-produits)
** Relations d’assemblage (entités → assemblage) (ex.: plat cuisiné)
** Relations par pratiques partagées
** Relations par métiers / organisations collectives
** Relations rituelles / symboliques / cultuelles
** Relations fonctionnelles (systèmes techniques et productifs)
* Pour certaines de ces relations, on peut envisager d'identifier des intermédiaires (ex.: pratiques, métiers)
* La mise en base de données devrait permettre de projeter l'intégralité de ces relations, mais aussi pouvoir les explorer une à une.
=== Approche feuille de papier (en cours) ===
''Décrire ce mode de fonctionnement, ses résultats et ses limites.''
Voici les rubriques renseignées par la fiche. Les premières sont descriptives, puis plutôt analytiques, avant de recenser les sources.
* Identité
** Nom
** Noms locaux
** Nom scientifique (Si pertinent)
** Classe d'objet
** Mots clés
** Description sommaire
* Implantation
** Zones de présence dans la topo-séquence type (Ex : Rizières, mangrove, brousse, parcours, village, bois sacrés, forêt, forêt sacrée)
** Zones de présence à l’échelle du village (Ex : Concessions familiales, jardins de cases, zones boisées interstitielles, bois sacré, lieux de rassemblement, jardins collectifs féminins)
** Zones de présence à l’échelle régionale (Ex : Boulouf, Bandial, Kassa ; Fognuy, Bliss-Karonne, Kalounayes, Zone mixte (Niaguis, Adéane))
** Localités de présence à l’échelle régionale
** Zones de présence hors Basse-Casamance
** Commentaires.
* Description des usages
** Description libre des usages
** Parties utilisées et usages (numéroter les parties, et en décrire les usages)
* Pratiques humaines
** Description des pratiques productives : définir les pratiques de production, de gestion et d’entretien, et les mois associés
** Description des pratiques d’usage : définir les pratiques de consommation, d’extraction, de prélèvement, et les mois associés
** Description des pratiques de transformation et stockage : stockage et les mois associés
** Pratiques d'échange, de mise en marché ou de circulation : commercialisation des produits, don, troc
** Métiers associés
** Groupes ethnico-linguistique (Diola, Manding, Balant…)
** Pratiques extractives / destructives
** Pratiques cultuelles & spirituelle associées
* Représentations, signification, symbolique
** Description libre des représentations et symboles
* Protection / règlementation des usages
** Régime de propriété – villageois (commun, privé, club…)
** Droit d'accès - villageois
** Réglementation étatique
* Appréciation de la vivacité de l’entité
** Quel est le degré d’existence et d’activation de l’entité (Ex : Commune, rare, très rare, disparue, oubliée )
** Quelles sont les modalités de persistance ?
** Quelles sont les modalités de d’adaptation ?
** Quelles sont les modalités de transmission ?
** Quelles sont les modalités de valorisation ?
** Commentaires :
* Documents et données
** Bibliographie scientifique
** Observations
** Photos
** Cartes
** Audio
** Films
** Couverture médiatique /presse
=== Approche numérique (imaginée) ===
* Alternative entre une base de données relationnelle ou orientée graphe.
* Importance d'interfaces adaptées à différents contextes d'usage.
''A compléter avec une description des alternatives, leurs avantages et inconvénients.''
=== Quelques références ===
* [https://www.bestiaryanthropocene.com/ A Bestiary of the Anthropocene]
* [https://feralatlas.org/ Feral Atlas]
* [[w:Europeana|Europeana]]
** [https://api.europeana.eu/console/sparql/ Europeana SPARQL Console]
* [https://www.wikidata.org/ Wikidata]
**[https://www.wikibase.cloud/ Wikibase Cloud]
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Tournant plurilingue
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Projet PEP
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text/x-wiki
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<!-- NE RIEN ÉCRIRE AU-DESSUS DE CETTE LIGNE -->
{{Leçon
| idfaculté = littérature
| département = Littérature francophone
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Germinal/I. Place et statut du roman
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/* 2. Un roman né de hasards successifs */
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{{Chapitre
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| suivant = [[../Genèse et méthode : le « laboratoire » de Zola/]]
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}}
= I. Place et statut de ''Germinal'' =
=== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ===
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
=== 2. Un roman né de hasards successifs ===
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
=== 3. La réception de 1885 ===
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
=== Notes ===
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/* 3. La réception de 1885 */
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= I. Place et statut de ''Germinal'' =
=== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ===
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
=== 2. Un roman né de hasards successifs ===
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
=== 3. La réception de 1885 ===
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
=== 4. Une postérité à éclipses ===
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
=== Notes ===
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{{Bas de page
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/* 4. Une postérité à éclipses */
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= I. Place et statut de ''Germinal'' =
=== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ===
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
=== 2. Un roman né de hasards successifs ===
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
=== 3. La réception de 1885 ===
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
=== 4. Une postérité à éclipses ===
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
=== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ===
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
=== Notes ===
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| suivant = [[../Genèse et méthode : le « laboratoire » de Zola/]]
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/* 5. Germinal dans le patrimoine */
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= I. Place et statut de ''Germinal'' =
=== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ===
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
=== 2. Un roman né de hasards successifs ===
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
=== 3. La réception de 1885 ===
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
=== 4. Une postérité à éclipses ===
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
=== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ===
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
=== 6. La fixation de l'image de la mine ===
Zola n'est pourtant pas un précurseur sur le plan du sujet. La mine était un thème romanesque à la mode dans les années 1860-1880, comme l'attestent ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr, ''Les Houilleurs de Polignies'', ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot, ''Jack'' d'Alphonse Daudet, ''Sans famille'' d'Hector Malot ou ''Les Sœurs Vatard'' de Huysmans. Certains de ces livres, celui d'Yves Guyot en particulier, figurent dans le dossier préparatoire de ''Germinal''<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 215-232.</ref>.
C'est pourtant le roman de Zola qui s'est imposé à la postérité comme l'image de la mine. Là où ses prédécesseurs offraient une chronique du milieu, Zola fournit un monde : un coron, des familles types, un puits-personnage, une jacquerie, une fin du monde, une promesse de germination<ref>Henri Marel, ''op. cit.'', conclusion.</ref>.
L'effet en est paradoxal. Pour beaucoup de lecteurs du XXe siècle, Zola est avant tout, voire exclusivement, l'auteur de ''Germinal'' ; au point que ce romancier méridional, qui a consacré quatre tomes des ''Rougon-Macquart'' à sa ville natale, Aix-en-Provence, et qui n'a séjourné que deux semaines à peine dans la région de Valenciennes, est souvent considéré comme un homme du nord de la France<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>.
=== Notes ===
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== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ==
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
== 2. Un roman né de hasards successifs ==
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
== 3. La réception de 1885 ==
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
== 4. Une postérité à éclipses ==
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ==
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
== 6. La fixation de l'image de la mine ==
Zola n'est pourtant pas un précurseur sur le plan du sujet. La mine était un thème romanesque à la mode dans les années 1860-1880, comme l'attestent ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr, ''Les Houilleurs de Polignies'', ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot, ''Jack'' d'Alphonse Daudet, ''Sans famille'' d'Hector Malot ou ''Les Sœurs Vatard'' de Huysmans. Certains de ces livres, celui d'Yves Guyot en particulier, figurent dans le dossier préparatoire de ''Germinal''<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 215-232.</ref>.
C'est pourtant le roman de Zola qui s'est imposé à la postérité comme l'image de la mine. Là où ses prédécesseurs offraient une chronique du milieu, Zola fournit un monde : un coron, des familles types, un puits-personnage, une jacquerie, une fin du monde, une promesse de germination<ref>Henri Marel, ''op. cit.'', conclusion.</ref>.
L'effet en est paradoxal. Pour beaucoup de lecteurs du XXe siècle, Zola est avant tout, voire exclusivement, l'auteur de ''Germinal'' ; au point que ce romancier méridional, qui a consacré quatre tomes des ''Rougon-Macquart'' à sa ville natale, Aix-en-Provence, et qui n'a séjourné que deux semaines à peine dans la région de Valenciennes, est souvent considéré comme un homme du nord de la France<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>.
== Notes ==
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== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ==
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
== 2. Un roman né de hasards successifs ==
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
== 3. La réception de 1885 ==
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
== 4. Une postérité à éclipses ==
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ==
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
== 6. La fixation de l'image de la mine ==
Zola n'est pourtant pas un précurseur sur le plan du sujet. La mine était un thème romanesque à la mode dans les années 1860-1880, comme l'attestent ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr, ''Les Houilleurs de Polignies'', ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot, ''Jack'' d'Alphonse Daudet, ''Sans famille'' d'Hector Malot ou ''Les Sœurs Vatard'' de Huysmans. Certains de ces livres, celui d'Yves Guyot en particulier, figurent dans le dossier préparatoire de ''Germinal''<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 215-232.</ref>.
C'est pourtant le roman de Zola qui s'est imposé à la postérité comme l'image de la mine. Là où ses prédécesseurs offraient une chronique du milieu, Zola fournit un monde : un coron, des familles types, un puits-personnage, une jacquerie, une fin du monde, une promesse de germination<ref>Henri Marel, ''op. cit.'', conclusion.</ref>.
L'effet en est paradoxal. Pour beaucoup de lecteurs du XXe siècle, Zola est avant tout, voire exclusivement, l'auteur de ''Germinal'' ; au point que ce romancier méridional, qui a consacré quatre tomes des ''Rougon-Macquart'' à sa ville natale, Aix-en-Provence, et qui n'a séjourné que deux semaines à peine dans la région de Valenciennes, est souvent considéré comme un homme du nord de la France<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>.
== Notes ==
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== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ==
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
== 2. Un roman né de hasards successifs ==
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
== 3. La réception de 1885 ==
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
== 4. Une postérité à éclipses ==
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ==
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
== 6. La fixation de l'image de la mine ==
Zola n'est pourtant pas un précurseur sur le plan du sujet. La mine était un thème romanesque à la mode dans les années 1860-1880, comme l'attestent ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr, ''Les Houilleurs de Polignies'', ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot, ''Jack'' d'Alphonse Daudet, ''Sans famille'' d'Hector Malot ou ''Les Sœurs Vatard'' de Huysmans. Certains de ces livres, celui d'Yves Guyot en particulier, figurent dans le dossier préparatoire de ''Germinal''<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 215-232.</ref>.
C'est pourtant le roman de Zola qui s'est imposé à la postérité comme l'image de la mine. Là où ses prédécesseurs offraient une chronique du milieu, Zola fournit un monde : un coron, des familles types, un puits-personnage, une jacquerie, une fin du monde, une promesse de germination<ref>Henri Marel, ''op. cit.'', conclusion.</ref>.
L'effet en est paradoxal. Pour beaucoup de lecteurs du XXe siècle, Zola est avant tout, voire exclusivement, l'auteur de ''Germinal'' ; au point que ce romancier méridional, qui a consacré quatre tomes des ''Rougon-Macquart'' à sa ville natale, Aix-en-Provence, et qui n'a séjourné que deux semaines à peine dans la région de Valenciennes, est souvent considéré comme un homme du nord de la France<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>.
== Notes ==
{{Références|colonnes = 2}}
{{Bas de page
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| suivant = [[../II. Genèse et méthode : le « laboratoire » de Zola/]]
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== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ==
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
== 2. Un roman né de hasards successifs ==
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
== 3. La réception de 1885 ==
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
== 4. Une postérité à éclipses ==
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ==
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
== 6. La fixation de l'image de la mine ==
Zola n'est pourtant pas un précurseur sur le plan du sujet. La mine était un thème romanesque à la mode dans les années 1860-1880, comme l'attestent ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr, ''Les Houilleurs de Polignies'', ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot, ''Jack'' d'Alphonse Daudet, ''Sans famille'' d'Hector Malot ou ''Les Sœurs Vatard'' de Huysmans. Certains de ces livres, celui d'Yves Guyot en particulier, figurent dans le dossier préparatoire de ''Germinal''<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 215-232.</ref>.
