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Faire avec la nature
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{{NavDébut|book={{PAGENAME}}|page=Avant-propos|pageText=Continuer}}
__NOTOC__ __NOEDITSECTION__
<div class="cadrelivre" style="background: #57afdf20; font-size: 120%; margin: 1em auto; padding: 0.3em; text-align: center; width: 70%;">
<div style="border: 2px solid #fff; padding: 0.3em;">
''Ce livre appartient à la série [[Écologie]]. Il est actuellement rangé sur l'[[Accueil/Architecture|étagère Écologie]] de la bibliothèque [[Accueil|Wikilivres]]''.
</div>
</div>
<div style="text-align: center; font-weight: normal; font-size:300%; line-height: 0.8em; margin: 0; padding-top: 0.5em; padding-bottom: 0.25em;">Faire avec la nature</div>
{| width="100%" align="center" border="0" cellpadding="4" cellspacing="4" |-
| valign="top" width="40%" style="border: 1px solid #CCCC99; background-color: #F4EEA1"|
[[File:GreenWallMurVégétal.jpg|thumb|150px|right|Mur végétal intérieur ([[w:Lille|Lille]], France)]]
'''Avant-propos'''
'''Par qui et pour qui est fait ce livre ? '''
Ce livre est fait par et pour des personnes intéressées par l'écologie et la nature. Les premiers auteurs, ingénieurs, retraités, urbanistes, aménageurs, étudiants, écologues sont issus de la région [[w:fr:Nord-Pas-de-Calais|Nord Pas-de-Calais]]...
Il est aussi fait par et pour des écocitoyens soucieux d’intégrer les principes et critères du développement durable dans l'aménagment du territoire. <br/>Ces derniers comme les premiers peuvent s’y associer en tant que relecteurs, illustrateurs ou contributeurs (dans le texte ou sur la page de discussion) ou simplement profiter du contenu qui leur est offert.
La rédaction de ce livre a commencé fin Novembre 2009.
<div class="noprint" style="text-align:right;margin-right:10px;margin-bottom:4px;">[[Image:Wikipedia-logo.png|16px]] '''[[w:écologie|En savoir plus sur l'écologie...]]''' </div>
<div class="noprint" style="text-align:right;margin-right:10px;margin-bottom:4px;">[[Image:Wikipedia-logo.png|16px]] '''[[w:Quinzième cible HQE|En savoir plus sur le projet de 15ème cible HQE...]]''' </div>
| valign="top" width="60%" style="border: 1px solid #CCCC99; background-color: #F4EEA1"|
'''Pourquoi ce livre ?'''
Les questions de '''''climat''''' et de '''''biodiversité''''' comptent maintenant parmi les premières priorités.
<br />''« Stopper la perte de biodiversité à horizon 2010 »'' est l'engagement pris par la France et l'Europe devant le monde (Le Grenelle de l'environnement a montré que cet objectif était largement partagé). L'ONU a pour sa part comme objectif de fortement freiner la perte de biodiversité à cette échéance. Tous les secteurs de la société peuvent y contribuer.
<br />L'architecture et l'urbanisme peuvent également développer de nouveaux moyens de réconcilier les établissements humains avec la nature.
<br />Pour atteindre ces objectifs, il faut créer des boites à outils pour faire les bons choix. Il faut conscientiser, informer, former et des milliers ou dizaines de milliers de professionnels et le plus grand nombre possible d'habitants dans le domaine de la Haute qualité environnementale. Or, si de nombreuses formations et ouvrages sont disponibles sur les questions de climat et d'énergie, mi-2009, il n'existait toujours aucun ouvrage francophone (ou anglophone) traitant de manière large ou exhaustive des questions d'intégration de la biodiversité dans le bâti.
Ce projet de wikilivre vise à offrir un outil de vulgarisation et de réponses scientifiquement et/ou techniquement validées, ou en cours d'expérimentation que l'on peut aujourd'hui apporter aux grandes questions environnementales.
<div class="noprint" style="text-align:right;margin-right:10px;margin-bottom:4px;">[[Image:Wikipedia-logo.png|16px]] '''[[w:Quinzième cible HQE|En savoir plus sur la biodiversité...]]''' </div>
<div align="right" style="font-size:xx-small;">[{{SERVER}}{{localurl:Modèle:Livre de cuisine/Lumière sur|action=edit}} Modifier]</div>
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|<div align="left">
'''Pré-requis'''
Des connaissances de bases (ou élaborées pour les chapitres les plus techniques) en écologie, et [[w:Aménagement du territoire|aménagement]] (ou "ménagement" du territoire, agriculture à HVE (Haute valeur environnementale), architecture HQE.. sont recommandées, ainsi qu'en matière d'[[w:écologie du paysage|écologie du paysage]], et tout particulièrement en matière de [[w:fragmentation écologique|fragmentation écopaysagère]] et de [[w:réseau écologique|réseau écologique]], aux échelles locales, européennes et planétaires, ou à toutes les échelles de l'écologie.
<br />Les auteurs chercheront à partager leurs connaissances de la manière la plus claire possible, afin que tous et chacun puissent en bénéficier.
<br />Un '''glossaire''', des schémas et illustrations, ainsi que des liens bibliographiques et des liens vers des articles de [[w:Wikipédia|wikipédia]] aideront le lecteur qui veut en savoir plus.
</div>
<div align="right" style="font-size:xx-small;">[{{SERVER}}{{localurl:Modèle:Recette du mois|action=edit}} Modifier]</div>
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{| width="99%" align="center" border="0" cellpadding="4" cellspacing="4" style="border: 1px solid #CCCC99; background-color: #F4EEA1"
|<div align="left">
'''Comment participer et collaborer à la rédaction de ce livre ?'''
<br />Chacun peut contribuer à ce projet, par exemple ;
* comme rédacteur;
* comme relecteur/correcteur (''pour faciliter le travail de toute l'équipe, ne pas oublier de remplir la case "résumé" en justifiant les corrections ou modifications de mise en page'');
* comme ''« discutant »'' dans la [[Wikilivres:page de discussion|page de discussion]](il en existe une pour le livre et une par chapitre et page);
* comme illustrateur, photographe, graphiste ou pour la mise en page...
* comme coordinateur du travail fait ou à faire autour d'un chapitre, d'un thème particulier que vous connaissez bien
Ce livre, en cours de construction, est un [[W:Travail collaboratif|projet collaboratif]]. Si vous y trouvez des erreurs, corrigez les directement à l'aide des liens « ''Modifier'' » sur chaque page, ou poser des questions et apportez vos remarques et suggestions en laissant un [[nouveau message]] sur la page de discussion de ce livre. Toute question ou participation est bienvenue !
Dans tous les cas :
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<div style="font-size:250%; line-height: 0.8em; padding-top: 0.5em; padding-bottom: 0.25em;"> Sommaire simplifié </div>
#[[/Avant-propos|Avant-propos]]
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<div style="font-size:250%; line-height: 0.8em; padding-top: 0.5em; padding-bottom: 0.25em;"> Index complet des chapitres et sous-chapitres </div>
#'''[[/Avant-propos|Avant-propos]]'''
#'''[[/Préalables ; principes généraux et transversaux|Préalables ; principes généraux et transversaux]]'''{{00}}
#'''[[/Annexes|Annexes]]'''{{25}}
##[[/Annexes/Check-list|Check-list]]{{25}}
##[[/Annexes/Bibliographie|Bibliographie]]{{25}}
##[[/Annexes/Glossaire|Glossaire]]{{25}}
##[[/Annexes/Autres ressources|Autres ressources]]{{00}}
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[[Catégorie:Biologie]]
[[Catégorie:Faire avec la nature (livre)|*]]
[[Catégorie:Livres en cours de rédaction]]
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Photographie/Personnalités/K/Thomas Keith
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/* Biographie */ Ortho
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text/x-wiki
{{Ph s Personnalités}}
[[File:William Skeoch Cumming00.jpg|thumb|<div style="text-align: center;">Thomas Keith<br> by William Skeoch Cumming]]
'''Thomas Keith''' était un chirurgien et photographe amateur écossais, né le 27 mai 1827 à St-Cyrus (Aberdeenshire) et mort le 9 octobre 1895 à Londres.
== Biographie ==
Thomas Keith était un des 7 fils du Révérend Alexander Keith, un ecclésiastique dissident qui créa l'Église libre d'Écosse. Sa mère Jane Blaikie était la sœur du magistrat Sir Thomas Blaikie. Trois de ses frères embrassèrent la profession médicale.
Thomas Keith fut éduqué à la ''Grammar School'' d'Aberdeen, puis il étudia l'art au ''Marischal College'' et devint en 1845 le dernier apprenti médecin d'Édimbourg, près de Sir James Young Simpson. On lui doit diverses innovations tant en chirurgie qu'en photographie. Il fut diplômé en chirurgie de l'Université d'Édimbourg, partit pour Turin comme chirurgien attitré de Sir William Abercromby auprès de l'ambassade britannique, puis revint à Édimbourg en 1851.
Il partageait un cabinet dans ''Great Stuart Street'' avec son frère George Skene Keith, participant avec lui à l'équipe de Sir James Young Simpson qui fut une pionnière dans l'usage du chloroforme comme anesthésique. George fut aussi un des membres fondateurs de la ''Photographic Society of Scotland''. Keith devint un éminent gynécologue et un spécialiste réputé des désordres ovariens et utérins. Thomas devint un ami intime de Joseph Lister et un adepte des procédures d'antiseptie introduites par ce dernier.
Pour ses photographies Thomas Keith utilisait le procédé du [[calotype]]. Son travail montre une grande habileté artistique et une maîtrise certaine des processus chimiques. Il partageait ses excursions photographiques autour d’Édimbourg avec son beau-frère John Forbes White. En raison des exigences de sa profession de chirurgien, il négligea la photographie à partir de 1859, mais il avait entre temps accumulé de précieuses archives sur l'Edimbourg du 19{{e}} siècle. Ses tirages et ses négatifs sont conservés à divers endroits : ''Edinburgh Central LIbrary, Scottish National Portrait Gallery, Royal Scottish Academy, National Museum of Photography, Film and Television, Canadian Centre for Architecture, George Eastman House'' et ''Harry Ransom Center''.
Sa mort au matin du mercredi 9 octobre 1895, après une vie passée à combattre les calculs rénaux, a été précipitée par l'exposition constante aux premiers antiseptiques. Il avait épousé une Mlle Johnston, cousine germaine de la femme de James Young Simpson ; ils eurent six enfants. Keith était aussi le docteur de Mme Randolph Churchill.
== Galerie de photographies ==
<gallery widths="240px" heights="240px">
File:Thomas Keith04.jpg|<div style="text-align: center;">Whitehorse Close in Edinburgh
File:St Oran's Chapel, Iona.jpg
File:Iona (1).jpg
</gallery>
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Sylheti
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DavidL
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/* Alphabets sylhétiques */ pour mode sombre
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text/x-wiki
{{feuille volante}}
[[File:Sylheti in Sylheti Nagari script - example.svg|centre|300px]]
Sylhetic est un wikibook dédié au langage riche et fascinant du Sylhetic. Parlé principalement dans la région de Sylhet en Inde, dans certaines zones rurales du Bangladesh et dans les communautés de la diaspora du monde entier, le sylhetic est une langue indo-aryenne unique avec une histoire longue et diversifiée. Ce wikibook vise à fournir une exploration approfondie des Sylheti, de ses caractéristiques linguistiques et de son développement historique à sa signification culturelle. Que vous soyez un passionné de langues, un membre de la communauté Sylhetic ou simplement curieux de connaître cette belle langue, ce wikibook est votre passerelle pour comprendre et en apprendre davantage sur le Sylhetic. Rejoignez-nous dans un voyage pour découvrir les subtilités du sylhetic, l'un des trésors linguistiques cachés de l'Asie du Sud.
== Alphabets sylhétiques ==
Alphabets sylhétiques de [[w:Sylhetic Script|Sylhetic Script]].
=== voyelles ===
{|class="wikitable" style="margin:auto";
| [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠀ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠁ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠃ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠄ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠅ.svg|class=compatiblecolors|50px]]
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! /a/ !! /i/ !! /ʊ/ !! /ɛ/ !! /ɔ/
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==== Voyelles diacritiques ====
{|class="wikitable" style="margin:auto";
|-
| [[File:সিলেটি নাগরি স্বরবর্ণ ꠣ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি স্বরবর্ণ ꠤ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি স্বরবর্ণ ꠥ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি স্বরবর্ণ ꠦ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি স্বরবর্ণ ꠧ.svg|class=compatiblecolors|50px]]
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! /a/ !! /i/ !! /ʊ/ !! /ɛ/ !! /ɔ/
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=== Consonnes ===
{|class="wikitable" style="margin:auto";
| [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠇ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠈ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠉ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠊ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি চিহ্ন ꠋ.svg|class=compatiblecolors|50px]]
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! /xɔ/ !! /xɔ́/ !! /ɡɔ/ !! /ɡɔ́/ !! /ŋɔ/
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| [[Fichier : সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠌ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠍ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠎ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠏ.svg|class=compatiblecolors|50px]] ||
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! /sɔ/ !! /sɔ́/ !! /zɔ/ !! /zɔ́/ !!
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| [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠐ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠑ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠒ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠓ.svg|class=compatiblecolors|50px]] ||
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! /ʈɔ/ !! /ʈɔ́/ !! /ɖɔ/ !! /ɖɔ́/ !!
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| [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠔ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠕ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠖ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠗ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠘ.svg|class=compatiblecolors|50px]]
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! /t̪ɔ/ !! /t̪ɔ́/ !! /d̪ɔ/ !! /d̪ɔ́/ !! /nɔ/
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| [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠙ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠚ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠛ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠜ.svg|class=compatiblecolors|50px]] || [[File:সিলেটি নাগরি বর্ণ ꠝ.svg|class=compatiblecolors|50px]]
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! /ɾɔ/ !! /lɔ/ !! /ɽɔ/ !! /ʃɔ/ !! /ɦɔ/
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[[Catégorie:Sylheti]]
[[Catégorie:Livres en cours de rédaction]]
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Manuel de terminale de philosophie/Art
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PandaMystique
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/* Modification via Scriptorium */
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text/x-wiki
{{ManuelPhilo}}
L'art occupe une place importante dans nos vies. Nous le rencontrons dans les musées, dans les rues, dans la musique que nous écoutons ou les films que nous regardons. Mais qu'est-ce que l'art exactement ? Une chanson populaire est-elle de l'art au même titre qu'un opéra ? Un urinoir signé par Marcel Duchamp et exposé dans un musée est-il une œuvre d'art ? Et quand nous disons d'un tableau qu'il est beau, exprimons-nous un simple goût personnel ou prétendons-nous à quelque chose de plus ?
Ces questions ne sont pas seulement curieuses : elles touchent à des problèmes philosophiques bien réels. Définir l'art, c'est aussi se demander ce que cherche l'artiste, ce que l'œuvre nous fait, et ce que nous attendons d'elle. Ce chapitre suit un fil directeur : comprendre pourquoi il est si difficile de dire ce qu'est l'art, et examiner les principales réponses que les philosophes ont proposées. Nous verrons que chaque grande conception, qu'il s'agisse de l'art comme imitation, comme expression ou comme institution, éclaire un aspect du problème sans le résoudre complètement. La question du rapport entre art et technique reste, encore aujourd'hui, l'une des plus vives.
== I. Qu'est-ce que l'art ? ==
=== Une première difficulté : définir l'art ===
Définir l'art n'est pas simple. À première vue, nous reconnaissons tous un tableau, une sculpture ou une chanson. Pourtant, quand on essaye de dire précisément ce qui fait qu'une chose est de l'art, les difficultés commencent. Un urinoir exposé dans un musée est-il de l'art ? Une photographie peut-elle être de l'art au même titre qu'une peinture ? Une bande dessinée a-t-elle la même valeur artistique qu'un roman ?
Une difficulté supplémentaire vient du mot lui-même. Le terme français « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê''. Or, dans l'Antiquité, ces mots désignaient un savoir-faire au sens large : il y avait un art du médecin, un art du cordonnier, un art du peintre. Le sens moderne d'« art », qui désigne avant tout les beaux-arts (peinture, sculpture, musique, poésie...), ne s'est imposé qu'au XVIII{{e}} siècle. Rappelons donc que la séparation entre « art » et « technique » n'a pas toujours existé, et qu'elle reste philosophiquement discutée.
Les philosophes ont proposé plusieurs définitions de l'art au sens moderne. Pour certains, l'art se définit par sa fonction : il doit produire du beau, exprimer des émotions, ou imiter la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-605c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Pour d'autres, l'art se définit par son contexte social : est art ce qu'une société ou une institution culturelle reconnaît comme tel<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic: An Institutional Analysis'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>.
=== L'art et le beau ===
[[Fichier:Mona Lisa, by Leonardo da Vinci, from C2RMF retouched.jpg|vignette|gauche|Léonard de Vinci, ''La Joconde'', 1503-1506, Musée du Louvre]]
Pendant longtemps, on a pensé que l'art avait pour fonction principale de produire de la beauté. Cette idée traverse une grande partie de l'histoire de la philosophie. Mais que signifie exactement dire d'une œuvre qu'elle est belle ?
Emmanuel Kant, au XVIII{{e}} siècle, propose une analyse célèbre de ce type de jugement. Quand je dis qu'une chose est belle, je n'exprime pas seulement mon plaisir personnel, comme lorsque je dis que j'aime le chocolat. Je prétends à quelque chose de plus : je demande en quelque sorte l'accord des autres, comme si la beauté de l'objet devait s'imposer à eux aussi<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §6, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. C'est ce que Kant appelle l'universalité subjective du jugement de goût : je ne peux pas démontrer scientifiquement qu'une chose est belle, mais je prétends quand même que mon jugement vaut pour tout le monde. Le jugement de goût est subjectif (il porte sur mon sentiment), mais il prétend à une validité universelle.
Pour Kant, le beau se caractérise aussi par une forme qui plaît sans concept, c'est-à-dire sans que nous ayons besoin de savoir à quoi sert l'objet ou ce qu'il représente<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §2, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Quand nous admirons une fleur, nous la trouvons belle non pas parce qu'elle est utile, mais simplement parce que sa forme nous plaît, indépendamment de tout intérêt pratique.
Lier l'art à la beauté pose pourtant problème. Beaucoup d'œuvres d'art contemporaines ne cherchent pas à être belles : elles peuvent être dérangeantes, laides, provocatrices. Cela signifie-t-il qu'elles ne sont pas de l'art ? Au XX{{e}} siècle, de nombreux artistes ont remis en question l'idée que l'art doive produire du beau<ref>Arthur C. Danto, ''The Abuse of Beauty: Aesthetics and the Concept of Art'', Chicago : Open Court, 2003</ref>.
{{clr}}
== II. Les grandes conceptions de l'art ==
=== L'art comme imitation : la théorie de la mimésis ===
Pour Platon, certains arts, particulièrement la peinture et la poésie, sont essentiellement une imitation (''mimésis'') de la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-608b, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Soulignons que la critique de Platon ne porte pas sur tous les arts au sens grec (la médecine, l'architecture ou la rhétorique sont aussi des ''tekhnai''), mais spécifiquement sur les arts mimétiques qui produisent des images.
Cette critique repose sur la théorie des Idées. Pour Platon, le monde sensible que nous percevons n'est qu'une copie imparfaite des Idées éternelles, qui sont la véritable réalité. Or l'artiste qui peint un lit copie un lit sensible, qui est lui-même une copie de l'Idée du lit. L'art pictural est donc une copie de copie, deux fois éloignée de la vérité.
Cette vision de l'art mimétique est négative chez Platon. Pour lui, le peintre ne possède pas de connaissance véritable : il ne sait pas comment fabriquer un lit, il sait seulement comment représenter ses apparences. De plus, l'art mimétique s'adresse à la partie émotive de l'âme plutôt qu'à notre [[Manuel de terminale de philosophie/Raison|raison]], ce qui peut nous égarer<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 605c</ref>. C'est pourquoi Platon va jusqu'à proposer d'exclure les poètes de la cité idéale.
[[Fichier:Greece Epidauros - ancient theatre.jpg|vignette|droite|Le théâtre d'Épidaure (IV{{e}} siècle av. J.-C.), Grèce]]
[[Dictionnaire de philosophie/Aristote|Aristote]] reprend l'idée de mimésis mais lui donne une signification beaucoup plus positive. Pour lui, l'imitation est naturelle à l'être humain : nous apprenons en imitant, et nous prenons plaisir à voir des imitations<ref>Aristote, ''Poétique'', 1448b4-17, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>. La tragédie, par exemple, imite des actions humaines sérieuses et permet au spectateur de vivre une expérience particulière : la catharsis<ref>Aristote, ''Poétique'', 1449b24-28</ref>. Le sens exact de ce terme est discuté depuis l'Antiquité : on le traduit le plus souvent par « purification » des émotions de pitié et de peur, mais on a aussi proposé « purgation », « clarification » ou encore « mise en forme » des affects. Toutes ces traductions tentent de saisir l'idée que la tragédie agit sur les émotions du spectateur d'une manière bénéfique. Le théâtre grec, avec ses grandes représentations tragiques, illustre cette conception de l'art comme imitation capable de toucher profondément le spectateur.
;Mimésis
:Terme grec qui signifie « imitation ». Dans la philosophie antique, la mimésis désigne la représentation de la réalité par certains arts, notamment la peinture, la sculpture et la poésie.
{{clr}}
=== L'art comme expression ===
Une autre grande conception définit l'art comme expression des émotions. Selon cette théorie, l'artiste ne copie pas la réalité, mais exprime ses sentiments intérieurs à travers son œuvre. Quand un musicien compose une mélodie triste, il ne décrit pas la tristesse de l'extérieur, il la rend sensible directement dans les sons<ref>R. G. Collingwood, ''The Principles of Art'', Oxford : Clarendon Press, 1938</ref>.
Cette idée s'est développée surtout au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, notamment avec le romantisme qui valorise la subjectivité de l'artiste et le processus créatif. L'œuvre d'art devient alors le moyen par lequel l'artiste communique avec le public : elle transmet des émotions que les mots ordinaires ne peuvent pas toujours formuler<ref>Léon Tolstoï, ''Qu'est-ce que l'art ?'', 1897</ref>.
Cette conception soulève cependant des questions. Toutes les œuvres d'art expriment-elles vraiment des émotions ? Et si oui, s'agit-il toujours des émotions de l'artiste ? Certaines œuvres peuvent être froides, calculées, conceptuelles, sans rapport apparent avec les sentiments personnels de leur créateur. Comment, par ailleurs, distinguer l'art de la simple décharge émotionnelle ? Crier sa colère n'est pas faire une œuvre : encore faut-il que l'émotion soit travaillée, mise en forme, partagée.
=== L'art comme institution sociale ===
[[Fichier:Marcel Duchamp, 1917, Fountain, photograph by Alfred Stieglitz.jpg|vignette|gauche|Marcel Duchamp, ''Fontaine'', 1917 (photographie d'Alfred Stieglitz)]]
Au XX{{e}} siècle, une nouvelle approche apparaît, souvent appelée théorie institutionnelle de l'art. Selon cette approche, ce qui fait qu'un objet est une œuvre d'art, ce n'est pas ses qualités propres (beauté, expression, imitation), mais le fait qu'il soit reconnu comme art dans un certain contexte.
Deux philosophes américains ont joué un rôle majeur dans cette approche, mais avec des accents différents. Arthur Danto insiste sur le fait qu'un objet ordinaire devient œuvre d'art quand il est inséré dans une « atmosphère de théorie artistique » et un « monde de l'art » (''artworld'') qui lui donne du sens<ref>Arthur C. Danto, « The Artworld », ''The Journal of Philosophy'', vol. 61, n° 19, 1964, p. 571-584</ref>. Pour Danto, c'est l'interprétation, la lecture culturelle de l'objet, qui le constitue comme œuvre. George Dickie propose une formulation plus structurelle : une œuvre d'art est un artefact sur lequel une personne agissant au nom du monde de l'art confère le statut de « candidat à l'appréciation »<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>. Dickie met davantage l'accent sur le rôle des institutions concrètes (musées, galeries, critiques) qui attribuent ce statut.
Le « monde de l'art » désigne ainsi l'ensemble des institutions, des personnes et des pratiques qui entourent l'art : les musées, les galeries, les critiques, les conservateurs, les artistes eux-mêmes. Cette théorie explique pourquoi Marcel Duchamp a pu présenter un urinoir renversé, intitulé ''Fontaine'' (1917), comme une œuvre d'art. L'objet en lui-même n'a rien d'artistique : c'est un objet manufacturé ordinaire. Mais en le signant, en lui donnant un titre et en le présentant dans un contexte artistique, Duchamp l'a transformé en art. Ces objets, que Duchamp appelait des « ready-made », remettent en question l'idée traditionnelle selon laquelle l'artiste doit fabriquer ou transformer matériellement son œuvre.
Cette approche a l'avantage d'expliquer l'évolution de l'art et sa diversité. Elle montre que ce qui compte comme art change selon les époques et les sociétés. Elle soulève cependant plusieurs questions : qui décide ce qui est art ? Le monde de l'art a-t-il tous les pouvoirs ? Cette approche ne risque-t-elle pas de justifier n'importe quoi ? On lui objectera notamment qu'elle décrit le fonctionnement social de l'art sans dire pourquoi telle œuvre mérite plutôt qu'une autre d'être reconnue.
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== III. Art, technique et création ==
=== L'artiste et l'artisan ===
Comme nous l'avons vu, le mot « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê'' : ces termes désignaient à l'origine tout savoir-faire. Au sens ancien, le médecin, le menuisier et le peintre exerçaient tous un « art ». La distinction moderne entre l'artiste (qui crée des œuvres uniques) et l'artisan (qui fabrique des objets utiles selon des règles) n'a donc pas toujours existé.
Cette distinction s'établit progressivement à partir de la Renaissance et surtout au XVIII{{e}} siècle, avec la séparation des « beaux-arts » et des « arts mécaniques ». On peut la formuler par plusieurs critères, qu'il faut comprendre comme des tendances générales et non comme des oppositions absolues :
{| class="wikitable"
! L'artisan !! L'artiste
|-
| Fabrique surtout des objets utiles || Crée des œuvres dont la valeur n'est pas l'utilité
|-
| Suit le plus souvent des règles transmises || Invente parfois ses propres règles
|-
| Tend à reproduire le même type d'objet || Crée plutôt des œuvres singulières
|-
| Travaille pour un commanditaire ou un usage || Cherche l'expression ou la beauté
|}
Cette opposition reste fragile. Un artisan peut être créatif, inventer de nouvelles formes, faire preuve de goût. Inversement, un artiste suit aussi des techniques, apprend un métier, applique des règles. L'artisanat d'art produit des pièces uniques, tandis que certaines pratiques artistiques modernes ou contemporaines utilisent au contraire la série, la reproduction, voire la délégation de la fabrication à des assistants. Beaucoup d'œuvres anciennes étaient elles-mêmes produites par des ateliers fonctionnant comme des entreprises artisanales (pensons à l'atelier de Rubens). La frontière entre art et artisanat est donc plus souple qu'elle n'y paraît, et elle dépend en grande partie de la manière dont une société valorise certaines productions plutôt que d'autres.
=== Le génie et le [[Manuel de terminale de philosophie/Travail|travail]] ===
Une autre question concerne le rôle du génie et du travail dans la création artistique. Le mot « génie » désigne, dans la tradition philosophique, un don naturel exceptionnel. Pour Kant, le génie est le « talent (don de la [[Manuel de terminale de philosophie/Nature|nature]]) qui donne ses règles à l'art »<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §46, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Le génie crée des œuvres originales sans suivre de règles préétablies, et ces œuvres deviennent elles-mêmes modèles pour d'autres.
Cette conception, qui sera ensuite amplifiée par le romantisme, a parfois été contestée. De nombreux artistes ont insisté sur le fait que la création est aussi le résultat d'un long travail, d'une pratique patiente, d'un apprentissage technique. L'inspiration ne suffit pas : elle suppose une discipline régulière, sans laquelle l'œuvre ne peut prendre forme.
Génie et travail ne sont donc peut-être pas opposés. La création artistique semble exiger les deux : un don ou une sensibilité particulière, et l'effort patient qui permet à ce don de s'incarner dans une œuvre.