C'est pourtant le roman de Zola qui s'est imposé à la postérité comme l'image de la mine. Là où ses prédécesseurs offraient une chronique du milieu, Zola fournit un monde : un coron, des familles types, un puits-personnage, une jacquerie, une fin du monde, une promesse de germination<ref>Henri Marel, ''op. cit.'', conclusion.</ref>.
L'effet en est paradoxal. Pour beaucoup de lecteurs du XXe siècle, Zola est avant tout, voire exclusivement, l'auteur de ''Germinal'' ; au point que ce romancier méridional, qui a consacré quatre tomes des ''Rougon-Macquart'' à sa ville natale, Aix-en-Provence, et qui n'a séjourné que deux semaines à peine dans la région de Valenciennes, est souvent considéré comme un homme du nord de la France<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>.
== 7. Une œuvre à double lecture ==
Il existe non pas une, mais deux lectures fondamentales de ''Germinal'', et la postérité du livre en porte la trace.
D'un côté, la lecture « socialiste », dont les mineurs de Denain en 1902 sont les hérauts. ''Germinal'' est lu comme un cri de pitié, un pamphlet contre la bourgeoisie conservatrice, une démonstration de l'exploitation des mineurs et l'annonce prophétique de bouleversements sociaux à venir. Zola lui-même y invitait, qui voulait écrire un roman « socialiste » et « le complément de ''L'Assommoir'' »<ref>Lettre à Édouard Rod, 16 mars 1884.</ref>. Cette lecture sera reprise au XXe siècle par toute une tradition de gauche, jusque dans les essais marxisants d'André-Marc Vial (''Germinal et le « socialisme » de Zola'', Éditions sociales, 1975).
De l'autre côté, des critiques, Henri Mitterand notamment, ont mis en évidence ce que la narration de Zola comporte de regard bourgeois sur la classe ouvrière<ref>Henri Mitterand, « L'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », dans ''Problèmes d'analyse textuelle'', Didier, 1971 ; voir aussi Paule Lejeune, ''Germinal, un roman anti-peuple'', Nizet, 1978.</ref>. La scène d'émasculation de Maigrat par la Brûlé, la peinture de la jacquerie minière comme déchaînement bestial, l'animalisation des mineurs en marche, la méfiance envers les meneurs et leurs « manipulations » : tout cela autorise une lecture inverse, où le roman serait au moins en partie l'expression d'« une idéologie anti-peuple ». Mitterand a formulé l'analyse la plus juste de cette tension : ''Germinal'', écrit-il, « réfracte l'idéologie bourgeoise à la fin du XIXe siècle » en dépeignant la société minière comme une « société sauvage », mais applique en même temps, sans le savoir, le précepte de Marx selon lequel il faut « enseigner au peuple l'épouvante de lui-même, pour lui donner du courage »<ref>Henri Mitterand, « Notes sur l'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », ''La Pensée'', avril 1971, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
C'est ce double régime, réfraction de l'idéologie dominante et révélation de son envers, qui donne au roman sa puissance et son inépuisable disponibilité.
== Notes ==
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}}
== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ==
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
== 2. Un roman né de hasards successifs ==
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
== 3. La réception de 1885 ==
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
== 4. Une postérité à éclipses ==
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ==
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
== 6. La fixation de l'image de la mine ==
Zola n'est pourtant pas un précurseur sur le plan du sujet. La mine était un thème romanesque à la mode dans les années 1860-1880, comme l'attestent ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr, ''Les Houilleurs de Polignies'', ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot, ''Jack'' d'Alphonse Daudet, ''Sans famille'' d'Hector Malot ou ''Les Sœurs Vatard'' de Huysmans. Certains de ces livres, celui d'Yves Guyot en particulier, figurent dans le dossier préparatoire de ''Germinal''<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 215-232.</ref>.
C'est pourtant le roman de Zola qui s'est imposé à la postérité comme l'image de la mine. Là où ses prédécesseurs offraient une chronique du milieu, Zola fournit un monde : un coron, des familles types, un puits-personnage, une jacquerie, une fin du monde, une promesse de germination<ref>Henri Marel, ''op. cit.'', conclusion.</ref>.
L'effet en est paradoxal. Pour beaucoup de lecteurs du XXe siècle, Zola est avant tout, voire exclusivement, l'auteur de ''Germinal'' ; au point que ce romancier méridional, qui a consacré quatre tomes des ''Rougon-Macquart'' à sa ville natale, Aix-en-Provence, et qui n'a séjourné que deux semaines à peine dans la région de Valenciennes, est souvent considéré comme un homme du nord de la France<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>.
== 7. Une œuvre à double lecture ==
Il existe non pas une, mais deux lectures fondamentales de ''Germinal'', et la postérité du livre en porte la trace.
D'un côté, la lecture « socialiste », dont les mineurs de Denain en 1902 sont les hérauts. ''Germinal'' est lu comme un cri de pitié, un pamphlet contre la bourgeoisie conservatrice, une démonstration de l'exploitation des mineurs et l'annonce prophétique de bouleversements sociaux à venir. Zola lui-même y invitait, qui voulait écrire un roman « socialiste » et « le complément de ''L'Assommoir'' »<ref>Lettre à Édouard Rod, 16 mars 1884.</ref>. Cette lecture sera reprise au XXe siècle par toute une tradition de gauche, jusque dans les essais marxisants d'André-Marc Vial (''Germinal et le « socialisme » de Zola'', Éditions sociales, 1975).
De l'autre côté, des critiques, Henri Mitterand notamment, ont mis en évidence ce que la narration de Zola comporte de regard bourgeois sur la classe ouvrière<ref>Henri Mitterand, « L'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », dans ''Problèmes d'analyse textuelle'', Didier, 1971 ; voir aussi Paule Lejeune, ''Germinal, un roman anti-peuple'', Nizet, 1978.</ref>. La scène d'émasculation de Maigrat par la Brûlé, la peinture de la jacquerie minière comme déchaînement bestial, l'animalisation des mineurs en marche, la méfiance envers les meneurs et leurs « manipulations » : tout cela autorise une lecture inverse, où le roman serait au moins en partie l'expression d'« une idéologie anti-peuple ». Mitterand a formulé l'analyse la plus juste de cette tension : ''Germinal'', écrit-il, « réfracte l'idéologie bourgeoise à la fin du XIXe siècle » en dépeignant la société minière comme une « société sauvage », mais applique en même temps, sans le savoir, le précepte de Marx selon lequel il faut « enseigner au peuple l'épouvante de lui-même, pour lui donner du courage »<ref>Henri Mitterand, « Notes sur l'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », ''La Pensée'', avril 1971, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
C'est ce double régime, réfraction de l'idéologie dominante et révélation de son envers, qui donne au roman sa puissance et son inépuisable disponibilité.
== 8. Conclusion ==
''Germinal'' est un roman dont le statut a été progressivement construit, et qui occupe aujourd'hui dans le patrimoine français une place sans commune mesure avec celle qui était la sienne à la publication. Treizième volume d'un cycle, conçu en cours d'élaboration, vendu honorablement mais sans triomphe en 1885, il est devenu un siècle plus tard l'œuvre la plus lue et la plus médiatisée de Zola. Cette montée en puissance s'explique par plusieurs facteurs convergents : un sujet, la lutte du Capital et du Travail, devenu central dans l'histoire européenne du XXe siècle ; une réussite formelle qui en a fait la matrice de toutes les représentations ultérieures de la mine ; un statut épique reconnu dès la publication ; une légende fondatrice, le cri des mineurs de Denain en 1902, qui a fait du livre un emblème ; une ambivalence interprétative qui le rend compatible avec des lectures opposées.
Le roman a survécu à la disparition de son objet : la dernière mine française a fermé en 2004, et le « monde des mineurs » est aujourd'hui un musée. ''Germinal'' aurait pu devenir un document. Il est resté un mythe.
== Notes ==
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== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ==
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
== 2. Un roman né de hasards successifs ==
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
== 3. La réception de 1885 ==
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
== 4. Une postérité à éclipses ==
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ==
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
== 6. La fixation de l'image de la mine ==
Zola n'est pourtant pas un précurseur sur le plan du sujet. La mine était un thème romanesque à la mode dans les années 1860-1880, comme l'attestent ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr, ''Les Houilleurs de Polignies'', ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot, ''Jack'' d'Alphonse Daudet, ''Sans famille'' d'Hector Malot ou ''Les Sœurs Vatard'' de Huysmans. Certains de ces livres, celui d'Yves Guyot en particulier, figurent dans le dossier préparatoire de ''Germinal''<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 215-232.</ref>.
C'est pourtant le roman de Zola qui s'est imposé à la postérité comme l'image de la mine. Là où ses prédécesseurs offraient une chronique du milieu, Zola fournit un monde : un coron, des familles types, un puits-personnage, une jacquerie, une fin du monde, une promesse de germination<ref>Henri Marel, ''op. cit.'', conclusion.</ref>.
L'effet en est paradoxal. Pour beaucoup de lecteurs du XXe siècle, Zola est avant tout, voire exclusivement, l'auteur de ''Germinal'' ; au point que ce romancier méridional, qui a consacré quatre tomes des ''Rougon-Macquart'' à sa ville natale, Aix-en-Provence, et qui n'a séjourné que deux semaines à peine dans la région de Valenciennes, est souvent considéré comme un homme du nord de la France<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>.
== 7. Une œuvre à double lecture ==
Il existe non pas une, mais deux lectures fondamentales de ''Germinal'', et la postérité du livre en porte la trace.
D'un côté, la lecture « socialiste », dont les mineurs de Denain en 1902 sont les hérauts. ''Germinal'' est lu comme un cri de pitié, un pamphlet contre la bourgeoisie conservatrice, une démonstration de l'exploitation des mineurs et l'annonce prophétique de bouleversements sociaux à venir. Zola lui-même y invitait, qui voulait écrire un roman « socialiste » et « le complément de ''L'Assommoir'' »<ref>Lettre à Édouard Rod, 16 mars 1884.</ref>. Cette lecture sera reprise au XXe siècle par toute une tradition de gauche, jusque dans les essais marxisants d'André-Marc Vial (''Germinal et le « socialisme » de Zola'', Éditions sociales, 1975).
De l'autre côté, des critiques, Henri Mitterand notamment, ont mis en évidence ce que la narration de Zola comporte de regard bourgeois sur la classe ouvrière<ref>Henri Mitterand, « L'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », dans ''Problèmes d'analyse textuelle'', Didier, 1971 ; voir aussi Paule Lejeune, ''Germinal, un roman anti-peuple'', Nizet, 1978.</ref>. La scène d'émasculation de Maigrat par la Brûlé, la peinture de la jacquerie minière comme déchaînement bestial, l'animalisation des mineurs en marche, la méfiance envers les meneurs et leurs « manipulations » : tout cela autorise une lecture inverse, où le roman serait au moins en partie l'expression d'« une idéologie anti-peuple ». Mitterand a formulé l'analyse la plus juste de cette tension : ''Germinal'', écrit-il, « réfracte l'idéologie bourgeoise à la fin du XIXe siècle » en dépeignant la société minière comme une « société sauvage », mais applique en même temps, sans le savoir, le précepte de Marx selon lequel il faut « enseigner au peuple l'épouvante de lui-même, pour lui donner du courage »<ref>Henri Mitterand, « Notes sur l'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », ''La Pensée'', avril 1971, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
C'est ce double régime, réfraction de l'idéologie dominante et révélation de son envers, qui donne au roman sa puissance et son inépuisable disponibilité.
== 8. Conclusion ==
''Germinal'' est un roman dont le statut a été progressivement construit, et qui occupe aujourd'hui dans le patrimoine français une place sans commune mesure avec celle qui était la sienne à la publication. Treizième volume d'un cycle, conçu en cours d'élaboration, vendu honorablement mais sans triomphe en 1885, il est devenu un siècle plus tard l'œuvre la plus lue et la plus médiatisée de Zola. Cette montée en puissance s'explique par plusieurs facteurs convergents : un sujet, la lutte du Capital et du Travail, devenu central dans l'histoire européenne du XXe siècle ; une réussite formelle qui en a fait la matrice de toutes les représentations ultérieures de la mine ; un statut épique reconnu dès la publication ; une légende fondatrice, le cri des mineurs de Denain en 1902, qui a fait du livre un emblème ; une ambivalence interprétative qui le rend compatible avec des lectures opposées.