=== L'art est-il soumis à des règles ? ===
Cette question fait écho à la précédente. Si l'artiste est un créateur libre, doit-il respecter des règles ? La tradition classique affirmait l'existence de règles précises (perspective, harmonie, composition, proportions) que l'artiste devait connaître et suivre. Au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, beaucoup d'artistes ont au contraire revendiqué la rupture avec les règles établies : peinture abstraite, musique atonale, poésie en vers libres.
Remarquons cependant que rompre avec certaines règles, c'est souvent en suivre d'autres ou en inventer de nouvelles. Une œuvre totalement sans règle serait-elle encore une œuvre, ou seulement un chaos ? La question, plutôt que de savoir s'il faut ou non des règles, est peut-être de savoir quel type de règles permet à la créativité de s'exprimer pleinement.
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== IV. Les enjeux de l'art ==
=== L'art et la vérité ===
:''Approfondir'' : [[Dictionnaire de philosophie/Art et Vérité|Art et Vérité]]
Une question décisive est de savoir si l'art peut dire quelque chose de vrai sur le monde. Pour Platon, comme nous l'avons vu, les arts mimétiques sont éloignés de la vérité puisqu'ils n'imitent que les apparences. On peut cependant penser autrement. Aristote considérait que la poésie révèle des [[Dictionnaire de philosophie/Vérité|vérité]]s plus universelles que l'histoire, parce qu'elle dit non pas ce qui est arrivé, mais ce qui pourrait arriver selon la nécessité ou la vraisemblance<ref>Aristote, ''Poétique'', 1451b5-10</ref>.
Au XIX{{e}} siècle, Hegel affirme que l'art est une façon pour l'esprit de se manifester et de se connaître lui-même. L'art exprime la vérité de manière sensible, à travers des images et des formes, plutôt que par des concepts abstraits<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>. Toutefois, Hegel ne place pas l'art à égalité avec la philosophie : pour lui, l'art, la [[Manuel de terminale de philosophie/Religion|religion]] et la philosophie sont les trois formes de l'« esprit absolu », et la philosophie occupe le rang le plus élevé parce qu'elle exprime conceptuellement, donc plus complètement, ce que l'art exprime sensiblement. L'art reste néanmoins une voie d'accès à la vérité, irremplaçable parce qu'il rend la pensée perceptible.
Deux leçons opposées peuvent ainsi être tirées de cette tradition : soit l'art s'éloigne de la vérité (Platon), soit il en est une forme privilégiée mais incomplète (Hegel). Dans tous les cas, la question du rapport entre art et vérité ne se réduit pas à celle de l'exactitude documentaire : un roman peut être faux dans les détails et révéler quelque chose de profondément vrai sur l'existence humaine.
=== L'art et la société ===
L'art n'existe jamais en dehors d'un contexte social. Il reflète la société dans laquelle il naît, avec ses valeurs, ses conflits, ses espoirs et ses contradictions. L'art peut être vu comme un miroir de la société, mais aussi comme un moyen de la critiquer ou de la transformer.
L'art peut avoir plusieurs fonctions sociales : renforcer l'identité d'un groupe, transmettre des traditions culturelles, célébrer des événements importants, contester l'ordre établi, dénoncer des injustices, ou imaginer d'autres façons de vivre. L'art politique, par exemple, utilise les images et les symboles pour faire passer des messages sur les questions sociales et politiques<ref>Walter Benjamin, « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique », 1936</ref>.
Méfions-nous toutefois des interprétations trop simples. L'art n'est pas seulement un reflet passif de la société : il participe activement à la construction de nos façons de voir et de penser le monde. Les œuvres d'art peuvent ouvrir des perspectives nouvelles, faire voir des choses que l'on n'avait pas remarquées, faire éprouver des émotions que l'on ne connaissait pas. C'est en ce sens que l'art peut transformer la société : en transformant d'abord notre regard.
=== L'art et la liberté ===
Un dernier enjeu concerne la liberté de l'art. Faut-il que l'art soit complètement libre, sans contraintes ni obligations ? Ou doit-il se mettre au service de causes morales, politiques ou sociales ?
Cette question divise les philosophes et les artistes. Certains défendent l'idée de « l'art pour l'art », c'est-à-dire l'idée que l'art doit rester autonome et ne servir aucun but extérieur. D'autres pensent au contraire que l'art doit être engagé et servir des objectifs sociaux<ref>John Dewey, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]</ref>.
Cette tension traverse toute l'histoire de l'art moderne et contemporain. Elle pose une question décisive : l'art peut-il être à la fois libre et utile ? Peut-il échapper aux contraintes sociales tout en gardant une dimension collective et partagée ?
== V. Exemples de sujets de dissertation ==
=== Sujets sur la définition et la nature de l'art ===
* Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ?
:Cette question nous demande de réfléchir aux critères qui font qu'un objet mérite le nom d'œuvre d'art. Est-ce la beauté ? Le fait d'être fabriqué par un artiste ? Le fait d'être exposé dans un musée ? Il faut examiner les différentes définitions possibles et leurs limites.
* L'art peut-il se passer de la référence au beau ?
:Pendant longtemps, on a pensé que l'art devait créer du beau. Mais beaucoup d'œuvres contemporaines sont laides, violentes ou dérangeantes. Peut-on les considérer comme de l'art ? Ce sujet interroge le lien entre art et beauté.
* Une œuvre d'art peut-elle ne pas être belle ?
:Cette question ressemble à la précédente mais insiste sur un cas particulier : peut-on appeler « œuvre d'art » quelque chose qui n'est pas beau ? Il faut distinguer la beauté d'autres qualités que peut avoir l'art : l'expression, la force, la provocation.
* L'originalité suffit-elle à faire la valeur d'une œuvre d'art ?
:On valorise souvent l'originalité en art : être nouveau, surprendre, innover. Mais est-ce suffisant ? Une œuvre simplement originale mais sans profondeur a-t-elle de la valeur ? Il faut peser ce qui compte vraiment dans une œuvre.
=== Sujets sur l'art et l'imitation ===
* L'œuvre d'art est-elle une imitation de la nature ?
:Selon Platon et Aristote, certains arts imitent la réalité. Un peintre copie un paysage, un sculpteur reproduit un corps humain. Mais tous les arts imitent-ils vraiment ? La musique abstraite ou la peinture non-figurative imitent-elles quelque chose ?
* L'art doit-il suivre la nature ?
:Ce sujet demande si l'artiste doit prendre la nature comme modèle ou s'il peut s'en écarter librement. Faut-il représenter les choses telles qu'elles sont ou peut-on les transformer, les déformer, les réinventer ?
* Faut-il prendre la nature pour modèle ?
:Question proche de la précédente. Elle interroge la légitimité de la nature comme référence pour l'art. L'artiste doit-il chercher à égaler ou dépasser la nature ? Ou doit-il créer quelque chose de totalement différent ?
* L'imitation en art est-elle aliénation ou invention ?
:Imiter, est-ce se soumettre à un modèle extérieur (aliénation) ou est-ce une façon de créer quelque chose de nouveau (invention) ? Même en copiant, l'artiste n'ajoute-t-il pas sa vision personnelle ?
=== Sujets sur l'art et la création ===
* L'artiste est-il un créateur ?
:Le terme « créateur » est fort : il désigne celui qui fait exister quelque chose à partir de rien. L'artiste crée-t-il vraiment ou se contente-t-il de transformer des matériaux existants ? Sa création est-elle comparable à celle d'un dieu ?
* L'artiste est-il nécessairement un homme de génie ?
:Le génie désigne un don naturel exceptionnel. Pour faire de l'art, faut-il être un génie ou peut-on être simplement talentueux, travailleur ? L'art est-il réservé à quelques élus ou accessible à tous ?
* L'art est-il le fruit du travail ou du génie ?
:Ce sujet oppose deux visions : l'art comme résultat d'un effort, d'une technique acquise par l'exercice (travail) ou l'art comme don spontané, inspiration venue naturellement (génie). Les deux sont-ils nécessaires ?
* L'artiste est-il maître de son œuvre ?
:L'artiste contrôle-t-il totalement ce qu'il crée ? Ou bien son œuvre lui échappe-t-elle une fois créée ? D'autres facteurs (l'[[Manuel de terminale de philosophie/Inconscient|inconscient]], l'inspiration, le hasard, le public) n'interviennent-ils pas dans la création ?
=== Sujets sur l'art et la vérité ===
* L'art peut-il être un moyen d'accéder à la vérité ?
:Pour Platon, l'art mimétique nous éloigne de la vérité car il imite les apparences. Mais d'autres pensent que l'art révèle des vérités profondes sur l'existence humaine. Un roman, un tableau peuvent-ils nous apprendre quelque chose de vrai ?
* L'art nous éloigne-t-il de la réalité ?
:L'art crée des mondes imaginaires, invente des histoires, transforme les choses. Ne nous fait-il pas fuir la réalité plutôt que nous aider à la comprendre ? Ou bien nous permet-il de mieux voir cette réalité en la présentant autrement ?
* L'artiste nous fait-il découvrir des vérités ?
:Ce sujet demande si l'artiste a un rôle de révélateur : nous montre-t-il des aspects cachés du monde ou de nous-mêmes ? Ou bien nous offre-t-il seulement du plaisir et du divertissement ?
* L'art nous apprend-il quelque chose ?
:L'art a-t-il une fonction éducative ? Nous enseigne-t-il des connaissances, des émotions, des façons de voir ? Ou reste-t-il dans le domaine du sentiment sans nous transmettre de savoir véritable ?
=== Sujets sur l'art et la société ===
* L'art peut-il transformer la société ?
:L'art a-t-il un pouvoir politique et social ? Peut-il changer les mentalités, faire évoluer les mœurs, provoquer des changements collectifs ? Ou reste-t-il sans effet réel sur la vie sociale ?
* Une société peut-elle se passer d'art ?
:L'art est-il un luxe dont on pourrait se passer ou un besoin fondamental ? Toutes les sociétés humaines ont produit de l'art : est-ce un hasard ou une nécessité ?
* L'art est-il le reflet d'une société ?
:Ce sujet interroge le lien entre art et société. L'art exprime-t-il simplement les valeurs, les croyances, les problèmes d'une époque ? Ou possède-t-il une autonomie qui le met à distance de la société ?
* Les pratiques artistiques transforment-elles le monde ?
:Question proche de « l'art peut-il transformer la société ? » mais qui insiste sur l'action concrète. Les artistes, par leur travail quotidien, changent-ils vraiment quelque chose au monde ou leurs œuvres restent-elles sans conséquence ?
=== Sujets sur l'art et la liberté ===
* La liberté de l'artiste rend-elle impossible toute définition de l'art ?
:Si l'artiste est totalement libre de créer ce qu'il veut, peut-on encore définir ce qu'est l'art ? La liberté artistique ne conduit-elle pas à ce que n'importe quoi puisse être appelé art ?
* L'artiste doit-il chercher à plaire ?
:L'artiste crée-t-il pour son public ou pour lui-même ? Doit-il tenir compte des goûts de ceux qui regardent son œuvre ou peut-il les ignorer complètement ? Le succès commercial ou populaire est-il un critère de qualité ?
* L'artiste peut-il tout se permettre ?
:La liberté artistique a-t-elle des limites ? Peut-on tout montrer, tout dire au nom de l'art ? Y a-t-il des règles morales, politiques ou esthétiques que l'artiste doit respecter ?
* En quoi l'art favorise-t-il la liberté ?
:Ce sujet demande de montrer le lien positif entre art et liberté. Comment l'art nous libère-t-il ? En nous faisant imaginer d'autres possibles ? En nous permettant de critiquer l'ordre existant ? En développant notre sensibilité ?
=== Sujets sur l'art et la technique ===
* Y a-t-il une différence essentielle entre l'artiste et l'artisan ?
:L'artisan fabrique des objets utiles selon des règles établies. L'artiste crée des œuvres uniques et originales. Mais cette distinction est-elle vraiment fondamentale ? Un artisan ne peut-il pas être créatif ? Un artiste ne suit-il pas aussi des techniques ?
* L'art est-il soumis à des règles ?
:Peut-on faire de l'art sans respecter certaines règles (perspective, harmonie, composition) ? Ou bien l'artiste est-il totalement libre de s'affranchir de toute contrainte ? Les règles tuent-elles la créativité ou la rendent-elles possible ?
* Y a-t-il une beauté des objets techniques ?
:Un objet purement fonctionnel (une voiture, un pont, un ordinateur) peut-il être beau ? La technique et l'art sont-ils compatibles ou opposés ? La beauté nécessite-t-elle une intention artistique ?
=== Sujets sur la fonction de l'art ===
* L'art est-il nécessaire à l'homme ?
:Ce sujet demande si l'art répond à un besoin humain fondamental. Pourrait-on vivre sans art ou manquerait-il quelque chose d'essentiel à notre existence ? Qu'apporte l'art que rien d'autre ne peut apporter ?
* L'art est-il utile ?
:L'utilité désigne ce qui sert à quelque chose de pratique. L'art a-t-il une fonction précise ou reste-t-il dans le domaine du gratuit, du désintéressé ? Peut-on mesurer l'utilité de l'art ?
* La valeur de l'art réside-t-elle dans son inutilité ?
:Paradoxe : et si justement la grandeur de l'art était de ne servir à rien de pratique ? L'art nous permet-il d'échapper à la logique de l'utilité qui domine notre vie ? Son « inutilité » n'est-elle pas sa plus grande qualité ?
* L'homme a-t-il besoin de l'art ?
:Question proche de « l'art est-il nécessaire ? » mais formulée différemment. Elle insiste sur le besoin humain : qu'est-ce qui, dans notre nature, nous pousse vers l'art ? Quel manque l'art vient-il combler ?
== VI. Extraits d'œuvres philosophiques à étudier ==
=== Platon, ''La République'', Livre X (598b-c) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| — Maintenant considère ceci. Quel but se propose la peinture relativement à chaque objet ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît tel qu'il paraît ; est-ce l'imitation de l'apparence ou de la réalité ?
— De l'apparence, dit-il.
— L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai, et, s'il peut tout exécuter, c'est, semble-t-il, qu'il ne touche qu'une petite partie de chaque chose, et cette partie n'est qu'un fantôme.|Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>}}
==== Explication ====
Dans ce passage, Socrate interroge la nature de la peinture, prise comme exemple d'art mimétique. Il établit une distinction fondamentale entre deux types de représentation :
* représenter les choses telles qu'elles sont (leur réalité essentielle)
* représenter les choses telles qu'elles paraissent (leur apparence sensible)
La réponse de son interlocuteur est claire : la peinture imite l'apparence, pas la réalité profonde.
Cette conclusion conduit Platon à affirmer que l'art mimétique est « bien éloigné du vrai ». Le peintre ne produit que des « fantômes », des simulacres qui ne touchent qu'une « petite partie » superficielle des choses.
Cette critique s'inscrit dans la théorie platonicienne des Idées : seules les Idées sont véritablement réelles, tandis que le monde sensible n'en est qu'une copie imparfaite, et la peinture n'est qu'une copie de cette copie. Précisons que la critique vise spécifiquement les arts mimétiques (peinture, poésie), et non tout savoir-faire (''tekhnê'').
;À retenir
:Pour Platon, les arts mimétiques s'éloignent de la vérité car ils imitent l'apparence et non l'essence des choses.
=== Aristote, ''Poétique'', chapitre 4 (1448b 4-19) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Il semble bien que deux causes, et deux causes naturelles, aient donné naissance à la poésie. Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance (l'homme diffère des autres animaux en ce qu'il est très apte à l'imitation et c'est au moyen de celle-ci qu'il acquiert ses premières connaissances) et, en second lieu, tous les hommes prennent plaisir aux imitations.|Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b<ref>Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>}}
==== Explication ====
Aristote présente ici une conception profondément différente de l'imitation que celle de Platon. Pour Aristote, l'imitation (''mimésis'') n'est pas un éloignement dangereux de la vérité, mais une tendance naturelle de l'être humain, présente dès l'enfance.
Aristote identifie deux raisons pour lesquelles l'art imitatif existe et s'est développé :
# L'imitation comme moyen d'apprentissage : c'est en imitant que l'enfant acquiert ses premières connaissances. L'art a donc une fonction cognitive.
# L'imitation comme source de plaisir : nous prenons plaisir à reconnaître dans une représentation ce qu'elle représente, et nous prenons aussi plaisir au processus créateur lui-même.
L'art répond ainsi à un besoin humain fondamental.
;À retenir
:Pour Aristote, l'imitation est naturelle à l'homme et lui permet d'apprendre tout en lui procurant du plaisir.
=== Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1 et §5 ===
==== Texte (§1) ====
{{Citation bloc| Pour décider si quelque chose est beau ou non, nous ne rapportons pas par l'entendement la représentation à l'objet en vue d'une connaissance, mais par l'imagination (peut-être liée à l'entendement) nous la rapportons au sujet et au sentiment de plaisir ou de peine de celui-ci. Le jugement de goût n'est donc pas un jugement de connaissance ; par conséquent il n'est pas logique, mais esthétique.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Texte (§5) ====
{{Citation bloc| Le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'une représentation par une satisfaction dégagée de tout intérêt. L'objet d'une semblable satisfaction s'appelle beau.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Explication ====
Dans le premier extrait (§1), Kant établit la distinction entre jugement de connaissance et jugement de goût.
{| class="wikitable"
! Jugement de connaissance !! Jugement de goût
|-
| Porte sur l'objet || Porte sur le sentiment du sujet
|-
| Logique || Esthétique
|-
| Cherche à connaître || Exprime un plaisir
|}
Quand je juge qu'une chose est belle, je ne cherche pas à connaître l'objet mais j'exprime un sentiment. Le jugement esthétique ne porte pas sur les propriétés objectives de l'objet, mais sur l'effet que sa représentation produit en moi.
Le second extrait (§5) introduit la première des caractéristiques du beau : le désintéressement. Le jugement de goût doit être « dégagé de tout intérêt » : je ne dois pas me demander si l'objet m'est utile, ni s'il existe réellement, ni s'il satisfait mes désirs. Seuls comptent la représentation de l'objet et le plaisir qu'elle me procure.
Mais il faut compléter ce point par une autre idée centrale chez Kant, exposée plus loin (§6 et suivants) : le jugement de goût prétend à l'universalité subjective. Quand je dis « cette œuvre est belle », je ne dis pas seulement « elle me plaît », je demande l'accord d'autrui, comme si le beau valait pour tous. Cette prétention à l'universel est subjective, parce qu'elle ne repose pas sur un concept objectif : je ne peux pas démontrer la beauté comme on démontre un théorème. Le jugement esthétique est donc à la fois subjectif (par sa source) et universel (par sa prétention), ce qui en fait, pour Kant, un type de jugement très particulier.
;À retenir
:Pour Kant, le jugement de goût est désintéressé (sans considération d'utilité) et prétend à une universalité subjective : il vaut pour tous, mais sans reposer sur un concept démontrable.
=== Hegel, ''Esthétique'', Introduction ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Mais il est permis de soutenir dès maintenant que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car la beauté artistique est la beauté née et comme deux fois née de l'esprit. Or autant l'esprit et ses créations sont plus élevées que la nature et ses manifestations, autant le beau artistique est lui aussi plus élevé que la beauté de la nature.|Hegel, ''Esthétique'', Introduction<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>}}
==== Explication ====
Hegel renverse ici la hiérarchie traditionnelle qui plaçait la beauté naturelle au-dessus de la beauté artistique. Pour lui, une œuvre d'art, même médiocre, est supérieure à la plus belle chose naturelle, car elle est le produit de l'esprit.
L'expression « deux fois née de l'esprit » signifie que l'œuvre d'art est doublement spirituelle :
# Première naissance : elle est créée par un esprit humain (l'artiste)
# Seconde naissance : elle contient en elle un contenu spirituel (une idée, une signification)
La nature, au contraire, est privée d'esprit : elle existe de manière immédiate, sans réflexion ni liberté. L'œuvre d'art manifeste la liberté créatrice de l'esprit humain, et c'est cette dimension spirituelle qui fait sa valeur.
Précisons toutefois la position de l'art dans la philosophie hégélienne. L'art appartient, avec la religion et la philosophie, à ce que Hegel appelle l'« esprit absolu ». Mais ces trois formes ne sont pas équivalentes : l'art exprime la vérité de manière sensible (par des images), la religion sous la forme de la représentation, et la philosophie sous la forme du concept. La philosophie occupe donc le rang le plus élevé, parce qu'elle saisit conceptuellement ce que l'art ne fait que rendre sensible. L'art reste néanmoins une forme essentielle de manifestation de la vérité.
;À retenir
:Pour Hegel, l'art est supérieur à la nature parce qu'il est produit par l'esprit, mais il reste subordonné à la philosophie qui exprime conceptuellement ce que l'art exprime sensiblement.
=== Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1 ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Nous aurons beaucoup gagné pour la science esthétique quand nous serons parvenus non seulement à la compréhension logique, mais à la certitude immédiate de cette idée que le développement de l'art est lié à la dualité de l'apollinien et du dionysiaque, de même que la procréation suppose la dualité des sexes, au sein d'une lutte perpétuelle et par des réconciliations seulement périodiques.|Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1<ref>Friedrich Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1, trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977</ref>}}
==== Explication ====
Nietzsche introduit ici sa distinction fondamentale entre deux pulsions artistiques : l'apollinien (du nom du dieu Apollon) et le dionysiaque (du dieu Dionysos). Ces deux forces sont en tension permanente, comme les deux sexes dans la procréation, et leur union produit les plus grandes œuvres d'art.
{| class="wikitable"
! Apollinien !! Dionysiaque
|-
| Principe d'individualisation || Principe de dissolution
|-
| Forme, mesure, clarté || Ivresse, fusion, chaos
|-
| Beauté harmonieuse || Extase musicale
|-
| Images claires (sculpture) || Musique et danse
|-
| Rêve || Ivresse
|}
Nietzsche montre que l'art grec, et particulièrement la tragédie, réalise la synthèse de ces deux principes : le chœur dionysiaque et le dialogue apollinien s'unissent pour créer une œuvre qui permet d'affronter le tragique de l'existence.
;À retenir
:Pour Nietzsche, l'art naît de la tension entre deux forces : l'apollinien (ordre et forme) et le dionysiaque (ivresse et dissolution).
== Conclusion ==
L'art est une notion complexe qui ne se laisse pas enfermer dans une définition unique. Les différentes conceptions que nous avons présentées (l'art comme imitation, comme expression, comme institution) ne sont pas nécessairement contradictoires : elles éclairent des aspects différents de ce phénomène multiple qu'est l'art. La question du rapport entre art et technique, longtemps minorée par la tradition moderne, montre par ailleurs que les frontières du « beau » sont plus mouvantes qu'on ne le croit.
Plutôt que de chercher une réponse définitive à la question « qu'est-ce que l'art ? », le travail philosophique consiste donc à mettre en évidence les tensions qui traversent cette notion : entre imitation et création, entre génie et travail, entre liberté et engagement, entre vérité sensible et vérité conceptuelle. Comprendre ce qu'est l'art, c'est aussi comprendre quelque chose d'essentiel sur ce que nous sommes en tant qu'êtres humains capables de produire et de reconnaître des œuvres.
== Notes et Références ==
{{Références|colonnes = 2}}
== Bibliographie ==
=== Œuvres classiques ===
* [[Pour lire Platon|Platon]], ''[[s:La République|La République]]'', trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934, Livre X
* Aristote, ''[[s:Poétique (trad. Ruelle)|Poétique]]'', trad. Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris : Seuil, 1980
* Kant, Emmanuel, ''[[s:Critique du jugement|Critique de la faculté de juger]]'', trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993
* Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, ''[[s:Cours d'Esthétique (Hegel)|Esthétique]]'', trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]
* Nietzsche, Friedrich, ''[[s:L’Origine de la Tragédie|La Naissance de la tragédie]]'', trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977
=== Études contemporaines ===
* Danto, Arthur C., ''La Transfiguration du banal'', trad. Claude Hary-Schaeffer, Paris : Seuil, 1989
* Dewey, John, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]
* Genette, Gérard, ''L'Œuvre de l'art'', Paris : Seuil, 1994-1997, 2 volumes
* Jimenez, Marc, ''Qu'est-ce que l'esthétique ?'', Paris : Gallimard, « Folio essais », 1997
* Schaeffer, Jean-Marie, ''L'Art de l'âge moderne : l'esthétique et la philosophie de l'art du XVIII{{e}} siècle à nos jours'', Paris : Gallimard, 1992
[[Catégorie:Manuel de terminale de philosophie (livre)]]
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L'art occupe une place importante dans nos vies. Nous le rencontrons dans les musées, dans les rues, dans la musique que nous écoutons ou les films que nous regardons. Mais qu'est-ce que l'art exactement ? Une chanson populaire est-elle de l'art au même titre qu'un opéra ? Un urinoir signé par Marcel Duchamp et exposé dans un musée est-il une œuvre d'art ? Et quand nous disons d'un tableau qu'il est beau, exprimons-nous un simple goût personnel ou prétendons-nous à quelque chose de plus ?
Ces questions ne sont pas seulement curieuses : elles touchent à des problèmes philosophiques bien réels. Définir l'art, c'est aussi se demander ce que cherche l'artiste, ce que l'œuvre nous fait, et ce que nous attendons d'elle. Ce chapitre suit un fil directeur : comprendre pourquoi il est si difficile de dire ce qu'est l'art, et examiner les principales réponses que les philosophes ont proposées. Nous verrons que chaque grande conception, qu'il s'agisse de l'art comme imitation, comme expression ou comme institution, éclaire un aspect du problème sans le résoudre complètement. La question du rapport entre art et technique reste, encore aujourd'hui, l'une des plus vives.
== I. Qu'est-ce que l'art ? ==
=== Une première difficulté : définir l'art ===
Définir l'art n'est pas simple. À première vue, nous reconnaissons tous un tableau, une sculpture ou une chanson. Pourtant, quand on essaye de dire précisément ce qui fait qu'une chose est de l'art, les difficultés commencent. Un urinoir exposé dans un musée est-il de l'art ? Une photographie peut-elle être de l'art au même titre qu'une peinture ? Une bande dessinée a-t-elle la même valeur artistique qu'un roman ?
Une difficulté supplémentaire vient du mot lui-même. Le terme français « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê''. Or, dans l'Antiquité, ces mots désignaient un savoir-faire au sens large : il y avait un art du médecin, un art du cordonnier, un art du peintre. Le sens moderne d'« art », qui désigne avant tout les beaux-arts (peinture, sculpture, musique, poésie...), ne s'est imposé qu'au XVIII{{e}} siècle. Rappelons donc que la séparation entre « art » et « technique » n'a pas toujours existé, et qu'elle reste philosophiquement discutée.
Les philosophes ont proposé plusieurs définitions de l'art au sens moderne. Pour certains, l'art se définit par sa fonction : il doit produire du beau, exprimer des émotions, ou imiter la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-605c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Pour d'autres, l'art se définit par son contexte social : est art ce qu'une société ou une institution culturelle reconnaît comme tel<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic: An Institutional Analysis'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>.
=== L'art et le beau ===
[[Fichier:Mona Lisa, by Leonardo da Vinci, from C2RMF retouched.jpg|vignette|gauche|Léonard de Vinci, ''La Joconde'', 1503-1506, Musée du Louvre]]
Pendant longtemps, on a pensé que l'art avait pour fonction principale de produire de la beauté. Cette idée traverse une grande partie de l'histoire de la philosophie. Mais que signifie exactement dire d'une œuvre qu'elle est belle ?
Emmanuel Kant, au XVIII{{e}} siècle, propose une analyse célèbre de ce type de jugement. Quand je dis qu'une chose est belle, je n'exprime pas seulement mon plaisir personnel, comme lorsque je dis que j'aime le chocolat. Je prétends à quelque chose de plus : je demande en quelque sorte l'accord des autres, comme si la beauté de l'objet devait s'imposer à eux aussi<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §6, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. C'est ce que Kant appelle l'universalité subjective du jugement de goût : je ne peux pas démontrer scientifiquement qu'une chose est belle, mais je prétends quand même que mon jugement vaut pour tout le monde. Le jugement de goût est subjectif (il porte sur mon sentiment), mais il prétend à une validité universelle.