Le roman a survécu à la disparition de son objet : la dernière mine française a fermé en 2004, et le « monde des mineurs » est aujourd'hui un musée. ''Germinal'' aurait pu devenir un document. Il est resté un mythe.
== Notes ==
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== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ==
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
== 2. Un roman né de hasards successifs ==
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
== 3. La réception de 1885 ==
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
== 4. Une postérité à éclipses ==
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ==
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
== 6. La fixation de l'image de la mine ==
Zola n'est pourtant pas un précurseur sur le plan du sujet. La mine était un thème romanesque à la mode dans les années 1860-1880, comme l'attestent ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr, ''Les Houilleurs de Polignies'', ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot, ''Jack'' d'Alphonse Daudet, ''Sans famille'' d'Hector Malot ou ''Les Sœurs Vatard'' de Huysmans. Certains de ces livres, celui d'Yves Guyot en particulier, figurent dans le dossier préparatoire de ''Germinal''<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 215-232.</ref>.
C'est pourtant le roman de Zola qui s'est imposé à la postérité comme l'image de la mine. Là où ses prédécesseurs offraient une chronique du milieu, Zola fournit un monde : un coron, des familles types, un puits-personnage, une jacquerie, une fin du monde, une promesse de germination<ref>Henri Marel, ''op. cit.'', conclusion.</ref>.
L'effet en est paradoxal. Pour beaucoup de lecteurs du XXe siècle, Zola est avant tout, voire exclusivement, l'auteur de ''Germinal'' ; au point que ce romancier méridional, qui a consacré quatre tomes des ''Rougon-Macquart'' à sa ville natale, Aix-en-Provence, et qui n'a séjourné que deux semaines à peine dans la région de Valenciennes, est souvent considéré comme un homme du nord de la France<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>.
== 7. Une œuvre à double lecture ==
Il existe non pas une, mais deux lectures fondamentales de ''Germinal'', et la postérité du livre en porte la trace.
D'un côté, la lecture « socialiste », dont les mineurs de Denain en 1902 sont les hérauts. ''Germinal'' est lu comme un cri de pitié, un pamphlet contre la bourgeoisie conservatrice, une démonstration de l'exploitation des mineurs et l'annonce prophétique de bouleversements sociaux à venir. Zola lui-même y invitait, qui voulait écrire un roman « socialiste » et « le complément de ''L'Assommoir'' »<ref>Lettre à Édouard Rod, 16 mars 1884.</ref>. Cette lecture sera reprise au XXe siècle par toute une tradition de gauche, jusque dans les essais marxisants d'André-Marc Vial (''Germinal et le « socialisme » de Zola'', Éditions sociales, 1975).
De l'autre côté, des critiques, Henri Mitterand notamment, ont mis en évidence ce que la narration de Zola comporte de regard bourgeois sur la classe ouvrière<ref>Henri Mitterand, « L'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », dans ''Problèmes d'analyse textuelle'', Didier, 1971 ; voir aussi Paule Lejeune, ''Germinal, un roman anti-peuple'', Nizet, 1978.</ref>. La scène d'émasculation de Maigrat par la Brûlé, la peinture de la jacquerie minière comme déchaînement bestial, l'animalisation des mineurs en marche, la méfiance envers les meneurs et leurs « manipulations » : tout cela autorise une lecture inverse, où le roman serait au moins en partie l'expression d'« une idéologie anti-peuple ». Mitterand a formulé l'analyse la plus juste de cette tension : ''Germinal'', écrit-il, « réfracte l'idéologie bourgeoise à la fin du XIXe siècle » en dépeignant la société minière comme une « société sauvage », mais applique en même temps, sans le savoir, le précepte de Marx selon lequel il faut « enseigner au peuple l'épouvante de lui-même, pour lui donner du courage »<ref>Henri Mitterand, « Notes sur l'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », ''La Pensée'', avril 1971, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
C'est ce double régime, réfraction de l'idéologie dominante et révélation de son envers, qui donne au roman sa puissance et son inépuisable disponibilité.
== 8. Conclusion ==
''Germinal'' est un roman dont le statut a été progressivement construit, et qui occupe aujourd'hui dans le patrimoine français une place sans commune mesure avec celle qui était la sienne à la publication. Treizième volume d'un cycle, conçu en cours d'élaboration, vendu honorablement mais sans triomphe en 1885, il est devenu un siècle plus tard l'œuvre la plus lue et la plus médiatisée de Zola. Cette montée en puissance s'explique par plusieurs facteurs convergents : un sujet, la lutte du Capital et du Travail, devenu central dans l'histoire européenne du XXe siècle ; une réussite formelle qui en a fait la matrice de toutes les représentations ultérieures de la mine ; un statut épique reconnu dès la publication ; une légende fondatrice, le cri des mineurs de Denain en 1902, qui a fait du livre un emblème ; une ambivalence interprétative qui le rend compatible avec des lectures opposées.
Le roman a survécu à la disparition de son objet : la dernière mine française a fermé en 2004, et le « monde des mineurs » est aujourd'hui un musée. ''Germinal'' aurait pu devenir un document. Il est resté un mythe.
== Notes ==
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== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ==
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
== 2. Un roman né de hasards successifs ==
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
== 3. La réception de 1885 ==
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
== 4. Une postérité à éclipses ==
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ==
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
== 6. La fixation de l'image de la mine ==
Zola n'est pourtant pas un précurseur sur le plan du sujet. La mine était un thème romanesque à la mode dans les années 1860-1880, comme l'attestent ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr, ''Les Houilleurs de Polignies'', ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot, ''Jack'' d'Alphonse Daudet, ''Sans famille'' d'Hector Malot ou ''Les Sœurs Vatard'' de Huysmans. Certains de ces livres, celui d'Yves Guyot en particulier, figurent dans le dossier préparatoire de ''Germinal''<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 215-232.</ref>.
C'est pourtant le roman de Zola qui s'est imposé à la postérité comme l'image de la mine. Là où ses prédécesseurs offraient une chronique du milieu, Zola fournit un monde : un coron, des familles types, un puits-personnage, une jacquerie, une fin du monde, une promesse de germination<ref>Henri Marel, ''op. cit.'', conclusion.</ref>.
L'effet en est paradoxal. Pour beaucoup de lecteurs du XXe siècle, Zola est avant tout, voire exclusivement, l'auteur de ''Germinal'' ; au point que ce romancier méridional, qui a consacré quatre tomes des ''Rougon-Macquart'' à sa ville natale, Aix-en-Provence, et qui n'a séjourné que deux semaines à peine dans la région de Valenciennes, est souvent considéré comme un homme du nord de la France<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>.
== 7. Une œuvre à double lecture ==
Il existe non pas une, mais deux lectures fondamentales de ''Germinal'', et la postérité du livre en porte la trace.
D'un côté, la lecture « socialiste », dont les mineurs de Denain en 1902 sont les hérauts. ''Germinal'' est lu comme un cri de pitié, un pamphlet contre la bourgeoisie conservatrice, une démonstration de l'exploitation des mineurs et l'annonce prophétique de bouleversements sociaux à venir. Zola lui-même y invitait, qui voulait écrire un roman « socialiste » et « le complément de ''L'Assommoir'' »<ref>Lettre à Édouard Rod, 16 mars 1884.</ref>. Cette lecture sera reprise au XXe siècle par toute une tradition de gauche, jusque dans les essais marxisants d'André-Marc Vial (''Germinal et le « socialisme » de Zola'', Éditions sociales, 1975).
De l'autre côté, des critiques, Henri Mitterand notamment, ont mis en évidence ce que la narration de Zola comporte de regard bourgeois sur la classe ouvrière<ref>Henri Mitterand, « L'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », dans ''Problèmes d'analyse textuelle'', Didier, 1971 ; voir aussi Paule Lejeune, ''Germinal, un roman anti-peuple'', Nizet, 1978.</ref>. La scène d'émasculation de Maigrat par la Brûlé, la peinture de la jacquerie minière comme déchaînement bestial, l'animalisation des mineurs en marche, la méfiance envers les meneurs et leurs « manipulations » : tout cela autorise une lecture inverse, où le roman serait au moins en partie l'expression d'« une idéologie anti-peuple ». Mitterand a formulé l'analyse la plus juste de cette tension : ''Germinal'', écrit-il, « réfracte l'idéologie bourgeoise à la fin du XIXe siècle » en dépeignant la société minière comme une « société sauvage », mais applique en même temps, sans le savoir, le précepte de Marx selon lequel il faut « enseigner au peuple l'épouvante de lui-même, pour lui donner du courage »<ref>Henri Mitterand, « Notes sur l'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », ''La Pensée'', avril 1971, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
C'est ce double régime, réfraction de l'idéologie dominante et révélation de son envers, qui donne au roman sa puissance et son inépuisable disponibilité.
== 8. Conclusion ==
''Germinal'' est un roman dont le statut a été progressivement construit, et qui occupe aujourd'hui dans le patrimoine français une place sans commune mesure avec celle qui était la sienne à la publication. Treizième volume d'un cycle, conçu en cours d'élaboration, vendu honorablement mais sans triomphe en 1885, il est devenu un siècle plus tard l'œuvre la plus lue et la plus médiatisée de Zola. Cette montée en puissance s'explique par plusieurs facteurs convergents : un sujet, la lutte du Capital et du Travail, devenu central dans l'histoire européenne du XXe siècle ; une réussite formelle qui en a fait la matrice de toutes les représentations ultérieures de la mine ; un statut épique reconnu dès la publication ; une légende fondatrice, le cri des mineurs de Denain en 1902, qui a fait du livre un emblème ; une ambivalence interprétative qui le rend compatible avec des lectures opposées.
Le roman a survécu à la disparition de son objet : la dernière mine française a fermé en 2004, et le « monde des mineurs » est aujourd'hui un musée. ''Germinal'' aurait pu devenir un document. Il est resté un mythe.
== Notes ==
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== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ==
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
== 2. Un roman né de hasards successifs ==
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
== 3. La réception de 1885 ==
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
== 4. Une postérité à éclipses ==
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ==
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
== 6. La fixation de l'image de la mine ==
Zola n'est pourtant pas un précurseur sur le plan du sujet. La mine était un thème romanesque à la mode dans les années 1860-1880, comme l'attestent ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr, ''Les Houilleurs de Polignies'', ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot, ''Jack'' d'Alphonse Daudet, ''Sans famille'' d'Hector Malot ou ''Les Sœurs Vatard'' de Huysmans. Certains de ces livres, celui d'Yves Guyot en particulier, figurent dans le dossier préparatoire de ''Germinal''<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 215-232.</ref>.
C'est pourtant le roman de Zola qui s'est imposé à la postérité comme l'image de la mine. Là où ses prédécesseurs offraient une chronique du milieu, Zola fournit un monde : un coron, des familles types, un puits-personnage, une jacquerie, une fin du monde, une promesse de germination<ref>Henri Marel, ''op. cit.'', conclusion.</ref>.
L'effet en est paradoxal. Pour beaucoup de lecteurs du XXe siècle, Zola est avant tout, voire exclusivement, l'auteur de ''Germinal'' ; au point que ce romancier méridional, qui a consacré quatre tomes des ''Rougon-Macquart'' à sa ville natale, Aix-en-Provence, et qui n'a séjourné que deux semaines à peine dans la région de Valenciennes, est souvent considéré comme un homme du nord de la France<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>.
== 7. Une œuvre à double lecture ==
Il existe non pas une, mais deux lectures fondamentales de ''Germinal'', et la postérité du livre en porte la trace.
D'un côté, la lecture « socialiste », dont les mineurs de Denain en 1902 sont les hérauts. ''Germinal'' est lu comme un cri de pitié, un pamphlet contre la bourgeoisie conservatrice, une démonstration de l'exploitation des mineurs et l'annonce prophétique de bouleversements sociaux à venir. Zola lui-même y invitait, qui voulait écrire un roman « socialiste » et « le complément de ''L'Assommoir'' »<ref>Lettre à Édouard Rod, 16 mars 1884.</ref>. Cette lecture sera reprise au XXe siècle par toute une tradition de gauche, jusque dans les essais marxisants d'André-Marc Vial (''Germinal et le « socialisme » de Zola'', Éditions sociales, 1975).
De l'autre côté, des critiques, Henri Mitterand notamment, ont mis en évidence ce que la narration de Zola comporte de regard bourgeois sur la classe ouvrière<ref>Henri Mitterand, « L'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », dans ''Problèmes d'analyse textuelle'', Didier, 1971 ; voir aussi Paule Lejeune, ''Germinal, un roman anti-peuple'', Nizet, 1978.</ref>. La scène d'émasculation de Maigrat par la Brûlé, la peinture de la jacquerie minière comme déchaînement bestial, l'animalisation des mineurs en marche, la méfiance envers les meneurs et leurs « manipulations » : tout cela autorise une lecture inverse, où le roman serait au moins en partie l'expression d'« une idéologie anti-peuple ». Mitterand a formulé l'analyse la plus juste de cette tension : ''Germinal'', écrit-il, « réfracte l'idéologie bourgeoise à la fin du XIXe siècle » en dépeignant la société minière comme une « société sauvage », mais applique en même temps, sans le savoir, le précepte de Marx selon lequel il faut « enseigner au peuple l'épouvante de lui-même, pour lui donner du courage »<ref>Henri Mitterand, « Notes sur l'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », ''La Pensée'', avril 1971, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
C'est ce double régime, réfraction de l'idéologie dominante et révélation de son envers, qui donne au roman sa puissance et son inépuisable disponibilité.
== 8. Conclusion ==
''Germinal'' est un roman dont le statut a été progressivement construit, et qui occupe aujourd'hui dans le patrimoine français une place sans commune mesure avec celle qui était la sienne à la publication. Treizième volume d'un cycle, conçu en cours d'élaboration, vendu honorablement mais sans triomphe en 1885, il est devenu un siècle plus tard l'œuvre la plus lue et la plus médiatisée de Zola. Cette montée en puissance s'explique par plusieurs facteurs convergents : un sujet, la lutte du Capital et du Travail, devenu central dans l'histoire européenne du XXe siècle ; une réussite formelle qui en a fait la matrice de toutes les représentations ultérieures de la mine ; un statut épique reconnu dès la publication ; une légende fondatrice, le cri des mineurs de Denain en 1902, qui a fait du livre un emblème ; une ambivalence interprétative qui le rend compatible avec des lectures opposées.
Le roman a survécu à la disparition de son objet : la dernière mine française a fermé en 2004, et le « monde des mineurs » est aujourd'hui un musée. ''Germinal'' aurait pu devenir un document. Il est resté un mythe.
== Notes ==
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== 1. Le treizième volume des ''Rougon-Macquart'' ==
''Germinal'' paraît en feuilleton dans ''Gil Blas'' à partir du 26 novembre 1884, puis en volume chez Charpentier en mars 1885<ref>Voir Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1815 ''sq''.</ref>. Treizième volume de la série des ''Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire'', il s'intercale entre ''La Joie de vivre'' (1884) et ''L'Œuvre'' (1886). La fresque, finalement composée de vingt volumes, suit, selon un plan à prétention scientifique inspiré du ''Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle'' de Prosper Lucas (1850)<ref>Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>, la diffusion d'une double hérédité, légitime du côté des Rougon, bâtarde et porteuse de tares diverses (alcoolisme, instabilité nerveuse, pulsion homicide) du côté des Macquart, à travers cinq générations et tous les milieux du Second Empire.
Étienne Lantier, le héros du roman, appartient à cette seconde lignée : il est le fils de Gervaise (''L'Assommoir'') et d'Auguste Lantier, le frère de Claude Lantier (''L'Œuvre'') et de Jacques Lantier (''La Bête humaine''). Selon le plan du cycle tel qu'il s'est ajusté en cours de route, à l'ouvrier urbain de ''L'Assommoir'' (1877) doit succéder l'ouvrier industriel et politique : les deux livres sont, selon les termes mêmes de Zola, « les deux faces de l'ouvrier »<ref name="vansanten">Lettre à Jacques Van Santen Kolff, 6 octobre 1889, citée par Henri Mitterand, ''op. cit.'', t. III, p. 1819.</ref>.
Comme il l'écrira à son correspondant Jacques Van Santen Kolff dans une lettre du 6 octobre 1889 :
<blockquote>« J'ai toujours, dans la série des ''Rougon-Macquart'', gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre. Mais ce n'est qu'au moment de ''L'Assommoir'' que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe de façon si redoutable. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. ''Germinal'' est donc le complément de ''L'Assommoir'', les deux faces de l'ouvrier. »<ref name="vansanten" /></blockquote>
== 2. Un roman né de hasards successifs ==
''Germinal'' n'était pas dans le plan initial du cycle. Dans la liste des dix sujets remise vers 1869 à l'éditeur Lacroix, un seul est désigné comme « roman ouvrier (Paris) », c'est l'esquisse du futur ''Assommoir''<ref>Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 13.</ref>. Une liste révisée en 1871-1872, étoffée à dix-sept titres, ajoute un second « roman ouvrier, particulièrement politique. L'ouvrier de l'insurrection, outil révolutionnaire, de la Commune. Une photographie d'insurgé tué en 48. Aboutissant à mai 71. »<ref>Smethurst, ''op. cit.'', p. 14.</ref>. Le projet d'un roman politique de l'ouvrier était donc, à l'origine, lié à la Commune de 1871 ; il sera réinvesti, sept ans après ''Germinal'', dans la fin apocalyptique de ''La Débâcle'' (1892).
L'idée du roman de la mine ne se fixe qu'après ''L'Assommoir'', sans doute après 1882. Elle s'est probablement précisée à partir de la rencontre, durant l'été 1883, d'Alfred Giard, député républicain de gauche de la circonscription de Valenciennes, laquelle inclut la puissante Compagnie des mines d'Anzin, et professeur à la Faculté de Lille<ref>Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 5-9.</ref>. Giard oriente Zola vers la mine, lui expose les théories du mouvement socialiste alors en plein essor parmi les mineurs du Nord, et lui ouvre l'accès aux hommes du bassin houiller. La grève d'Anzin de février-avril 1884 fera le reste.
== 3. La réception de 1885 ==
''Germinal'' connaît à sa sortie un succès commercial réel, sans atteindre toutefois les chiffres des plus grands tirages de Zola. Selon Alain Pagès, le roman occupe au XIXe siècle la cinquième place parmi les ''Rougon-Macquart'' : on en compte environ cent mille exemplaires en trente ans<ref name="pages">Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique. Voir aussi Pagès, ''La Bataille littéraire. Essai sur la réception du naturalisme au moment de Germinal'', Séguier, 1989.</ref>. En 1890, ''Germinal'' est encore le quatrième roman de Zola le plus diffusé (83 000 exemplaires), derrière ''Nana'' (155 000), ''L'Assommoir'' (117 000) et ''La Terre'' (88 000)<ref>François Dolléans, dans Émile Zola, ''Germinal. Extraits'', Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Critiques et jugements ».</ref>.
Mais l'importance critique et symbolique du livre est immédiatement considérable. Avec ''Germinal'', Zola « acquiert enfin le statut d'artiste, et recueille l'admiration de ses pairs »<ref>Pagès, dans l'éd. cit. ''Germinal'', GF, 2008.</ref>. Une nouvelle épithète s'attache à son nom : celle de romancier épique, terme jusqu'alors inédit pour l'auteur des ''Rougon-Macquart''.
Deux textes contemporains font date :
* Henry Céard, proche du « cercle » de Médan, publie sa critique le 14 mars 1885 dans le quotidien argentin ''Sud-America''<ref>Henry Céard, « Paris en Amérique. M. Émile Zola et ''Germinal'' », ''Sud-America'', 14 mars 1885 ; texte traduit en espagnol puis retraduit en français dans ''Les Cahiers naturalistes'', n° 36, 1968, p. 44-60.</ref>. Il y formule une lecture moderne, très neuve, de la place qu'occupe la foule dans le récit, et regrette presque que Zola n'ait pas osé renoncer à l'individualité des personnages pour ne garder que le « personnage unique et énorme » de la multitude. Pour Céard, ''Germinal'' est une « épopée en prose », apparentée à la ''Pharsale'' de Lucain.
* Jules Lemaître, dans ''La Revue politique et littéraire'' du 14 mars 1885<ref>Jules Lemaître, ''La Revue politique et littéraire'', 14 mars 1885 ; repris dans Henri Mitterand, éd. de la Pléiade, ''op. cit.'', p. 1866-1867.</ref>, livre la formule destinée à passer à la postérité : ''Germinal'' serait une « épopée pessimiste de l'animalité humaine ». Il y reconnaît la grande nouveauté du livre, l'âme collective des foules : « Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remuer de pareilles masses. […] M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. »
À ces deux textes répond Zola lui-même, dans une lettre à Céard du 22 mars 1885 où il formule l'une des plus belles définitions de sa propre poétique : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un coup d'aile jusqu'au symbole »<ref>Lettre à Henry Céard, 22 mars 1885, ''Correspondance'', éd. B. H. Bakker et alii, Presses de l'Université de Montréal/CNRS, 1985, t. V, p. 248-250.</ref>.
D'autres voix s'élèvent dans la foulée. Huysmans définit l'œuvre par une formule destinée à la postérité : « un lamento des Ténèbres, un ''Lamma sabactani'' de la faim »<ref>Lettre de Joris-Karl Huysmans à Émile Zola, mars 1885, citée par Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Gustave Geffroy, dans ''La Justice'' du 14 juillet 1885, voit déjà dans le roman un « poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses »<ref>Gustave Geffroy, ''La Justice'', 14 juillet 1885, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
== 4. Une postérité à éclipses ==
La fortune critique de ''Germinal'' n'a guère plus de cinquante ans : il a fallu attendre les années 1950 pour que le roman acquière définitivement le statut de classique étudié dans les écoles, commenté dans les universités et promu par les éditions de poche<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Trois moments scandent cette consécration tardive.
La mort de Zola, le 29 septembre 1902, par asphyxie au charbon dans son appartement parisien<ref>Sur les circonstances de la mort de Zola, et sur l'hypothèse, toujours discutée, d'un acte criminel évoquée notamment à propos d'aveux d'un fumiste, voir Jean Bedel, ''Zola assassiné'', Flammarion, 2002 ; voir aussi Henri Mitterand, ''Zola'', Fayard, 1999-2002.</ref>. Aux funérailles, le 5 octobre 1902, au cimetière de Montmartre, Anatole France prononce l'oraison funèbre. Surtout, une délégation de mineurs venue de Denain accompagne le cercueil de l'écrivain en scandant ''« Germinal ! Germinal ! »''<ref>Centre historique minier de Lewarde, catalogue ''Germinal, fiction ou réalité ?'', 2023.</ref>. C'est la « première » et « peut-être la plus belle » des légendes attachées au roman<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>. Le geste a une portée politique : il identifie le romancier au porte-parole d'une classe et fait du titre du livre un mot d'ordre. En 1908, les cendres de Zola sont transférées au Panthéon : ''Germinal'' occupe alors une place centrale dans une œuvre devenue patrimoine national.
Le cinquantenaire de la mort de Zola, en 1952, donne lieu à des publications commémoratives. À partir des années 1950, puis surtout dans les décennies suivantes, les travaux érudits, Marcel Girard dès 1953, Henri Mitterand à partir des années 1960, puis Colette Becker, Henri Marel, F. W. J. Hemmings et Geoff Woollen dans les années 1970-1980, contribuent à dégager ''Germinal'' de son arrière-plan polémique pour le restituer dans toute sa complexité littéraire<ref>Voir le bilan critique dressé par l'ITEM (CNRS-ENS), « Zola, Bilan critique », https://www.item.ens.fr/bilan-critique-zola.</ref>.
Le centenaire en 1985 : la ''Revue d'histoire littéraire de la France'' et la revue ''Europe'' lui consacrent chacune un numéro spécial, signe de sa pleine reconnaissance académique.