Pour Kant, le beau se caractérise aussi par une forme qui plaît sans concept, c'est-à-dire sans que nous ayons besoin de savoir à quoi sert l'objet ou ce qu'il représente<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §2, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Quand nous admirons une fleur, nous la trouvons belle non pas parce qu'elle est utile, mais simplement parce que sa forme nous plaît, indépendamment de tout intérêt pratique.
Lier l'art à la beauté pose pourtant problème. Beaucoup d'œuvres d'art contemporaines ne cherchent pas à être belles : elles peuvent être dérangeantes, laides, provocatrices. Cela signifie-t-il qu'elles ne sont pas de l'art ? Au XX{{e}} siècle, de nombreux artistes ont remis en question l'idée que l'art doive produire du beau<ref>Arthur C. Danto, ''The Abuse of Beauty: Aesthetics and the Concept of Art'', Chicago : Open Court, 2003</ref>.
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== II. Les grandes conceptions de l'art ==
=== L'art comme imitation : la théorie de la mimésis ===
Pour [[Pour lire Platon|Platon]], certains arts, particulièrement la peinture et la poésie, sont essentiellement une imitation (''mimésis'') de la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-608b, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Soulignons que la critique de Platon ne porte pas sur tous les arts au sens grec (la médecine, l'architecture ou la rhétorique sont aussi des ''tekhnai''), mais spécifiquement sur les arts mimétiques qui produisent des images.
Cette critique repose sur la théorie des Idées. Pour Platon, le monde sensible que nous percevons n'est qu'une copie imparfaite des Idées éternelles, qui sont la véritable réalité. Or l'artiste qui peint un lit copie un lit sensible, qui est lui-même une copie de l'Idée du lit. L'art pictural est donc une copie de copie, deux fois éloignée de la [[Dictionnaire de philosophie/Vérité|vérité]].
Cette vision de l'art mimétique est négative chez Platon. Pour lui, le peintre ne possède pas de connaissance véritable : il ne sait pas comment fabriquer un lit, il sait seulement comment représenter ses apparences. De plus, l'art mimétique s'adresse à la partie émotive de l'âme plutôt qu'à notre [[Manuel de terminale de philosophie/Raison|raison]], ce qui peut nous égarer<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 605c</ref>. C'est pourquoi Platon va jusqu'à proposer d'exclure les poètes de la cité idéale.
[[Fichier:Greece Epidauros - ancient theatre.jpg|vignette|droite|Le théâtre d'Épidaure (IV{{e}} siècle av. J.-C.), Grèce]]
[[Dictionnaire de philosophie/Aristote|Aristote]] reprend l'idée de mimésis mais lui donne une signification beaucoup plus positive. Pour lui, l'imitation est naturelle à l'être humain : nous apprenons en imitant, et nous prenons plaisir à voir des imitations<ref>Aristote, ''Poétique'', 1448b4-17, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>. La tragédie, par exemple, imite des actions humaines sérieuses et permet au spectateur de vivre une expérience particulière : la catharsis<ref>Aristote, ''Poétique'', 1449b24-28</ref>. Le sens exact de ce terme est discuté depuis l'Antiquité : on le traduit le plus souvent par « purification » des émotions de pitié et de peur, mais on a aussi proposé « purgation », « clarification » ou encore « mise en forme » des affects. Toutes ces traductions tentent de saisir l'idée que la tragédie agit sur les émotions du spectateur d'une manière bénéfique. Le théâtre grec, avec ses grandes représentations tragiques, illustre cette conception de l'art comme imitation capable de toucher profondément le spectateur.
;Mimésis
:Terme grec qui signifie « imitation ». Dans la philosophie antique, la mimésis désigne la représentation de la réalité par certains arts, notamment la peinture, la sculpture et la poésie.
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=== L'art comme expression ===
Une autre grande conception définit l'art comme expression des émotions. Selon cette théorie, l'artiste ne copie pas la réalité, mais exprime ses sentiments intérieurs à travers son œuvre. Quand un musicien compose une mélodie triste, il ne décrit pas la tristesse de l'extérieur, il la rend sensible directement dans les sons<ref>R. G. Collingwood, ''The Principles of Art'', Oxford : Clarendon Press, 1938</ref>.
Cette idée s'est développée surtout au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, notamment avec le romantisme qui valorise la subjectivité de l'artiste et le processus créatif. L'œuvre d'art devient alors le moyen par lequel l'artiste communique avec le public : elle transmet des émotions que les mots ordinaires ne peuvent pas toujours formuler<ref>Léon Tolstoï, ''Qu'est-ce que l'art ?'', 1897</ref>.
Cette conception soulève cependant des questions. Toutes les œuvres d'art expriment-elles vraiment des émotions ? Et si oui, s'agit-il toujours des émotions de l'artiste ? Certaines œuvres peuvent être froides, calculées, conceptuelles, sans rapport apparent avec les sentiments personnels de leur créateur. Comment, par ailleurs, distinguer l'art de la simple décharge émotionnelle ? Crier sa colère n'est pas faire une œuvre : encore faut-il que l'émotion soit travaillée, mise en forme, partagée.
=== L'art comme institution sociale ===
[[Fichier:Marcel Duchamp, 1917, Fountain, photograph by Alfred Stieglitz.jpg|vignette|gauche|Marcel Duchamp, ''Fontaine'', 1917 (photographie d'Alfred Stieglitz)]]
Au XX{{e}} siècle, une nouvelle approche apparaît, souvent appelée théorie institutionnelle de l'art. Selon cette approche, ce qui fait qu'un objet est une œuvre d'art, ce n'est pas ses qualités propres (beauté, expression, imitation), mais le fait qu'il soit reconnu comme art dans un certain contexte.
Deux philosophes américains ont joué un rôle majeur dans cette approche, mais avec des accents différents. Arthur Danto insiste sur le fait qu'un objet ordinaire devient œuvre d'art quand il est inséré dans une « atmosphère de théorie artistique » et un « monde de l'art » (''artworld'') qui lui donne du sens<ref>Arthur C. Danto, « The Artworld », ''The Journal of Philosophy'', vol. 61, n° 19, 1964, p. 571-584</ref>. Pour Danto, c'est l'interprétation, la lecture culturelle de l'objet, qui le constitue comme œuvre. George Dickie propose une formulation plus structurelle : une œuvre d'art est un artefact sur lequel une personne agissant au nom du monde de l'art confère le statut de « candidat à l'appréciation »<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>. Dickie met davantage l'accent sur le rôle des institutions concrètes (musées, galeries, critiques) qui attribuent ce statut.
Le « monde de l'art » désigne ainsi l'ensemble des institutions, des personnes et des pratiques qui entourent l'art : les musées, les galeries, les critiques, les conservateurs, les artistes eux-mêmes. Cette théorie explique pourquoi Marcel Duchamp a pu présenter un urinoir renversé, intitulé ''Fontaine'' (1917), comme une œuvre d'art. L'objet en lui-même n'a rien d'artistique : c'est un objet manufacturé ordinaire. Mais en le signant, en lui donnant un titre et en le présentant dans un contexte artistique, Duchamp l'a transformé en art. Ces objets, que Duchamp appelait des « ready-made », remettent en question l'idée traditionnelle selon laquelle l'artiste doit fabriquer ou transformer matériellement son œuvre.
Cette approche a l'avantage d'expliquer l'évolution de l'art et sa diversité. Elle montre que ce qui compte comme art change selon les époques et les sociétés. Elle soulève cependant plusieurs questions : qui décide ce qui est art ? Le monde de l'art a-t-il tous les pouvoirs ? Cette approche ne risque-t-elle pas de justifier n'importe quoi ? On lui objectera notamment qu'elle décrit le fonctionnement social de l'art sans dire pourquoi telle œuvre mérite plutôt qu'une autre d'être reconnue.
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== III. Art, technique et création ==
=== L'artiste et l'artisan ===
Comme nous l'avons vu, le mot « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê'' : ces termes désignaient à l'origine tout savoir-faire. Au sens ancien, le médecin, le menuisier et le peintre exerçaient tous un « art ». La distinction moderne entre l'artiste (qui crée des œuvres uniques) et l'artisan (qui fabrique des objets utiles selon des règles) n'a donc pas toujours existé.
Cette distinction s'établit progressivement à partir de la Renaissance et surtout au XVIII{{e}} siècle, avec la séparation des « beaux-arts » et des « arts mécaniques ». On peut la formuler par plusieurs critères, qu'il faut comprendre comme des tendances générales et non comme des oppositions absolues :
{| class="wikitable"
! L'artisan !! L'artiste
|-
| Fabrique surtout des objets utiles || Crée des œuvres dont la valeur n'est pas l'utilité
|-
| Suit le plus souvent des règles transmises || Invente parfois ses propres règles
|-
| Tend à reproduire le même type d'objet || Crée plutôt des œuvres singulières
|-
| Travaille pour un commanditaire ou un usage || Cherche l'expression ou la beauté
|}
Cette opposition reste fragile. Un artisan peut être créatif, inventer de nouvelles formes, faire preuve de goût. Inversement, un artiste suit aussi des techniques, apprend un métier, applique des règles. L'artisanat d'art produit des pièces uniques, tandis que certaines pratiques artistiques modernes ou contemporaines utilisent au contraire la série, la reproduction, voire la délégation de la fabrication à des assistants. Beaucoup d'œuvres anciennes étaient elles-mêmes produites par des ateliers fonctionnant comme des entreprises artisanales (pensons à l'atelier de Rubens). La frontière entre art et artisanat est donc plus souple qu'elle n'y paraît, et elle dépend en grande partie de la manière dont une société valorise certaines productions plutôt que d'autres.
=== Le génie et le [[Manuel de terminale de philosophie/Travail|travail]] ===
Une autre question concerne le rôle du génie et du travail dans la création artistique. Le mot « génie » désigne, dans la tradition philosophique, un don naturel exceptionnel. Pour Kant, le génie est le « talent (don de la [[Manuel de terminale de philosophie/Nature|nature]]) qui donne ses règles à l'art »<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §46, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Le génie crée des œuvres originales sans suivre de règles préétablies, et ces œuvres deviennent elles-mêmes modèles pour d'autres.
Cette conception, qui sera ensuite amplifiée par le romantisme, a parfois été contestée. De nombreux artistes ont insisté sur le fait que la création est aussi le résultat d'un long travail, d'une pratique patiente, d'un apprentissage technique. L'inspiration ne suffit pas : elle suppose une discipline régulière, sans laquelle l'œuvre ne peut prendre forme.
Génie et travail ne sont donc peut-être pas opposés. La création artistique semble exiger les deux : un don ou une sensibilité particulière, et l'effort patient qui permet à ce don de s'incarner dans une œuvre.
=== L'art est-il soumis à des règles ? ===
Cette question fait écho à la précédente. Si l'artiste est un créateur libre, doit-il respecter des règles ? La tradition classique affirmait l'existence de règles précises (perspective, harmonie, composition, proportions) que l'artiste devait connaître et suivre. Au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, beaucoup d'artistes ont au contraire revendiqué la rupture avec les règles établies : peinture abstraite, musique atonale, poésie en vers libres.
Remarquons cependant que rompre avec certaines règles, c'est souvent en suivre d'autres ou en inventer de nouvelles. Une œuvre totalement sans règle serait-elle encore une œuvre, ou seulement un chaos ? La question, plutôt que de savoir s'il faut ou non des règles, est peut-être de savoir quel type de règles permet à la créativité de s'exprimer pleinement.
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== IV. Les enjeux de l'art ==
=== L'art et la vérité ===
:''Approfondir'' : [[Dictionnaire de philosophie/Art et Vérité|Art et Vérité]]
Une question décisive est de savoir si l'art peut dire quelque chose de vrai sur le monde. Pour Platon, comme nous l'avons vu, les arts mimétiques sont éloignés de la vérité puisqu'ils n'imitent que les apparences. On peut cependant penser autrement. Aristote considérait que la poésie révèle des [[Dictionnaire de philosophie/Vérité|vérité]]s plus universelles que l'histoire, parce qu'elle dit non pas ce qui est arrivé, mais ce qui pourrait arriver selon la nécessité ou la vraisemblance<ref>Aristote, ''Poétique'', 1451b5-10</ref>.
Au XIX{{e}} siècle, Hegel affirme que l'art est une façon pour l'esprit de se manifester et de se connaître lui-même. L'art exprime la vérité de manière sensible, à travers des images et des formes, plutôt que par des concepts abstraits<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>. Toutefois, Hegel ne place pas l'art à égalité avec la philosophie : pour lui, l'art, la [[Manuel de terminale de philosophie/Religion|religion]] et la philosophie sont les trois formes de l'« esprit absolu », et la philosophie occupe le rang le plus élevé parce qu'elle exprime conceptuellement, donc plus complètement, ce que l'art exprime sensiblement. L'art reste néanmoins une voie d'accès à la vérité, irremplaçable parce qu'il rend la pensée perceptible.
Deux leçons opposées peuvent ainsi être tirées de cette tradition : soit l'art s'éloigne de la vérité (Platon), soit il en est une forme privilégiée mais incomplète (Hegel). Dans tous les cas, la question du rapport entre art et vérité ne se réduit pas à celle de l'exactitude documentaire : un roman peut être faux dans les détails et révéler quelque chose de profondément vrai sur l'existence humaine.
=== L'art et la société ===
L'art n'existe jamais en dehors d'un contexte social. Il reflète la société dans laquelle il naît, avec ses valeurs, ses conflits, ses espoirs et ses contradictions. L'art peut être vu comme un miroir de la société, mais aussi comme un moyen de la critiquer ou de la transformer.
L'art peut avoir plusieurs fonctions sociales : renforcer l'identité d'un groupe, transmettre des traditions culturelles, célébrer des événements importants, contester l'ordre établi, dénoncer des injustices, ou imaginer d'autres façons de vivre. L'art politique, par exemple, utilise les images et les symboles pour faire passer des messages sur les questions sociales et politiques<ref>Walter Benjamin, « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique », 1936</ref>.
Méfions-nous toutefois des interprétations trop simples. L'art n'est pas seulement un reflet passif de la société : il participe activement à la construction de nos façons de voir et de penser le monde. Les œuvres d'art peuvent ouvrir des perspectives nouvelles, faire voir des choses que l'on n'avait pas remarquées, faire éprouver des émotions que l'on ne connaissait pas. C'est en ce sens que l'art peut transformer la société : en transformant d'abord notre regard.