Le roman s'impose pleinement dans l'édition courante au cours du XXe siècle. Entre 1953 et 1981, dans les seules collections de poche, ''Germinal'' devient l'œuvre de Zola la plus vendue, avec près de trois millions d'exemplaires<ref>Dolléans, ''op. cit.''</ref>. Le retournement par rapport à la situation du XIXe siècle est complet : ce qui n'était que le cinquième volume des ''Rougon-Macquart'' en termes de tirage est devenu le premier, supplantant ''Nana'', ''L'Assommoir'' et ''La Terre''.
L'œuvre s'est enfin imposée auprès des grands écrivains du XXe siècle, contre la condescendance fréquente d'une partie de la critique universitaire. André Gide écrit dans son ''Journal'' : « Je tiens le discrédit actuel de Zola pour une monstrueuse injustice, qui ne fait pas grand honneur aux critiques littéraires d'aujourd'hui. […] ''Germinal'' que je lis pour la troisième (ou quatrième) fois, me paraît plus admirable que jamais »<ref>André Gide, ''Journal'', éd. de la Pléiade, Gallimard, 1948, p. 1137 et 1143.</ref>. Gide range le roman parmi ses dix romans français préférés. Albert Camus, plus laconique : « ''Germinal'' est un de nos plus grands romans »<ref>Albert Camus, cité par Marc Bernard, ''Présence de Zola'', Fasquelle, 1953, p. 241.</ref>.
== 5. ''Germinal'' dans le patrimoine ==
''Germinal'' est devenu un objet patrimonial qui se manifeste sur trois registres distincts.
Une postérité politique. Le titre du roman s'est trouvé investi d'un pouvoir de mobilisation qui dépasse l'œuvre : on relève dans les catalogues bibliographiques diverses revues qui l'ont arboré, un périodique anarchiste publié à Longueau (Picardie) jusqu'en 1985 par le « Groupe d'anarchistes d'Amiens », une publication du Comité interuniversitaire du Parti communiste français à Rennes entre 1975 et 1981, l'hebdomadaire « Tribune socialiste » du Parti socialiste unifié à Paris de 1975 à 1985<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>. Le mot ''Germinal'', qui est d'abord le nom du septième mois du calendrier républicain (du 21 mars au 19 avril), est devenu un signe de ralliement.
Une patrimonialisation minière. La fermeture du dernier puits du bassin Nord-Pas-de-Calais, le 21 décembre 1990 à Oignies<ref>Centre historique minier de Lewarde, https://www.chm-lewarde.com.</ref>, puis celle de la dernière mine de charbon française, La Houve, à Creutzwald (Moselle), en avril 2004<ref>« Quand est prévue la "fin du charbon" en France ? », ''Connaissance des Énergies'', https://www.connaissancedesenergies.org.</ref>, n'ont pas affaibli le roman : elles l'ont déplacé, du document contemporain au témoignage patrimonial. Au musée de la mine de Lewarde, dans le Pas-de-Calais, des portraits de Renaud, qui interprète Étienne Lantier dans le film de 1993, voisinent avec ceux des mineurs anonymes descendus au puits jusqu'à la fermeture du site.
Les adaptations. Le roman a connu un théâtre, un opéra et plusieurs films. Dès 1885, Zola en avait tiré une pièce avec Busnach, qui fut interdite par la Commission d'examen jusqu'en 1888 pour son « caractère subversif »<ref>Voir Martin Kanes, ''Modern Philology'', LXI, 1, 1963, p. 12-25 ; James B. Sanders, ''Cahiers naturalistes'', 54, 1980, p. 81-87.</ref>. La BBC en a fait une adaptation en 1969 ; l'ORTF, une émission télévisée en 1971. C'est surtout le film de Claude Berri (1993), avec Gérard Depardieu en Maheu, Miou-Miou en Maheude, Jean Carmet en Bonnemort et le chanteur Renaud en Étienne, qui a relancé la fortune du roman auprès du grand public<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.''</ref>.
== 6. La fixation de l'image de la mine ==
Zola n'est pourtant pas un précurseur sur le plan du sujet. La mine était un thème romanesque à la mode dans les années 1860-1880, comme l'attestent ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr, ''Les Houilleurs de Polignies'', ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot, ''Jack'' d'Alphonse Daudet, ''Sans famille'' d'Hector Malot ou ''Les Sœurs Vatard'' de Huysmans. Certains de ces livres, celui d'Yves Guyot en particulier, figurent dans le dossier préparatoire de ''Germinal''<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 215-232.</ref>.
C'est pourtant le roman de Zola qui s'est imposé à la postérité comme l'image de la mine. Là où ses prédécesseurs offraient une chronique du milieu, Zola fournit un monde : un coron, des familles types, un puits-personnage, une jacquerie, une fin du monde, une promesse de germination<ref>Henri Marel, ''op. cit.'', conclusion.</ref>.
L'effet en est paradoxal. Pour beaucoup de lecteurs du XXe siècle, Zola est avant tout, voire exclusivement, l'auteur de ''Germinal'' ; au point que ce romancier méridional, qui a consacré quatre tomes des ''Rougon-Macquart'' à sa ville natale, Aix-en-Provence, et qui n'a séjourné que deux semaines à peine dans la région de Valenciennes, est souvent considéré comme un homme du nord de la France<ref>Pagès, dans GF, 2008, ''op. cit.'', « Présentation ».</ref>.
== 7. Une œuvre à double lecture ==
Il existe non pas une, mais deux lectures fondamentales de ''Germinal'', et la postérité du livre en porte la trace.
D'un côté, la lecture « socialiste », dont les mineurs de Denain en 1902 sont les hérauts. ''Germinal'' est lu comme un cri de pitié, un pamphlet contre la bourgeoisie conservatrice, une démonstration de l'exploitation des mineurs et l'annonce prophétique de bouleversements sociaux à venir. Zola lui-même y invitait, qui voulait écrire un roman « socialiste » et « le complément de ''L'Assommoir'' »<ref>Lettre à Édouard Rod, 16 mars 1884.</ref>. Cette lecture sera reprise au XXe siècle par toute une tradition de gauche, jusque dans les essais marxisants d'André-Marc Vial (''Germinal et le « socialisme » de Zola'', Éditions sociales, 1975).
De l'autre côté, des critiques, Henri Mitterand notamment, ont mis en évidence ce que la narration de Zola comporte de regard bourgeois sur la classe ouvrière<ref>Henri Mitterand, « L'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », dans ''Problèmes d'analyse textuelle'', Didier, 1971 ; voir aussi Paule Lejeune, ''Germinal, un roman anti-peuple'', Nizet, 1978.</ref>. La scène d'émasculation de Maigrat par la Brûlé, la peinture de la jacquerie minière comme déchaînement bestial, l'animalisation des mineurs en marche, la méfiance envers les meneurs et leurs « manipulations » : tout cela autorise une lecture inverse, où le roman serait au moins en partie l'expression d'« une idéologie anti-peuple ». Mitterand a formulé l'analyse la plus juste de cette tension : ''Germinal'', écrit-il, « réfracte l'idéologie bourgeoise à la fin du XIXe siècle » en dépeignant la société minière comme une « société sauvage », mais applique en même temps, sans le savoir, le précepte de Marx selon lequel il faut « enseigner au peuple l'épouvante de lui-même, pour lui donner du courage »<ref>Henri Mitterand, « Notes sur l'idéologie du mythe dans ''Germinal'' », ''La Pensée'', avril 1971, cité par Dolléans, ''op. cit.''</ref>.
C'est ce double régime, réfraction de l'idéologie dominante et révélation de son envers, qui donne au roman sa puissance et son inépuisable disponibilité.
== 8. Conclusion ==
''Germinal'' est un roman dont le statut a été progressivement construit, et qui occupe aujourd'hui dans le patrimoine français une place sans commune mesure avec celle qui était la sienne à la publication. Treizième volume d'un cycle, conçu en cours d'élaboration, vendu honorablement mais sans triomphe en 1885, il est devenu un siècle plus tard l'œuvre la plus lue et la plus médiatisée de Zola. Cette montée en puissance s'explique par plusieurs facteurs convergents : un sujet, la lutte du Capital et du Travail, devenu central dans l'histoire européenne du XXe siècle ; une réussite formelle qui en a fait la matrice de toutes les représentations ultérieures de la mine ; un statut épique reconnu dès la publication ; une légende fondatrice, le cri des mineurs de Denain en 1902, qui a fait du livre un emblème ; une ambivalence interprétative qui le rend compatible avec des lectures opposées.
Le roman a survécu à la disparition de son objet : la dernière mine française a fermé en 2004, et le « monde des mineurs » est aujourd'hui un musée. ''Germinal'' aurait pu devenir un document. Il est resté un mythe.
== Notes ==
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Germinal/Présentation de la leçon
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Treizième volume des ''Rougon-Macquart'', paru en 1885, ''Germinal'' est le grand roman de Zola sur la condition ouvrière. Il raconte la grève des mineurs du Nord sous le Second Empire, conduite par Étienne Lantier : la révolte se solde par un échec sanglant, mais le livre s'achève sur l'annonce d'une germination future. Né d'une enquête menée à Anzin pendant la grève de 1884, le roman est devenu au XXe siècle l'œuvre la plus lue de Zola, et un mythe littéraire autant que politique.
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Germinal/Objectifs
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* situer le roman dans la carrière de Zola et le cycle des ''Rougon-Macquart'' ;
* éclairer son contexte historique et social (la mine, la grève, les luttes ouvrières du XIXe siècle) ;
* exposer la méthode naturaliste, entre enquête documentaire et invention symbolique ;
* analyser les personnages, les grands thèmes et les procédés d'écriture ;
* faire apparaître l'ambivalence idéologique du roman et sa dimension mythique.
L'ensemble doit préparer à une lecture analytique, un commentaire composé ou une dissertation, notamment dans la perspective de l'épreuve anticipée de français.
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Germinal/Prérequis conseillés
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Germinal/II. Genèse et méthode : le « laboratoire » de Zola
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== 1. La doctrine et la pratique : ce que veut dire « naturaliste » ==
Avant d'examiner la fabrication concrète de ''Germinal'', il faut rappeler le cadre méthodologique dans lequel Zola travaille. « Mon but a été scientifique avant tout », affirme-t-il dès la préface de ''Thérèse Raquin''<ref>Émile Zola, préface à la deuxième édition de ''Thérèse Raquin'', 1868.</ref>. Dans ''Le Roman expérimental'' (1880), il transpose au roman les principes que Claude Bernard a posés en 1865 dans son ''Introduction à la médecine expérimentale'' : le romancier doit être à la fois observateur, qui enregistre les faits dans la nature, et expérimentateur, qui modifie les circonstances et les milieux pour étudier le mécanisme des choses. Le naturalisme se définit ainsi comme un élargissement du réalisme par le recours à la méthode scientifique.
Cette théorie a été beaucoup ressassée et elle a, comme l'a noté Zola lui-même en 1887, fini par lui peser : « Je ne suis de l'école du rien, ni dans le roman, ni dans le drame ; je suis au contraire pour la passion, pour ce qui agit et ce qui émeut »<ref>Cité par Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>. Il faut se garder, dès lors, d'accorder une importance excessive à la théorie exposée dans ''Le Roman expérimental''. Ce qui compte, ce ne sont pas les déclarations de principe, mais la méthode de travail, qui, elle, est singulière et se laisse reconstituer dans les dossiers manuscrits.
Cette méthode, telle que les générations successives de critiques l'ont dégagée (Henri Mitterand, Colette Becker, Henri Marel, Geoff Woollen, Alain Pagès), suit presque toujours le même schéma : Zola définit peu à peu son projet, ses personnages et son histoire dans une « Ébauche » initiale, nourrie de lectures et de visites qui peuvent constituer une vraie enquête journalistique. Après ce dialogue avec lui-même, il élabore un plan général, puis s'ouvre une nouvelle phase de documentation au cours de laquelle il accumule les notes. Il achève ensuite la caractérisation des personnages et la composition : les chapitres sont définis dans deux plans détaillés successifs, de plus en plus précis à mesure que le romancier y intègre, dans un constant va-et-vient, les exigences esthétiques et les données de l'observation. La rédaction, enfin, se fait à un rythme régulier et soutenu (dix mois pour ''Germinal'')<ref>Vassevière, ''op. cit.'', p. 8 ; Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1825 ''sq''.</ref>.
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== 1. La doctrine et la pratique : ce que veut dire « naturaliste » ==
Avant d'examiner la fabrication concrète de ''Germinal'', il faut rappeler le cadre méthodologique dans lequel Zola travaille. « Mon but a été scientifique avant tout », affirme-t-il dès la préface de ''Thérèse Raquin''<ref>Émile Zola, préface à la deuxième édition de ''Thérèse Raquin'', 1868.</ref>. Dans ''Le Roman expérimental'' (1880), il transpose au roman les principes que Claude Bernard a posés en 1865 dans son ''Introduction à la médecine expérimentale'' : le romancier doit être à la fois observateur, qui enregistre les faits dans la nature, et expérimentateur, qui modifie les circonstances et les milieux pour étudier le mécanisme des choses. Le naturalisme se définit ainsi comme un élargissement du réalisme par le recours à la méthode scientifique.
Cette théorie a été beaucoup ressassée et elle a, comme l'a noté Zola lui-même en 1887, fini par lui peser : « Je ne suis de l'école du rien, ni dans le roman, ni dans le drame ; je suis au contraire pour la passion, pour ce qui agit et ce qui émeut »<ref>Cité par Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>. Il faut se garder, dès lors, d'accorder une importance excessive à la théorie exposée dans ''Le Roman expérimental''. Ce qui compte, ce ne sont pas les déclarations de principe, mais la méthode de travail, qui, elle, est singulière et se laisse reconstituer dans les dossiers manuscrits.
Cette méthode, telle que les générations successives de critiques l'ont dégagée (Henri Mitterand, Colette Becker, Henri Marel, Geoff Woollen, Alain Pagès), suit presque toujours le même schéma : Zola définit peu à peu son projet, ses personnages et son histoire dans une « Ébauche » initiale, nourrie de lectures et de visites qui peuvent constituer une vraie enquête journalistique. Après ce dialogue avec lui-même, il élabore un plan général, puis s'ouvre une nouvelle phase de documentation au cours de laquelle il accumule les notes. Il achève ensuite la caractérisation des personnages et la composition : les chapitres sont définis dans deux plans détaillés successifs, de plus en plus précis à mesure que le romancier y intègre, dans un constant va-et-vient, les exigences esthétiques et les données de l'observation. La rédaction, enfin, se fait à un rythme régulier et soutenu (dix mois pour ''Germinal'')<ref>Vassevière, ''op. cit.'', p. 8 ; Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1825 ''sq''.</ref>.
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== 1. La doctrine et la pratique : ce que veut dire « naturaliste » ==
Avant d'examiner la fabrication concrète de ''Germinal'', il faut rappeler le cadre méthodologique dans lequel Zola travaille. « Mon but a été scientifique avant tout », affirme-t-il dès la préface de ''Thérèse Raquin''<ref>Émile Zola, préface à la deuxième édition de ''Thérèse Raquin'', 1868.</ref>. Dans ''Le Roman expérimental'' (1880), il transpose au roman les principes que Claude Bernard a posés en 1865 dans son ''Introduction à la médecine expérimentale'' : le romancier doit être à la fois observateur, qui enregistre les faits dans la nature, et expérimentateur, qui modifie les circonstances et les milieux pour étudier le mécanisme des choses. Le naturalisme se définit ainsi comme un élargissement du réalisme par le recours à la méthode scientifique.
Cette théorie a été beaucoup ressassée et elle a, comme l'a noté Zola lui-même en 1887, fini par lui peser : « Je ne suis de l'école du rien, ni dans le roman, ni dans le drame ; je suis au contraire pour la passion, pour ce qui agit et ce qui émeut »<ref>Cité par Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>. Il faut se garder, dès lors, d'accorder une importance excessive à la théorie exposée dans ''Le Roman expérimental''. Ce qui compte, ce ne sont pas les déclarations de principe, mais la méthode de travail, qui, elle, est singulière et se laisse reconstituer dans les dossiers manuscrits.
Cette méthode, telle que les générations successives de critiques l'ont dégagée (Henri Mitterand, Colette Becker, Henri Marel, Geoff Woollen, Alain Pagès), suit presque toujours le même schéma : Zola définit peu à peu son projet, ses personnages et son histoire dans une « Ébauche » initiale, nourrie de lectures et de visites qui peuvent constituer une vraie enquête journalistique. Après ce dialogue avec lui-même, il élabore un plan général, puis s'ouvre une nouvelle phase de documentation au cours de laquelle il accumule les notes. Il achève ensuite la caractérisation des personnages et la composition : les chapitres sont définis dans deux plans détaillés successifs, de plus en plus précis à mesure que le romancier y intègre, dans un constant va-et-vient, les exigences esthétiques et les données de l'observation. La rédaction, enfin, se fait à un rythme régulier et soutenu (dix mois pour ''Germinal'')<ref>Vassevière, ''op. cit.'', p. 8 ; Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1825 ''sq''.</ref>.
== Notes ==
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== 1. La doctrine et la pratique : ce que veut dire « naturaliste » ==
Avant d'examiner la fabrication concrète de ''Germinal'', il faut rappeler le cadre méthodologique dans lequel Zola travaille. « Mon but a été scientifique avant tout », affirme-t-il dès la préface de ''Thérèse Raquin''<ref>Émile Zola, préface à la deuxième édition de ''Thérèse Raquin'', 1868.</ref>. Dans ''Le Roman expérimental'' (1880), il transpose au roman les principes que Claude Bernard a posés en 1865 dans son ''Introduction à la médecine expérimentale'' : le romancier doit être à la fois observateur, qui enregistre les faits dans la nature, et expérimentateur, qui modifie les circonstances et les milieux pour étudier le mécanisme des choses. Le naturalisme se définit ainsi comme un élargissement du réalisme par le recours à la méthode scientifique.
Cette théorie a été beaucoup ressassée et elle a, comme l'a noté Zola lui-même en 1887, fini par lui peser : « Je ne suis de l'école du rien, ni dans le roman, ni dans le drame ; je suis au contraire pour la passion, pour ce qui agit et ce qui émeut »<ref>Cité par Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>. Il faut se garder, dès lors, d'accorder une importance excessive à la théorie exposée dans ''Le Roman expérimental''. Ce qui compte, ce ne sont pas les déclarations de principe, mais la méthode de travail, qui, elle, est singulière et se laisse reconstituer dans les dossiers manuscrits.
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== 2. Un dossier monumental : 962 feuillets ==
Le dossier préparatoire de ''Germinal'' est l'un des plus volumineux laissés par Zola : 962 feuillets<ref>Michel Erre, ''Germinal, Émile Zola'', Hatier, coll. « Profil littérature », 1991, « Présentation ».</ref>, conservés à la Bibliothèque nationale et publiés intégralement par Colette Becker en 1986 sous le titre ''La Fabrique de « Germinal »''<ref>Colette Becker, ''La Fabrique de « Germinal ». Dossier préparatoire de l'œuvre'', SEDES et Presses universitaires de Lille, 1986.</ref>. Les manuscrits préparatoires portent les cotes Ms 10 307 (l'Ébauche, le plan par parties, les premiers plans détaillés) et Ms 10 308 (les notes diverses, les portraits de personnages, les seconds plans détaillés). Henri Mitterand, dans son édition de la Pléiade, en avait déjà tiré la matière de toute une étude critique<ref>Mitterand, dans la Pléiade, t. III, ''op. cit.'', p. 1815 ''sq''.</ref> ; le tome publié sous le titre ''Carnets d'enquêtes'' reprend, plus particulièrement, les ''Notes sur Anzin''<ref>Émile Zola, ''Carnets d'enquêtes : une ethnographie inédite de la France'', éd. Henri Mitterand, Plon, coll. « Terre humaine », 1986.</ref>.
Selon la classification de Colette Becker, deux séries de documents se distinguent : « d'une part ''des informations concernant le sujet choisi'' ; d'autre part ''un travail de réflexion et de construction'' »<ref>Becker, ''op. cit.'' ; voir aussi Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique.</ref>. Henri Mitterand a synthétisé l'ensemble en cinq étapes :
# des notes documentaires prises sur des ouvrages techniques avant l'écriture proprement dite, ce que Mitterand appelle la « pré-maturation », « une documentation primitive, non dirigée, qui précède la documentation directe et spécialisée, et qui n'est pas la moins importante, bien que ses traces n'apparaissent presque jamais dans les dossiers préparatoires »<ref>Mitterand, dans la Pléiade, t. III, p. 1817 ; cité par Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 18.</ref> ;
# la première partie de l'Ébauche, où Zola dialogue avec lui-même, dégage le sujet, esquisse l'opposition centrale et lance les premiers personnages ;
# le voyage à Anzin (23 février - 3 mars 1884) et les ''Notes sur Anzin'', recueillies en deux temps : d'abord sous forme d'informations brutes (coupures de presse, courriers, lexique de la mine, descriptions techniques), puis comme texte suivi (''Mes Notes sur Anzin'') qui occupe à lui seul près de cent feuillets ;
# la seconde partie de l'Ébauche, infléchie par tout ce que Zola a vu et entendu sur place ;
# les plans du roman (plan général, premier puis second plan détaillé), accompagnés de fiches de personnages très élaborées et de vérifications documentaires complémentaires (Yves Guyot, Émile de Laveleye, Boëns-Boisseau, Ducarre, Stell).
L'ordre est essentiel. Comme le note Henri Mitterand, « le travail de l'imagination romanesque s'intercale entre les différentes phases de la documentation »<ref>Mitterand, dans la Pléiade, t. III, p. 1825.</ref>. Ce n'est pas une enquête suivie d'une rédaction : c'est un va-et-vient permanent entre l'observation et l'invention.
== Notes ==
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}}
== 1. La doctrine et la pratique : ce que veut dire « naturaliste » ==
Avant d'examiner la fabrication concrète de ''Germinal'', il faut rappeler le cadre méthodologique dans lequel Zola travaille. « Mon but a été scientifique avant tout », affirme-t-il dès la préface de ''Thérèse Raquin''<ref>Émile Zola, préface à la deuxième édition de ''Thérèse Raquin'', 1868.</ref>. Dans ''Le Roman expérimental'' (1880), il transpose au roman les principes que Claude Bernard a posés en 1865 dans son ''Introduction à la médecine expérimentale'' : le romancier doit être à la fois observateur, qui enregistre les faits dans la nature, et expérimentateur, qui modifie les circonstances et les milieux pour étudier le mécanisme des choses. Le naturalisme se définit ainsi comme un élargissement du réalisme par le recours à la méthode scientifique.
Cette théorie a été beaucoup ressassée et elle a, comme l'a noté Zola lui-même en 1887, fini par lui peser : « Je ne suis de l'école du rien, ni dans le roman, ni dans le drame ; je suis au contraire pour la passion, pour ce qui agit et ce qui émeut »<ref>Cité par Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>. Il faut se garder, dès lors, d'accorder une importance excessive à la théorie exposée dans ''Le Roman expérimental''. Ce qui compte, ce ne sont pas les déclarations de principe, mais la méthode de travail, qui, elle, est singulière et se laisse reconstituer dans les dossiers manuscrits.
Cette méthode, telle que les générations successives de critiques l'ont dégagée (Henri Mitterand, Colette Becker, Henri Marel, Geoff Woollen, Alain Pagès), suit presque toujours le même schéma : Zola définit peu à peu son projet, ses personnages et son histoire dans une « Ébauche » initiale, nourrie de lectures et de visites qui peuvent constituer une vraie enquête journalistique. Après ce dialogue avec lui-même, il élabore un plan général, puis s'ouvre une nouvelle phase de documentation au cours de laquelle il accumule les notes. Il achève ensuite la caractérisation des personnages et la composition : les chapitres sont définis dans deux plans détaillés successifs, de plus en plus précis à mesure que le romancier y intègre, dans un constant va-et-vient, les exigences esthétiques et les données de l'observation. La rédaction, enfin, se fait à un rythme régulier et soutenu (dix mois pour ''Germinal'')<ref>Vassevière, ''op. cit.'', p. 8 ; Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1825 ''sq''.</ref>.