=== L'art et la liberté ===
Un dernier enjeu concerne la liberté de l'art. Faut-il que l'art soit complètement libre, sans contraintes ni obligations ? Ou doit-il se mettre au service de causes morales, politiques ou sociales ?
Cette question divise les philosophes et les artistes. Certains défendent l'idée de « l'art pour l'art », c'est-à-dire l'idée que l'art doit rester autonome et ne servir aucun but extérieur. D'autres pensent au contraire que l'art doit être engagé et servir des objectifs sociaux<ref>John Dewey, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]</ref>.
Cette tension traverse toute l'histoire de l'art moderne et contemporain. Elle pose une question décisive : l'art peut-il être à la fois libre et utile ? Peut-il échapper aux contraintes sociales tout en gardant une dimension collective et partagée ?
== V. Exemples de sujets de dissertation ==
=== Sujets sur la définition et la nature de l'art ===
* Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ?
:Cette question nous demande de réfléchir aux critères qui font qu'un objet mérite le nom d'œuvre d'art. Est-ce la beauté ? Le fait d'être fabriqué par un artiste ? Le fait d'être exposé dans un musée ? Il faut examiner les différentes définitions possibles et leurs limites.
* L'art peut-il se passer de la référence au beau ?
:Pendant longtemps, on a pensé que l'art devait créer du beau. Mais beaucoup d'œuvres contemporaines sont laides, violentes ou dérangeantes. Peut-on les considérer comme de l'art ? Ce sujet interroge le lien entre art et beauté.
* Une œuvre d'art peut-elle ne pas être belle ?
:Cette question ressemble à la précédente mais insiste sur un cas particulier : peut-on appeler « œuvre d'art » quelque chose qui n'est pas beau ? Il faut distinguer la beauté d'autres qualités que peut avoir l'art : l'expression, la force, la provocation.
* L'originalité suffit-elle à faire la valeur d'une œuvre d'art ?
:On valorise souvent l'originalité en art : être nouveau, surprendre, innover. Mais est-ce suffisant ? Une œuvre simplement originale mais sans profondeur a-t-elle de la valeur ? Il faut peser ce qui compte vraiment dans une œuvre.
=== Sujets sur l'art et l'imitation ===
* L'œuvre d'art est-elle une imitation de la nature ?
:Selon Platon et Aristote, certains arts imitent la réalité. Un peintre copie un paysage, un sculpteur reproduit un corps humain. Mais tous les arts imitent-ils vraiment ? La musique abstraite ou la peinture non-figurative imitent-elles quelque chose ?
* L'art doit-il suivre la nature ?
:Ce sujet demande si l'artiste doit prendre la nature comme modèle ou s'il peut s'en écarter librement. Faut-il représenter les choses telles qu'elles sont ou peut-on les transformer, les déformer, les réinventer ?
* Faut-il prendre la nature pour modèle ?
:Question proche de la précédente. Elle interroge la légitimité de la nature comme référence pour l'art. L'artiste doit-il chercher à égaler ou dépasser la nature ? Ou doit-il créer quelque chose de totalement différent ?
* L'imitation en art est-elle aliénation ou invention ?
:Imiter, est-ce se soumettre à un modèle extérieur (aliénation) ou est-ce une façon de créer quelque chose de nouveau (invention) ? Même en copiant, l'artiste n'ajoute-t-il pas sa vision personnelle ?
=== Sujets sur l'art et la création ===
* L'artiste est-il un créateur ?
:Le terme « créateur » est fort : il désigne celui qui fait exister quelque chose à partir de rien. L'artiste crée-t-il vraiment ou se contente-t-il de transformer des matériaux existants ? Sa création est-elle comparable à celle d'un dieu ?
* L'artiste est-il nécessairement un homme de génie ?
:Le génie désigne un don naturel exceptionnel. Pour faire de l'art, faut-il être un génie ou peut-on être simplement talentueux, travailleur ? L'art est-il réservé à quelques élus ou accessible à tous ?
* L'art est-il le fruit du travail ou du génie ?
:Ce sujet oppose deux visions : l'art comme résultat d'un effort, d'une technique acquise par l'exercice (travail) ou l'art comme don spontané, inspiration venue naturellement (génie). Les deux sont-ils nécessaires ?
* L'artiste est-il maître de son œuvre ?
:L'artiste contrôle-t-il totalement ce qu'il crée ? Ou bien son œuvre lui échappe-t-elle une fois créée ? D'autres facteurs (l'[[Manuel de terminale de philosophie/Inconscient|inconscient]], l'inspiration, le hasard, le public) n'interviennent-ils pas dans la création ?
=== Sujets sur l'art et la vérité ===
* L'art peut-il être un moyen d'accéder à la vérité ?
:Pour Platon, l'art mimétique nous éloigne de la vérité car il imite les apparences. Mais d'autres pensent que l'art révèle des vérités profondes sur l'existence humaine. Un roman, un tableau peuvent-ils nous apprendre quelque chose de vrai ?
* L'art nous éloigne-t-il de la réalité ?
:L'art crée des mondes imaginaires, invente des histoires, transforme les choses. Ne nous fait-il pas fuir la réalité plutôt que nous aider à la comprendre ? Ou bien nous permet-il de mieux voir cette réalité en la présentant autrement ?
* L'artiste nous fait-il découvrir des vérités ?
:Ce sujet demande si l'artiste a un rôle de révélateur : nous montre-t-il des aspects cachés du monde ou de nous-mêmes ? Ou bien nous offre-t-il seulement du plaisir et du divertissement ?
* L'art nous apprend-il quelque chose ?
:L'art a-t-il une fonction éducative ? Nous enseigne-t-il des connaissances, des émotions, des façons de voir ? Ou reste-t-il dans le domaine du sentiment sans nous transmettre de savoir véritable ?
=== Sujets sur l'art et la société ===
* L'art peut-il transformer la société ?
:L'art a-t-il un pouvoir politique et social ? Peut-il changer les mentalités, faire évoluer les mœurs, provoquer des changements collectifs ? Ou reste-t-il sans effet réel sur la vie sociale ?
* Une société peut-elle se passer d'art ?
:L'art est-il un luxe dont on pourrait se passer ou un besoin fondamental ? Toutes les sociétés humaines ont produit de l'art : est-ce un hasard ou une nécessité ?
* L'art est-il le reflet d'une société ?
:Ce sujet interroge le lien entre art et société. L'art exprime-t-il simplement les valeurs, les croyances, les problèmes d'une époque ? Ou possède-t-il une autonomie qui le met à distance de la société ?
* Les pratiques artistiques transforment-elles le monde ?
:Question proche de « l'art peut-il transformer la société ? » mais qui insiste sur l'action concrète. Les artistes, par leur travail quotidien, changent-ils vraiment quelque chose au monde ou leurs œuvres restent-elles sans conséquence ?
=== Sujets sur l'art et la liberté ===
* La liberté de l'artiste rend-elle impossible toute définition de l'art ?
:Si l'artiste est totalement libre de créer ce qu'il veut, peut-on encore définir ce qu'est l'art ? La liberté artistique ne conduit-elle pas à ce que n'importe quoi puisse être appelé art ?
* L'artiste doit-il chercher à plaire ?
:L'artiste crée-t-il pour son public ou pour lui-même ? Doit-il tenir compte des goûts de ceux qui regardent son œuvre ou peut-il les ignorer complètement ? Le succès commercial ou populaire est-il un critère de qualité ?
* L'artiste peut-il tout se permettre ?
:La liberté artistique a-t-elle des limites ? Peut-on tout montrer, tout dire au nom de l'art ? Y a-t-il des règles morales, politiques ou esthétiques que l'artiste doit respecter ?
* En quoi l'art favorise-t-il la liberté ?
:Ce sujet demande de montrer le lien positif entre art et liberté. Comment l'art nous libère-t-il ? En nous faisant imaginer d'autres possibles ? En nous permettant de critiquer l'ordre existant ? En développant notre sensibilité ?
=== Sujets sur l'art et la technique ===
* Y a-t-il une différence essentielle entre l'artiste et l'artisan ?
:L'artisan fabrique des objets utiles selon des règles établies. L'artiste crée des œuvres uniques et originales. Mais cette distinction est-elle vraiment fondamentale ? Un artisan ne peut-il pas être créatif ? Un artiste ne suit-il pas aussi des techniques ?
* L'art est-il soumis à des règles ?
:Peut-on faire de l'art sans respecter certaines règles (perspective, harmonie, composition) ? Ou bien l'artiste est-il totalement libre de s'affranchir de toute contrainte ? Les règles tuent-elles la créativité ou la rendent-elles possible ?
* Y a-t-il une beauté des objets techniques ?
:Un objet purement fonctionnel (une voiture, un pont, un ordinateur) peut-il être beau ? La technique et l'art sont-ils compatibles ou opposés ? La beauté nécessite-t-elle une intention artistique ?
=== Sujets sur la fonction de l'art ===
* L'art est-il nécessaire à l'homme ?
:Ce sujet demande si l'art répond à un besoin humain fondamental. Pourrait-on vivre sans art ou manquerait-il quelque chose d'essentiel à notre existence ? Qu'apporte l'art que rien d'autre ne peut apporter ?
* L'art est-il utile ?
:L'utilité désigne ce qui sert à quelque chose de pratique. L'art a-t-il une fonction précise ou reste-t-il dans le domaine du gratuit, du désintéressé ? Peut-on mesurer l'utilité de l'art ?
* La valeur de l'art réside-t-elle dans son inutilité ?
:Paradoxe : et si justement la grandeur de l'art était de ne servir à rien de pratique ? L'art nous permet-il d'échapper à la logique de l'utilité qui domine notre vie ? Son « inutilité » n'est-elle pas sa plus grande qualité ?
* L'homme a-t-il besoin de l'art ?
:Question proche de « l'art est-il nécessaire ? » mais formulée différemment. Elle insiste sur le besoin humain : qu'est-ce qui, dans notre nature, nous pousse vers l'art ? Quel manque l'art vient-il combler ?
== VI. Extraits d'œuvres philosophiques à étudier ==
=== Platon, ''La République'', Livre X (598b-c) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| — Maintenant considère ceci. Quel but se propose la peinture relativement à chaque objet ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît tel qu'il paraît ; est-ce l'imitation de l'apparence ou de la réalité ?
— De l'apparence, dit-il.
— L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai, et, s'il peut tout exécuter, c'est, semble-t-il, qu'il ne touche qu'une petite partie de chaque chose, et cette partie n'est qu'un fantôme.|Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>}}
==== Explication ====
Dans ce passage, Socrate interroge la nature de la peinture, prise comme exemple d'art mimétique. Il établit une distinction fondamentale entre deux types de représentation :
* représenter les choses telles qu'elles sont (leur réalité essentielle)
* représenter les choses telles qu'elles paraissent (leur apparence sensible)
La réponse de son interlocuteur est claire : la peinture imite l'apparence, pas la réalité profonde.
Cette conclusion conduit Platon à affirmer que l'art mimétique est « bien éloigné du vrai ». Le peintre ne produit que des « fantômes », des simulacres qui ne touchent qu'une « petite partie » superficielle des choses.
Cette critique s'inscrit dans la théorie platonicienne des Idées : seules les Idées sont véritablement réelles, tandis que le monde sensible n'en est qu'une copie imparfaite, et la peinture n'est qu'une copie de cette copie. Précisons que la critique vise spécifiquement les arts mimétiques (peinture, poésie), et non tout savoir-faire (''tekhnê'').
;À retenir
:Pour Platon, les arts mimétiques s'éloignent de la vérité car ils imitent l'apparence et non l'essence des choses.
=== Aristote, ''Poétique'', chapitre 4 (1448b 4-19) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Il semble bien que deux causes, et deux causes naturelles, aient donné naissance à la poésie. Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance (l'homme diffère des autres animaux en ce qu'il est très apte à l'imitation et c'est au moyen de celle-ci qu'il acquiert ses premières connaissances) et, en second lieu, tous les hommes prennent plaisir aux imitations.|Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b<ref>Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>}}
==== Explication ====
Aristote présente ici une conception profondément différente de l'imitation que celle de Platon. Pour Aristote, l'imitation (''mimésis'') n'est pas un éloignement dangereux de la vérité, mais une tendance naturelle de l'être humain, présente dès l'enfance.
Aristote identifie deux raisons pour lesquelles l'art imitatif existe et s'est développé :
# L'imitation comme moyen d'apprentissage : c'est en imitant que l'enfant acquiert ses premières connaissances. L'art a donc une fonction cognitive.
# L'imitation comme source de plaisir : nous prenons plaisir à reconnaître dans une représentation ce qu'elle représente, et nous prenons aussi plaisir au processus créateur lui-même.
L'art répond ainsi à un besoin humain fondamental.
;À retenir
:Pour Aristote, l'imitation est naturelle à l'homme et lui permet d'apprendre tout en lui procurant du plaisir.
=== Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1 et §5 ===
==== Texte (§1) ====
{{Citation bloc| Pour décider si quelque chose est beau ou non, nous ne rapportons pas par l'entendement la représentation à l'objet en vue d'une connaissance, mais par l'imagination (peut-être liée à l'entendement) nous la rapportons au sujet et au sentiment de plaisir ou de peine de celui-ci. Le jugement de goût n'est donc pas un jugement de connaissance ; par conséquent il n'est pas logique, mais esthétique.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Texte (§5) ====
{{Citation bloc| Le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'une représentation par une satisfaction dégagée de tout intérêt. L'objet d'une semblable satisfaction s'appelle beau.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Explication ====
Dans le premier extrait (§1), Kant établit la distinction entre jugement de connaissance et jugement de goût.
{| class="wikitable"
! Jugement de connaissance !! Jugement de goût
|-
| Porte sur l'objet || Porte sur le sentiment du sujet
|-
| Logique || Esthétique
|-
| Cherche à connaître || Exprime un plaisir
|}
Quand je juge qu'une chose est belle, je ne cherche pas à connaître l'objet mais j'exprime un sentiment. Le jugement esthétique ne porte pas sur les propriétés objectives de l'objet, mais sur l'effet que sa représentation produit en moi.