== 2. Un dossier monumental : 962 feuillets ==
Le dossier préparatoire de ''Germinal'' est l'un des plus volumineux laissés par Zola : 962 feuillets<ref>Michel Erre, ''Germinal, Émile Zola'', Hatier, coll. « Profil littérature », 1991, « Présentation ».</ref>, conservés à la Bibliothèque nationale et publiés intégralement par Colette Becker en 1986 sous le titre ''La Fabrique de « Germinal »''<ref>Colette Becker, ''La Fabrique de « Germinal ». Dossier préparatoire de l'œuvre'', SEDES et Presses universitaires de Lille, 1986.</ref>. Les manuscrits préparatoires portent les cotes Ms 10 307 (l'Ébauche, le plan par parties, les premiers plans détaillés) et Ms 10 308 (les notes diverses, les portraits de personnages, les seconds plans détaillés). Henri Mitterand, dans son édition de la Pléiade, en avait déjà tiré la matière de toute une étude critique<ref>Mitterand, dans la Pléiade, t. III, ''op. cit.'', p. 1815 ''sq''.</ref> ; le tome publié sous le titre ''Carnets d'enquêtes'' reprend, plus particulièrement, les ''Notes sur Anzin''<ref>Émile Zola, ''Carnets d'enquêtes : une ethnographie inédite de la France'', éd. Henri Mitterand, Plon, coll. « Terre humaine », 1986.</ref>.
Selon la classification de Colette Becker, deux séries de documents se distinguent : « d'une part ''des informations concernant le sujet choisi'' ; d'autre part ''un travail de réflexion et de construction'' »<ref>Becker, ''op. cit.'' ; voir aussi Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique.</ref>. Henri Mitterand a synthétisé l'ensemble en cinq étapes :
# des notes documentaires prises sur des ouvrages techniques avant l'écriture proprement dite, ce que Mitterand appelle la « pré-maturation », « une documentation primitive, non dirigée, qui précède la documentation directe et spécialisée, et qui n'est pas la moins importante, bien que ses traces n'apparaissent presque jamais dans les dossiers préparatoires »<ref>Mitterand, dans la Pléiade, t. III, p. 1817 ; cité par Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 18.</ref> ;
# la première partie de l'Ébauche, où Zola dialogue avec lui-même, dégage le sujet, esquisse l'opposition centrale et lance les premiers personnages ;
# le voyage à Anzin (23 février - 3 mars 1884) et les ''Notes sur Anzin'', recueillies en deux temps : d'abord sous forme d'informations brutes (coupures de presse, courriers, lexique de la mine, descriptions techniques), puis comme texte suivi (''Mes Notes sur Anzin'') qui occupe à lui seul près de cent feuillets ;
# la seconde partie de l'Ébauche, infléchie par tout ce que Zola a vu et entendu sur place ;
# les plans du roman (plan général, premier puis second plan détaillé), accompagnés de fiches de personnages très élaborées et de vérifications documentaires complémentaires (Yves Guyot, Émile de Laveleye, Boëns-Boisseau, Ducarre, Stell).
L'ordre est essentiel. Comme le note Henri Mitterand, « le travail de l'imagination romanesque s'intercale entre les différentes phases de la documentation »<ref>Mitterand, dans la Pléiade, t. III, p. 1825.</ref>. Ce n'est pas une enquête suivie d'une rédaction : c'est un va-et-vient permanent entre l'observation et l'invention.
== Notes ==
{{Références|colonnes = 2}}
{{Bas de page
| idfaculté = littérature
| précédent = [[../I. Place et statut du roman/]]
| suivant = [[../III. Sources et références historiques/]]
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/* 2. Un dossier monumental : 962 feuillets */
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== 1. La doctrine et la pratique : ce que veut dire « naturaliste » ==
Avant d'examiner la fabrication concrète de ''Germinal'', il faut rappeler le cadre méthodologique dans lequel Zola travaille. « Mon but a été scientifique avant tout », affirme-t-il dès la préface de ''Thérèse Raquin''<ref>Émile Zola, préface à la deuxième édition de ''Thérèse Raquin'', 1868.</ref>. Dans ''Le Roman expérimental'' (1880), il transpose au roman les principes que Claude Bernard a posés en 1865 dans son ''Introduction à la médecine expérimentale'' : le romancier doit être à la fois observateur, qui enregistre les faits dans la nature, et expérimentateur, qui modifie les circonstances et les milieux pour étudier le mécanisme des choses. Le naturalisme se définit ainsi comme un élargissement du réalisme par le recours à la méthode scientifique.
Cette théorie a été beaucoup ressassée et elle a, comme l'a noté Zola lui-même en 1887, fini par lui peser : « Je ne suis de l'école du rien, ni dans le roman, ni dans le drame ; je suis au contraire pour la passion, pour ce qui agit et ce qui émeut »<ref>Cité par Jacques Vassevière, ''Germinal, Émile Zola'', Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 8.</ref>. Il faut se garder, dès lors, d'accorder une importance excessive à la théorie exposée dans ''Le Roman expérimental''. Ce qui compte, ce ne sont pas les déclarations de principe, mais la méthode de travail, qui, elle, est singulière et se laisse reconstituer dans les dossiers manuscrits.
Cette méthode, telle que les générations successives de critiques l'ont dégagée (Henri Mitterand, Colette Becker, Henri Marel, Geoff Woollen, Alain Pagès), suit presque toujours le même schéma : Zola définit peu à peu son projet, ses personnages et son histoire dans une « Ébauche » initiale, nourrie de lectures et de visites qui peuvent constituer une vraie enquête journalistique. Après ce dialogue avec lui-même, il élabore un plan général, puis s'ouvre une nouvelle phase de documentation au cours de laquelle il accumule les notes. Il achève ensuite la caractérisation des personnages et la composition : les chapitres sont définis dans deux plans détaillés successifs, de plus en plus précis à mesure que le romancier y intègre, dans un constant va-et-vient, les exigences esthétiques et les données de l'observation. La rédaction, enfin, se fait à un rythme régulier et soutenu (dix mois pour ''Germinal'')<ref>Vassevière, ''op. cit.'', p. 8 ; Henri Mitterand, dans Émile Zola, ''Les Rougon-Macquart'', éd. de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t. III, 1964, p. 1825 ''sq''.</ref>.
== 2. Un dossier monumental : 962 feuillets ==
Le dossier préparatoire de ''Germinal'' est l'un des plus volumineux laissés par Zola : 962 feuillets<ref>Michel Erre, ''Germinal, Émile Zola'', Hatier, coll. « Profil littérature », 1991, « Présentation ».</ref>, conservés à la Bibliothèque nationale et publiés intégralement par Colette Becker en 1986 sous le titre ''La Fabrique de « Germinal »''<ref>Colette Becker, ''La Fabrique de « Germinal ». Dossier préparatoire de l'œuvre'', SEDES et Presses universitaires de Lille, 1986.</ref>. Les manuscrits préparatoires portent les cotes Ms 10 307 (l'Ébauche, le plan par parties, les premiers plans détaillés) et Ms 10 308 (les notes diverses, les portraits de personnages, les seconds plans détaillés). Henri Mitterand, dans son édition de la Pléiade, en avait déjà tiré la matière de toute une étude critique<ref>Mitterand, dans la Pléiade, t. III, ''op. cit.'', p. 1815 ''sq''.</ref> ; le tome publié sous le titre ''Carnets d'enquêtes'' reprend, plus particulièrement, les ''Notes sur Anzin''<ref>Émile Zola, ''Carnets d'enquêtes : une ethnographie inédite de la France'', éd. Henri Mitterand, Plon, coll. « Terre humaine », 1986.</ref>.
Selon la classification de Colette Becker, deux séries de documents se distinguent : « d'une part ''des informations concernant le sujet choisi'' ; d'autre part ''un travail de réflexion et de construction'' »<ref>Becker, ''op. cit.'' ; voir aussi Alain Pagès, dans Émile Zola, ''Germinal'', éd. d'Henri Mitterand et Alain Pagès, Garnier-Flammarion, 2008, dossier critique.</ref>. Henri Mitterand a synthétisé l'ensemble en cinq étapes :
# des notes documentaires prises sur des ouvrages techniques avant l'écriture proprement dite, ce que Mitterand appelle la « pré-maturation », « une documentation primitive, non dirigée, qui précède la documentation directe et spécialisée, et qui n'est pas la moins importante, bien que ses traces n'apparaissent presque jamais dans les dossiers préparatoires »<ref>Mitterand, dans la Pléiade, t. III, p. 1817 ; cité par Colin Smethurst, ''Émile Zola: Germinal'', Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 18.</ref> ;
# la première partie de l'Ébauche, où Zola dialogue avec lui-même, dégage le sujet, esquisse l'opposition centrale et lance les premiers personnages ;
# le voyage à Anzin (23 février - 3 mars 1884) et les ''Notes sur Anzin'', recueillies en deux temps : d'abord sous forme d'informations brutes (coupures de presse, courriers, lexique de la mine, descriptions techniques), puis comme texte suivi (''Mes Notes sur Anzin'') qui occupe à lui seul près de cent feuillets ;
# la seconde partie de l'Ébauche, infléchie par tout ce que Zola a vu et entendu sur place ;
# les plans du roman (plan général, premier puis second plan détaillé), accompagnés de fiches de personnages très élaborées et de vérifications documentaires complémentaires (Yves Guyot, Émile de Laveleye, Boëns-Boisseau, Ducarre, Stell).
L'ordre est essentiel. Comme le note Henri Mitterand, « le travail de l'imagination romanesque s'intercale entre les différentes phases de la documentation »<ref>Mitterand, dans la Pléiade, t. III, p. 1825.</ref>. Ce n'est pas une enquête suivie d'une rédaction : c'est un va-et-vient permanent entre l'observation et l'invention.
== 3. La pré-maturation : les premières lectures techniques ==
Dès avant la décision d'écrire ''Germinal'', c'est-à-dire dès avant 1884, Zola accumule, sans projet précis, des matériaux qui resurgiront le moment venu. Pour la mine, ce sont d'abord deux ouvrages, datés tous deux de 1867, qui circulaient parmi les ingénieurs et les gens cultivés du Second Empire :
* ''La Vie souterraine ou la Mine et les mineurs'', de Louis-Laurent Simonin (Hachette, 1867), un ouvrage de vulgarisation richement illustré, qui décrit les techniques de l'extraction et la condition des houilleurs ;
* ''Topographie souterraine du bassin houiller de Valenciennes'', d'Émile Dormoy (Imprimerie impériale, 1867), volume technique sur l'organisation et la géologie du bassin du Nord. C'est dans Dormoy que Zola trouve la description des cages d'extraction « entièrement en fer, et munies sur les côtés de bandes de tôle non jointives [...] à deux étages et [pouvant] contenir quatre berlines », ou l'usage d'employer des chevaux aveugles au fond, précision qu'il modifiera pour son personnage de Bataille<ref>Émile Dormoy, ''Topographie souterraine du bassin houiller de Valenciennes'', Imprimerie impériale, 1867, p. 81 et 83 ; cité par Henri Marel, ''Germinal, une documentation intégrale'', University of Glasgow French and German Publications, 1989.</ref>.
À ces sources techniques s'ajoutent des sources romanesques. La mine était devenue dans les années 1860-1880 un sujet à la mode, et Zola lit dans cette littérature pour s'en démarquer : ''Les Indes noires'' de Jules Verne (1877), ''Sans famille'' d'Hector Malot (1878), ''Le Grisou'' de Maurice Talmeyr (1880), ''L'Enfer social. La Famille Pichot'' d'Yves Guyot (1882). Ce dernier ouvrage est dépouillé attentivement<ref>Marel, ''op. cit.'', p. 251-252.</ref>. C'est par opposition à ces récits, souvent paternalistes ou populaires, que Zola définira sa propre représentation.