Le second extrait (§5) introduit la première des caractéristiques du beau : le désintéressement. Le jugement de goût doit être « dégagé de tout intérêt » : je ne dois pas me demander si l'objet m'est utile, ni s'il existe réellement, ni s'il satisfait mes désirs. Seuls comptent la représentation de l'objet et le plaisir qu'elle me procure.
Mais il faut compléter ce point par une autre idée centrale chez Kant, exposée plus loin (§6 et suivants) : le jugement de goût prétend à l'universalité subjective. Quand je dis « cette œuvre est belle », je ne dis pas seulement « elle me plaît », je demande l'accord d'autrui, comme si le beau valait pour tous. Cette prétention à l'universel est subjective, parce qu'elle ne repose pas sur un concept objectif : je ne peux pas démontrer la beauté comme on démontre un théorème. Le jugement esthétique est donc à la fois subjectif (par sa source) et universel (par sa prétention), ce qui en fait, pour Kant, un type de jugement très particulier.
;À retenir
:Pour Kant, le jugement de goût est désintéressé (sans considération d'utilité) et prétend à une universalité subjective : il vaut pour tous, mais sans reposer sur un concept démontrable.
=== Hegel, ''Esthétique'', Introduction ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Mais il est permis de soutenir dès maintenant que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car la beauté artistique est la beauté née et comme deux fois née de l'esprit. Or autant l'esprit et ses créations sont plus élevées que la nature et ses manifestations, autant le beau artistique est lui aussi plus élevé que la beauté de la nature.|Hegel, ''Esthétique'', Introduction<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>}}
==== Explication ====
Hegel renverse ici la hiérarchie traditionnelle qui plaçait la beauté naturelle au-dessus de la beauté artistique. Pour lui, une œuvre d'art, même médiocre, est supérieure à la plus belle chose naturelle, car elle est le produit de l'esprit.
L'expression « deux fois née de l'esprit » signifie que l'œuvre d'art est doublement spirituelle :
# Première naissance : elle est créée par un esprit humain (l'artiste)
# Seconde naissance : elle contient en elle un contenu spirituel (une idée, une signification)
La nature, au contraire, est privée d'esprit : elle existe de manière immédiate, sans réflexion ni liberté. L'œuvre d'art manifeste la liberté créatrice de l'esprit humain, et c'est cette dimension spirituelle qui fait sa valeur.
Précisons toutefois la position de l'art dans la philosophie hégélienne. L'art appartient, avec la religion et la philosophie, à ce que Hegel appelle l'« esprit absolu ». Mais ces trois formes ne sont pas équivalentes : l'art exprime la vérité de manière sensible (par des images), la religion sous la forme de la représentation, et la philosophie sous la forme du concept. La philosophie occupe donc le rang le plus élevé, parce qu'elle saisit conceptuellement ce que l'art ne fait que rendre sensible. L'art reste néanmoins une forme essentielle de manifestation de la vérité.
;À retenir
:Pour Hegel, l'art est supérieur à la nature parce qu'il est produit par l'esprit, mais il reste subordonné à la philosophie qui exprime conceptuellement ce que l'art exprime sensiblement.
=== Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1 ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Nous aurons beaucoup gagné pour la science esthétique quand nous serons parvenus non seulement à la compréhension logique, mais à la certitude immédiate de cette idée que le développement de l'art est lié à la dualité de l'apollinien et du dionysiaque, de même que la procréation suppose la dualité des sexes, au sein d'une lutte perpétuelle et par des réconciliations seulement périodiques.|Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1<ref>Friedrich Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1, trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977</ref>}}
==== Explication ====
Nietzsche introduit ici sa distinction fondamentale entre deux pulsions artistiques : l'apollinien (du nom du dieu Apollon) et le dionysiaque (du dieu Dionysos). Ces deux forces sont en tension permanente, comme les deux sexes dans la procréation, et leur union produit les plus grandes œuvres d'art.
{| class="wikitable"
! Apollinien !! Dionysiaque
|-
| Principe d'individualisation || Principe de dissolution
|-
| Forme, mesure, clarté || Ivresse, fusion, chaos
|-
| Beauté harmonieuse || Extase musicale
|-
| Images claires (sculpture) || Musique et danse
|-
| Rêve || Ivresse
|}
Nietzsche montre que l'art grec, et particulièrement la tragédie, réalise la synthèse de ces deux principes : le chœur dionysiaque et le dialogue apollinien s'unissent pour créer une œuvre qui permet d'affronter le tragique de l'existence.
;À retenir
:Pour Nietzsche, l'art naît de la tension entre deux forces : l'apollinien (ordre et forme) et le dionysiaque (ivresse et dissolution).
== Conclusion ==
L'art est une notion complexe qui ne se laisse pas enfermer dans une définition unique. Les différentes conceptions que nous avons présentées (l'art comme imitation, comme expression, comme institution) ne sont pas nécessairement contradictoires : elles éclairent des aspects différents de ce phénomène multiple qu'est l'art. La question du rapport entre art et technique, longtemps minorée par la tradition moderne, montre par ailleurs que les frontières du « beau » sont plus mouvantes qu'on ne le croit.
Plutôt que de chercher une réponse définitive à la question « qu'est-ce que l'art ? », le travail philosophique consiste donc à mettre en évidence les tensions qui traversent cette notion : entre imitation et création, entre génie et travail, entre liberté et engagement, entre vérité sensible et vérité conceptuelle. Comprendre ce qu'est l'art, c'est aussi comprendre quelque chose d'essentiel sur ce que nous sommes en tant qu'êtres humains capables de produire et de reconnaître des œuvres.
== Notes et Références ==
{{Références|colonnes = 2}}
== Bibliographie ==
=== Œuvres classiques ===
* [[Pour lire Platon|Platon]], ''[[s:La République|La République]]'', trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934, Livre X
* Aristote, ''[[s:Poétique (trad. Ruelle)|Poétique]]'', trad. Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris : Seuil, 1980
* Kant, Emmanuel, ''[[s:Critique du jugement|Critique de la faculté de juger]]'', trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993
* Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, ''[[s:Cours d'Esthétique (Hegel)|Esthétique]]'', trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]
* Nietzsche, Friedrich, ''[[s:L’Origine de la Tragédie|La Naissance de la tragédie]]'', trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977
=== Études contemporaines ===
* Danto, Arthur C., ''La Transfiguration du banal'', trad. Claude Hary-Schaeffer, Paris : Seuil, 1989
* Dewey, John, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]
* Genette, Gérard, ''L'Œuvre de l'art'', Paris : Seuil, 1994-1997, 2 volumes
* Jimenez, Marc, ''Qu'est-ce que l'esthétique ?'', Paris : Gallimard, « Folio essais », 1997
* Schaeffer, Jean-Marie, ''L'Art de l'âge moderne : l'esthétique et la philosophie de l'art du XVIII{{e}} siècle à nos jours'', Paris : Gallimard, 1992
[[Catégorie:Manuel de terminale de philosophie (livre)]]
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wikitext
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{{ManuelPhilo}}
L'art occupe une place importante dans nos vies. Nous le rencontrons dans les musées, dans les rues, dans la musique que nous écoutons ou les films que nous regardons. Mais qu'est-ce que l'art exactement ? Une chanson populaire est-elle de l'art au même titre qu'un opéra ? Un urinoir signé par Marcel Duchamp et exposé dans un musée est-il une œuvre d'art ? Et quand nous disons d'un tableau qu'il est beau, exprimons-nous un simple goût personnel ou prétendons-nous à quelque chose de plus ?
Ces questions ne sont pas seulement curieuses : elles touchent à des problèmes philosophiques bien réels. Définir l'art, c'est aussi se demander ce que cherche l'artiste, ce que l'œuvre nous fait, et ce que nous attendons d'elle. Ce chapitre suit un fil directeur : comprendre pourquoi il est si difficile de dire ce qu'est l'art, et examiner les principales réponses que les philosophes ont proposées. Nous verrons que chaque grande conception, qu'il s'agisse de l'art comme imitation, comme expression ou comme institution, éclaire un aspect du problème sans le résoudre complètement. La question du rapport entre art et [[Manuel de terminale de philosophie/Technique|technique]] reste, encore aujourd'hui, l'une des plus vives.
== I. Qu'est-ce que l'art ? ==
=== Une première difficulté : définir l'art ===
Définir l'art n'est pas simple. À première vue, nous reconnaissons tous un tableau, une sculpture ou une chanson. Pourtant, quand on essaye de dire précisément ce qui fait qu'une chose est de l'art, les difficultés commencent. Un urinoir exposé dans un musée est-il de l'art ? Une photographie peut-elle être de l'art au même titre qu'une peinture ? Une bande dessinée a-t-elle la même valeur artistique qu'un roman ?
Une difficulté supplémentaire vient du mot lui-même. Le terme français « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê''. Or, dans l'Antiquité, ces mots désignaient un savoir-faire au sens large : il y avait un art du médecin, un art du cordonnier, un art du peintre. Le sens moderne d'« art », qui désigne avant tout les beaux-arts (peinture, sculpture, musique, poésie...), ne s'est imposé qu'au XVIII{{e}} siècle. Rappelons donc que la séparation entre « art » et « technique » n'a pas toujours existé, et qu'elle reste philosophiquement discutée.
Les philosophes ont proposé plusieurs [[Dictionnaire de philosophie/Définition|définitions]] de l'art au sens moderne. Pour certains, l'art se définit par sa fonction : il doit produire du [[Dictionnaire de philosophie/Beau|beau]], exprimer des émotions, ou imiter la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-605c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Pour d'autres, l'art se définit par son contexte social : est art ce qu'une société ou une institution culturelle reconnaît comme tel<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic: An Institutional Analysis'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>.
=== L'art et le beau ===
[[Fichier:Mona Lisa, by Leonardo da Vinci, from C2RMF retouched.jpg|vignette|gauche|Léonard de Vinci, ''La Joconde'', 1503-1506, Musée du Louvre]]
Pendant longtemps, on a pensé que l'art avait pour fonction principale de produire de la beauté. Cette idée traverse une grande partie de l'histoire de la philosophie. Mais que signifie exactement dire d'une œuvre qu'elle est belle ?
Emmanuel Kant, au XVIII{{e}} siècle, propose une analyse célèbre de ce type de jugement. Quand je dis qu'une chose est belle, je n'exprime pas seulement mon plaisir personnel, comme lorsque je dis que j'aime le chocolat. Je prétends à quelque chose de plus : je demande en quelque sorte l'accord des autres, comme si la beauté de l'objet devait s'imposer à eux aussi<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §6, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. C'est ce que Kant appelle l'universalité subjective du jugement de goût : je ne peux pas démontrer scientifiquement qu'une chose est belle, mais je prétends quand même que mon jugement vaut pour tout le monde. Le jugement de goût est subjectif (il porte sur mon sentiment), mais il prétend à une validité universelle.
Pour Kant, le beau se caractérise aussi par une forme qui plaît sans concept, c'est-à-dire sans que nous ayons besoin de savoir à quoi sert l'objet ou ce qu'il représente<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §2, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Quand nous admirons une fleur, nous la trouvons belle non pas parce qu'elle est utile, mais simplement parce que sa forme nous plaît, indépendamment de tout intérêt pratique.
Lier l'art à la beauté pose pourtant problème. Beaucoup d'œuvres d'art contemporaines ne cherchent pas à être belles : elles peuvent être dérangeantes, laides, provocatrices. Cela signifie-t-il qu'elles ne sont pas de l'art ? Au XX{{e}} siècle, de nombreux artistes ont remis en question l'idée que l'art doive produire du beau<ref>Arthur C. Danto, ''The Abuse of Beauty: Aesthetics and the Concept of Art'', Chicago : Open Court, 2003</ref>.
{{clr}}
== II. Les grandes conceptions de l'art ==
=== L'art comme imitation : la théorie de la mimésis ===
Pour [[Pour lire Platon|Platon]], certains arts, particulièrement la peinture et la poésie, sont essentiellement une imitation (''mimésis'') de la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-608b, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Soulignons que la critique de Platon ne porte pas sur tous les arts au sens grec (la médecine, l'architecture ou la rhétorique sont aussi des ''tekhnai''), mais spécifiquement sur les arts mimétiques qui produisent des images.
Cette critique repose sur la théorie des Idées. Pour Platon, le monde sensible que nous percevons n'est qu'une copie imparfaite des Idées éternelles, qui sont la véritable réalité. Or l'artiste qui peint un lit copie un lit sensible, qui est lui-même une copie de l'Idée du lit. L'art pictural est donc une copie de copie, deux fois éloignée de la [[Dictionnaire de philosophie/Vérité|vérité]].
Cette vision de l'art mimétique est négative chez Platon. Pour lui, le peintre ne possède pas de connaissance véritable : il ne sait pas comment fabriquer un lit, il sait seulement comment représenter ses apparences. De plus, l'art mimétique s'adresse à la partie émotive de l'âme plutôt qu'à notre [[Manuel de terminale de philosophie/Raison|raison]], ce qui peut nous égarer<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 605c</ref>. C'est pourquoi Platon va jusqu'à proposer d'exclure les poètes de la cité idéale.
[[Fichier:Greece Epidauros - ancient theatre.jpg|vignette|droite|Le théâtre d'Épidaure (IV{{e}} siècle av. J.-C.), Grèce]]
[[Dictionnaire de philosophie/Aristote|Aristote]] reprend l'idée de mimésis mais lui donne une signification beaucoup plus positive. Pour lui, l'imitation est naturelle à l'être humain : nous apprenons en imitant, et nous prenons plaisir à voir des imitations<ref>Aristote, ''Poétique'', 1448b4-17, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>. La tragédie, par exemple, imite des actions humaines sérieuses et permet au spectateur de vivre une expérience particulière : la catharsis<ref>Aristote, ''Poétique'', 1449b24-28</ref>. Le sens exact de ce terme est discuté depuis l'Antiquité : on le traduit le plus souvent par « purification » des émotions de pitié et de peur, mais on a aussi proposé « purgation », « clarification » ou encore « mise en forme » des affects. Toutes ces traductions tentent de saisir l'idée que la tragédie agit sur les émotions du spectateur d'une manière bénéfique. Le théâtre grec, avec ses grandes représentations tragiques, illustre cette conception de l'art comme imitation capable de toucher profondément le spectateur.