Aux lectures s'ajoutent les sources judiciaires. Les comptes rendus de la ''Gazette des Tribunaux'' après les grandes grèves du Second Empire et de la Troisième République (La Ricamarie et Aubin, 1869 ; Le Creusot et Fourchambault, 1870 ; Montceau-les-Mines, 1882) fournissent à Zola un matériau brut sur les revendications, les répressions et les arrestations.
== Notes ==
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}}
* Formalisez votre répertoire linguistique, sur une frise chronologique, en indiquant quand vous avez appris ou rencontré chaque langue ou variante que vous connaissez.
* A partir de là, identifiez pour chacune des langues ou variétés indiquées, celles que vous utilisez dans la vie quotidienne (peu ou prou) et associez-y de manière précise les contextes de ces usages (''privé public, professionnel, numérique, culturel, religieux…''). Vous obtenez ainsi votre Constellation Linguistique Dominante (CLD) du moment.
* Maintenant dites-nous si :
** il y a une (ou plus) langue/variété qui domine clairement ?
** il y a des contextes dans lesquels vous passez d'une langue/variété à l'autre ou les mélangez ?
** votre DLC actuelle est la même que celles d’autres DLC de périodes antérieures. Si oui, qu’est-ce qui a changé ? par exemple y-a-t-il des langues/variétés que vous avez apprises autrefois mais que vous n'utilisez presque plus ou plus du tout maintenant ?
* De tous ces éléments formalisés, quelle(s) vision(s) de votre plurilinguisme avez-vous ?
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Tournant plurilingue/Émergence
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{{Chapitre
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}}
Pendant longtemps, en didactique des langues en appui de la recherche, on a opposé le monolinguisme (avec une langue dominante) au bilinguisme (conçu comme maîtrise parfaite et symétrique de deux langues, par exemple, avec Bloomfield, 1993, Penfield & Roberts, 1959, et la théorie du switch.) ou au multilinguisme (présence de plusieurs langues dans une société ou pratiques chez un individu, mais de manière cloisonnée,). Le tournant plurilingue, qui a culminé dans les années 2010, a permis de passer d’approches mettant en avant le nécessaire isolement des langues pour l'apprentissage (l’immersion monolingue était la norme) au développement d’un regard plus ouvert, plus inclusif, prenant en compte la pluralité, notamment linguistique des apprenants. On a ainsi mis de côté l’idéal du locuteur natif, comme élément central des diverses approches et méthodes didactiques, (méthode directe, méthode audio-orale…), pour davantage s’intéresser au locuteur plurilingue apprenant. Nous sommes ainsi à un tournant qui s’inscrit dans une vision critique de l’enseignement-apprentissage des langues.
En appui de la notion de [[Compétence plurilingue et inter-/transculturelle/Auto-évaluation|compétence plurilingue et pluriculturelle]] développée notamment sous l’égide du Conseil de l’Europe à travers le CECRL (2001), le tournant plurilingue s’est institutionnalisé, nourri dans un premier temps par les travaux de précurseurs tels que Grosjean (1982, 1993) ou encore Lüdi & Py (1986). Comme le souligne Macaire (2025), « le tournant plurilingue se décline selon une triple orientation en éducation. La première explore une compétence unifiante ; la deuxième en discute les enjeux pour l’éducation ; la troisième s’intéresse à l’apprenant-sujet dans l’écologie des diversités ».{{Bas de page
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Tournant plurilingue/Conceptualisation du tournant plurilingue
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{{Chapitre
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}}
Un renversement conceptuel est opéré lors de ce tournant, autour de 4 grandes dimensions, qui modifient complètement la manière dont on peut considérer le plurilinguisme et la pluriculturalité qui lui est associé.
'''Vision intégrée de langues''' : le tournant plurilingue considère que les langues et variétés linguistiques d’un individu ne sont pas cloisonnées, mais forment un répertoire unique et évolutif dans lequel la personne puise selon le contexte et les besoins. Nous sommes dans une dimension unifiante des compétences en langues.
'''Dimension dynamique''' : les langues sont utilisées de façon complémentaire, de manière alternée, parfois mélangées en fonction des contextes sociaux, scolaires ou familiaux ou encore des besoins des locuteurs dans des domaines d’actualisation divers (cf. la notion de multicompétence, Cook, 1991).
'''Reconnaissance des compétences partielles en langues''' : une des caractéristiques du tournant plurilingue réside dans la valorisation de toutes les compétences linguistiques, même partielles et/ou réceptives, s’éloignant d’une vision du plurilinguisme qui serait d’atteindre une maîtrise « native » pour chaque langue. Être plurilingue ne doit plus être considéré comme être compétent de manière égale dans chacune des langues que l’on connaît/utilise.
'''Relation avec la pluralité culturelle''' : une autre dimension est associée, celle de la dimension culturelle, par la prise en compte des identités culturelles multiples et de la capacité à naviguer entre les différentes cultures. La dimension pluriculturelle est valorisée.{{Bas de page
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Tournant plurilingue/Implications éducatives et sociales
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{{Chapitre
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| suivant = [[../À retenir/]]
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'''Changement de paradigme conceptuel''' : comme son nom l’indique, le tournant plurilingue constitue un changement de paradigme, au sens où il constitue un nouveau regard sur la diversité linguistique et culturelle. On passe ainsi de ce plurilinguisme vu comme un obstacle, à - au contraire - une richesse et un atout pour l’apprentissage, non seulement des langues, mais aussi de la citoyenneté. Ce changement conceptuel engendre de fait une modification des pratiques éducatives, comme par exemple la valorisation des répertoires linguistiques des apprenants et le nécessaire développement de pédagogies innovantes.
'''Valorisation des répertoires linguistiques''' : le tournant plurilingue amène l’école et la société à reconnaître et favoriser l’usage des répertoires langagiers des élèves, en leur permettant de les mobiliser et de les développer, notamment les élèves de familles plurilingues, comme ceux issus de l’immigration. On peut ainsi parler de toutes les activités qui sont faites autour des [[Biographies langagières et textes identitaires|bibliographies langagières]] (Molinié, 2006, Auger, 2024), qui participent de cette valorisation.
'''Approches pédagogiques innovantes''' : cette prise en compte engendre la nécessité de mettre en œuvre des approches pédagogiques nouvelles, qui se situent notamment dans le cadre des [[approches plurielles]] (Didactique intégrée des langues, [[éveil aux langues]], [[intercompréhension]], approche interculturelle). Les entrées didactiques élaborées à partir du [[translanguaging]] (Garcia & Lin, 2017) s’inscrivent aussi totalement dans ce tournant. Les 4 premières approches peuvent intégrer les langues d'origine des élèves ou celles qu’ils connaissent - apprises comme langues étrangères ou secondes, ou acquises d’une autre manière -, afin de prendre appui dessus, par exemple en les comparant, et en favorisant des démarches qui se situent dans le cadre de l’[[inclusion langagière]] (Auger, 2020).
'''Reconnaissance institutionnelle''' : la valorisation du plurilinguisme, malgré ce tournant et les arguments qui y sont associés, peine parfois à prendre forme au sein des systèmes scolaires, pour diverses raisons. Ainsi, cette vision valorisée d’une société plurielle se heurte souvent à des idéologies politiques et/ou individuelles et des visions identitaires très marquées de certains gouvernements. La valeur donnée à l’[[L'anglais comme lingua franca|anglais comme lingua franca]], peut aussi participer de cette difficile reconnaissance. Et quand bien même les États sont prêts à valoriser cette diversité, la mise en œuvre est complexe, du fait d’un manque de formation des enseignants et de ressources et outils pédagogiques adaptés.{{Bas de page
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Tournant plurilingue/À retenir
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Le tournant plurilingue désigne le passage d’une vision additive, cloisonnée et statique des langues à une conception dynamique, intégrée et valorisante de la pluralité linguistique et culturelle des individus et des sociétés. Il invite à repenser l’éducation, la citoyenneté et les politiques linguistiques à l’ère de la mondialisation et des mobilités. Le tournant plurilingue invite à repenser les notions de langue maternelle, langue étrangère et nous amène à penser davantage aux répertoires langagiers et moins aux langues.
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Tournant plurilingue/Auto-évaluation
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{{Chapitre
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}}
<quiz>
{Le tournant plurilingue, considère-t-il, que :}
-le plurilinguisme est un “handicap” à l’apprentissage des langues ;
-le plurilinguisme est un frein au développement de la citoyenneté ;
-le plurilinguisme n’est positif que si on maîtrise de manière équivalente chaque langue ;
+le plurilinguisme est un atout pour l’apprentissage des langues.
{Du point de vue des pratiques pédagogiques en lien avec l’apprentissage des langues, suite au tournant plurilingue, on considère : }
-que l’appui sur les langues des apprenants est négatif ;
+qu’il faut prendre appui sur les langues connues par les apprenants ;
-que l’apprentissage d’une langue étrangère doit se faire uniquement dans le bain linguistique de celle-ci ;
+qu’il ne faut pas passer par la traduction ou la simple mise en lien avec d’autres langues.
{Avec le tournant plurilingue, on est passé, dans le cadre de l’enseignement-apprentissage des langues :}
-de la considération des langues des apprenants à la considération unique de la langue cible à apprendre ;
+d’une vision cloisonnée des langues à une vision unifiée de celles-ci ;
-de la nécessaire prise en compte des langues des apprenants à une approche qui se veut purement immersive dans la langue cible ;
-d’une vision globale des langues que l’on à une vision cloisonnée de celles-ci.
{Pour la mise en oeuvre des orientations pédagogiques issues du tournant plurilingue, il est nécessaire }
-que l’ensemble des enseignants connaissent toutes les langues de leurs élèves ;
-que l’on regroupe les apprenants de même origine dans les mêmes cours ;
+que les enseignants soient formés à la mise en oeuvre des approches plurielles ;
-que l’enseignant utilise les traducteurs automatiques proposés par les IA.
</quiz>
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Tournant plurilingue/Ressources pour aller plus loin
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Page créée avec « <!-- NE RIEN ÉCRIRE AU-DESSUS DE CETTE LIGNE --> {{Chapitre | idfaculté = pédagogie | numéro = 5 | précédent = [[../Auto-évaluation/]] | suivant = [[../Bibliographie/]] }} * Conteh, J., & Meier, G, (Eds.) (2014). ''The multilingual turn in language education: Opportunities and challenges''. Multilingual Matters. * Cook, V.J. (1991). The poverty-of-the-stimulus argument and multi-competence. ''Second Language Research'', ''7''(2), 103–1... »
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{{Chapitre
| idfaculté = pédagogie
| numéro = 5
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}}
* Conteh, J., & Meier, G, (Eds.) (2014). ''The multilingual turn in language education: Opportunities and challenges''. Multilingual Matters.
* Cook, V.J. (1991). The poverty-of-the-stimulus argument and multi-competence. ''Second Language Research'', ''7''(2), 103–17.
* Finex, N., & Makalela, L. (2021). ''Decolonising Multilingualism in Africa: Recentering Silenced Voices from the Global South''. Multilingual Matters. <nowiki>https://doi-org.uoelibrary.idm.oclc.org/10.21832/9781788923361</nowiki>
* Kramsch, C. (2022). Afterword: The multilingual turn in language teacher education, ''Language and Education'', ''36''(5), 467–471. https://doi.org/10.1080/09500782.2022.2118542
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Tournant plurilingue/Bibliographie
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{{Chapitre
| idfaculté = pédagogie
| numéro = 6
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}}
Auger, N. (2020). Enseigner à des élèves plurilingues : vers une didactique inclusive. In C. Mendonça-Dias, B. Azaoui & F. Chnane-Davin (Eds.), ''Allophonie. Inclusion et langues des enfants migrants à l’école'' (pp. 171-183). Éditions Lambert-Lucas.
Auger, N. (2024). ''Le diamant langagier'', français, sous-titré en anglais : (1h47) <nowiki>https://www.youtube.com/watch?v=artl-xcTDJc</nowiki>
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Penfield, W., & Roberts, L. (1959). S''peech and Brain Mechanisms''. Princeton University Press{{Bas de page
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