;Mimésis
:Terme grec qui signifie « imitation ». Dans la philosophie antique, la mimésis désigne la représentation de la réalité par certains arts, notamment la peinture, la sculpture et la poésie.
{{clr}}
=== L'art comme expression ===
Une autre grande conception définit l'art comme expression des émotions. Selon cette théorie, l'artiste ne copie pas la réalité, mais exprime ses sentiments intérieurs à travers son œuvre. Quand un musicien compose une mélodie triste, il ne décrit pas la tristesse de l'extérieur, il la rend sensible directement dans les sons<ref>R. G. Collingwood, ''The Principles of Art'', Oxford : Clarendon Press, 1938</ref>.
Cette idée s'est développée surtout au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, notamment avec le romantisme qui valorise la subjectivité de l'artiste et le processus créatif. L'œuvre d'art devient alors le moyen par lequel l'artiste communique avec le public : elle transmet des émotions que les mots ordinaires ne peuvent pas toujours formuler<ref>Léon Tolstoï, ''Qu'est-ce que l'art ?'', 1897</ref>.
Cette conception soulève cependant des questions. Toutes les œuvres d'art expriment-elles vraiment des émotions ? Et si oui, s'agit-il toujours des émotions de l'artiste ? Certaines œuvres peuvent être froides, calculées, conceptuelles, sans rapport apparent avec les sentiments personnels de leur créateur. Comment, par ailleurs, distinguer l'art de la simple décharge émotionnelle ? Crier sa colère n'est pas faire une œuvre : encore faut-il que l'émotion soit travaillée, mise en forme, partagée.
=== L'art comme institution sociale ===
[[Fichier:Marcel Duchamp, 1917, Fountain, photograph by Alfred Stieglitz.jpg|vignette|gauche|Marcel Duchamp, ''Fontaine'', 1917 (photographie d'Alfred Stieglitz)]]
Au XX{{e}} siècle, une nouvelle approche apparaît, souvent appelée théorie institutionnelle de l'art. Selon cette approche, ce qui fait qu'un objet est une œuvre d'art, ce n'est pas ses qualités propres (beauté, expression, imitation), mais le fait qu'il soit reconnu comme art dans un certain contexte.
Deux philosophes américains ont joué un rôle majeur dans cette approche, mais avec des accents différents. Arthur Danto insiste sur le fait qu'un objet ordinaire devient œuvre d'art quand il est inséré dans une « atmosphère de théorie artistique » et un « monde de l'art » (''artworld'') qui lui donne du sens<ref>Arthur C. Danto, « The Artworld », ''The Journal of Philosophy'', vol. 61, n° 19, 1964, p. 571-584</ref>. Pour Danto, c'est l'interprétation, la lecture culturelle de l'objet, qui le constitue comme œuvre. George Dickie propose une formulation plus structurelle : une œuvre d'art est un artefact sur lequel une personne agissant au nom du monde de l'art confère le statut de « candidat à l'appréciation »<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>. Dickie met davantage l'accent sur le rôle des institutions concrètes (musées, galeries, critiques) qui attribuent ce statut.
Le « monde de l'art » désigne ainsi l'ensemble des institutions, des personnes et des pratiques qui entourent l'art : les musées, les galeries, les critiques, les conservateurs, les artistes eux-mêmes. Cette théorie explique pourquoi Marcel Duchamp a pu présenter un urinoir renversé, intitulé ''Fontaine'' (1917), comme une œuvre d'art. L'objet en lui-même n'a rien d'artistique : c'est un objet manufacturé ordinaire. Mais en le signant, en lui donnant un titre et en le présentant dans un contexte artistique, Duchamp l'a transformé en art. Ces objets, que Duchamp appelait des « ready-made », remettent en question l'idée traditionnelle selon laquelle l'artiste doit fabriquer ou transformer matériellement son œuvre.
Cette approche a l'avantage d'expliquer l'évolution de l'art et sa diversité. Elle montre que ce qui compte comme art change selon les époques et les sociétés. Elle soulève cependant plusieurs questions : qui décide ce qui est art ? Le monde de l'art a-t-il tous les pouvoirs ? Cette approche ne risque-t-elle pas de justifier n'importe quoi ? On lui objectera notamment qu'elle décrit le fonctionnement social de l'art sans dire pourquoi telle œuvre mérite plutôt qu'une autre d'être reconnue.
{{clr}}
== III. Art, technique et création ==
=== L'artiste et l'artisan ===
Comme nous l'avons vu, le mot « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê'' : ces termes désignaient à l'origine tout savoir-faire. Au sens ancien, le médecin, le menuisier et le peintre exerçaient tous un « art ». La distinction moderne entre l'artiste (qui crée des œuvres uniques) et l'artisan (qui fabrique des objets utiles selon des règles) n'a donc pas toujours existé.
Cette distinction s'établit progressivement à partir de la Renaissance et surtout au XVIII{{e}} siècle, avec la séparation des « beaux-arts » et des « arts mécaniques ». On peut la formuler par plusieurs critères, qu'il faut comprendre comme des tendances générales et non comme des oppositions absolues :
{| class="wikitable"
! L'artisan !! L'artiste
|-
| Fabrique surtout des objets utiles || Crée des œuvres dont la valeur n'est pas l'utilité
|-
| Suit le plus souvent des règles transmises || Invente parfois ses propres règles
|-
| Tend à reproduire le même type d'objet || Crée plutôt des œuvres singulières
|-
| Travaille pour un commanditaire ou un usage || Cherche l'expression ou la beauté
|}
Cette opposition reste fragile. Un artisan peut être créatif, inventer de nouvelles formes, faire preuve de goût. Inversement, un artiste suit aussi des techniques, apprend un métier, applique des règles. L'artisanat d'art produit des pièces uniques, tandis que certaines pratiques artistiques modernes ou contemporaines utilisent au contraire la série, la reproduction, voire la délégation de la fabrication à des assistants. Beaucoup d'œuvres anciennes étaient elles-mêmes produites par des ateliers fonctionnant comme des entreprises artisanales (pensons à l'atelier de Rubens). La frontière entre art et artisanat est donc plus souple qu'elle n'y paraît, et elle dépend en grande partie de la manière dont une société valorise certaines productions plutôt que d'autres.
=== Le génie et le [[Manuel de terminale de philosophie/Travail|travail]] ===
Une autre question concerne le rôle du génie et du travail dans la création artistique. Le mot « génie » désigne, dans la tradition philosophique, un don naturel exceptionnel. Pour Kant, le génie est le « talent (don de la [[Manuel de terminale de philosophie/Nature|nature]]) qui donne ses règles à l'art »<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §46, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Le génie crée des œuvres originales sans suivre de règles préétablies, et ces œuvres deviennent elles-mêmes modèles pour d'autres.
Cette conception, qui sera ensuite amplifiée par le romantisme, a parfois été contestée. De nombreux artistes ont insisté sur le fait que la création est aussi le résultat d'un long travail, d'une pratique patiente, d'un apprentissage technique. L'inspiration ne suffit pas : elle suppose une discipline régulière, sans laquelle l'œuvre ne peut prendre forme.
Génie et travail ne sont donc peut-être pas opposés. La création artistique semble exiger les deux : un don ou une sensibilité particulière, et l'effort patient qui permet à ce don de s'incarner dans une œuvre.
=== L'art est-il soumis à des règles ? ===
Cette question fait écho à la précédente. Si l'artiste est un créateur libre, doit-il respecter des règles ? La tradition classique affirmait l'existence de règles précises (perspective, harmonie, composition, proportions) que l'artiste devait connaître et suivre. Au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, beaucoup d'artistes ont au contraire revendiqué la rupture avec les règles établies : peinture abstraite, musique atonale, poésie en vers libres.
Remarquons cependant que rompre avec certaines règles, c'est souvent en suivre d'autres ou en inventer de nouvelles. Une œuvre totalement sans règle serait-elle encore une œuvre, ou seulement un chaos ? La question, plutôt que de savoir s'il faut ou non des règles, est peut-être de savoir quel type de règles permet à la créativité de s'exprimer pleinement.
{{clr}}
== IV. Les enjeux de l'art ==
=== L'art et la vérité ===
:''Approfondir'' : [[Dictionnaire de philosophie/Art et Vérité|Art et Vérité]]
Une question décisive est de savoir si l'art peut dire quelque chose de vrai sur le monde. Pour Platon, comme nous l'avons vu, les arts mimétiques sont éloignés de la vérité puisqu'ils n'imitent que les apparences. On peut cependant penser autrement. Aristote considérait que la poésie révèle des [[Dictionnaire de philosophie/Vérité|vérité]]s plus universelles que l'histoire, parce qu'elle dit non pas ce qui est arrivé, mais ce qui pourrait arriver selon la nécessité ou la vraisemblance<ref>Aristote, ''Poétique'', 1451b5-10</ref>.
Au XIX{{e}} siècle, Hegel affirme que l'art est une façon pour l'esprit de se manifester et de se connaître lui-même. L'art exprime la vérité de manière sensible, à travers des images et des formes, plutôt que par des concepts abstraits<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>. Toutefois, Hegel ne place pas l'art à égalité avec la philosophie : pour lui, l'art, la [[Manuel de terminale de philosophie/Religion|religion]] et la philosophie sont les trois formes de l'« esprit absolu », et la philosophie occupe le rang le plus élevé parce qu'elle exprime conceptuellement, donc plus complètement, ce que l'art exprime sensiblement. L'art reste néanmoins une voie d'accès à la vérité, irremplaçable parce qu'il rend la pensée perceptible.
Deux leçons opposées peuvent ainsi être tirées de cette tradition : soit l'art s'éloigne de la vérité (Platon), soit il en est une forme privilégiée mais incomplète (Hegel). Dans tous les cas, la question du rapport entre art et vérité ne se réduit pas à celle de l'exactitude documentaire : un roman peut être faux dans les détails et révéler quelque chose de profondément vrai sur l'existence humaine.
=== L'art et la société ===
L'art n'existe jamais en dehors d'un contexte social. Il reflète la société dans laquelle il naît, avec ses valeurs, ses conflits, ses espoirs et ses contradictions. L'art peut être vu comme un miroir de la société, mais aussi comme un moyen de la critiquer ou de la transformer.
L'art peut avoir plusieurs fonctions sociales : renforcer l'identité d'un groupe, transmettre des traditions culturelles, célébrer des événements importants, contester l'ordre établi, dénoncer des injustices, ou imaginer d'autres façons de vivre. L'art politique, par exemple, utilise les images et les symboles pour faire passer des messages sur les questions sociales et politiques<ref>Walter Benjamin, « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique », 1936</ref>.
Méfions-nous toutefois des interprétations trop simples. L'art n'est pas seulement un reflet passif de la société : il participe activement à la construction de nos façons de voir et de penser le monde. Les œuvres d'art peuvent ouvrir des perspectives nouvelles, faire voir des choses que l'on n'avait pas remarquées, faire éprouver des émotions que l'on ne connaissait pas. C'est en ce sens que l'art peut transformer la société : en transformant d'abord notre regard.
=== L'art et la liberté ===
Un dernier enjeu concerne la liberté de l'art. Faut-il que l'art soit complètement libre, sans contraintes ni obligations ? Ou doit-il se mettre au service de causes morales, politiques ou sociales ?
Cette question divise les philosophes et les artistes. Certains défendent l'idée de « l'art pour l'art », c'est-à-dire l'idée que l'art doit rester autonome et ne servir aucun but extérieur. D'autres pensent au contraire que l'art doit être engagé et servir des objectifs sociaux<ref>John Dewey, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]</ref>.
Cette tension traverse toute l'histoire de l'art moderne et contemporain. Elle pose une question décisive : l'art peut-il être à la fois libre et utile ? Peut-il échapper aux contraintes sociales tout en gardant une dimension collective et partagée ?
== V. Exemples de sujets de dissertation ==
=== Sujets sur la définition et la nature de l'art ===
* Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ?
:Cette question nous demande de réfléchir aux critères qui font qu'un objet mérite le nom d'œuvre d'art. Est-ce la beauté ? Le fait d'être fabriqué par un artiste ? Le fait d'être exposé dans un musée ? Il faut examiner les différentes définitions possibles et leurs limites.
* L'art peut-il se passer de la référence au beau ?
:Pendant longtemps, on a pensé que l'art devait créer du beau. Mais beaucoup d'œuvres contemporaines sont laides, violentes ou dérangeantes. Peut-on les considérer comme de l'art ? Ce sujet interroge le lien entre art et beauté.
* Une œuvre d'art peut-elle ne pas être belle ?
:Cette question ressemble à la précédente mais insiste sur un cas particulier : peut-on appeler « œuvre d'art » quelque chose qui n'est pas beau ? Il faut distinguer la beauté d'autres qualités que peut avoir l'art : l'expression, la force, la provocation.
* L'originalité suffit-elle à faire la valeur d'une œuvre d'art ?
:On valorise souvent l'originalité en art : être nouveau, surprendre, innover. Mais est-ce suffisant ? Une œuvre simplement originale mais sans profondeur a-t-elle de la valeur ? Il faut peser ce qui compte vraiment dans une œuvre.
=== Sujets sur l'art et l'imitation ===
* L'œuvre d'art est-elle une imitation de la nature ?
:Selon Platon et Aristote, certains arts imitent la réalité. Un peintre copie un paysage, un sculpteur reproduit un corps humain. Mais tous les arts imitent-ils vraiment ? La musique abstraite ou la peinture non-figurative imitent-elles quelque chose ?
* L'art doit-il suivre la nature ?
:Ce sujet demande si l'artiste doit prendre la nature comme modèle ou s'il peut s'en écarter librement. Faut-il représenter les choses telles qu'elles sont ou peut-on les transformer, les déformer, les réinventer ?
* Faut-il prendre la nature pour modèle ?
:Question proche de la précédente. Elle interroge la légitimité de la nature comme référence pour l'art. L'artiste doit-il chercher à égaler ou dépasser la nature ? Ou doit-il créer quelque chose de totalement différent ?
* L'imitation en art est-elle aliénation ou invention ?
:Imiter, est-ce se soumettre à un modèle extérieur (aliénation) ou est-ce une façon de créer quelque chose de nouveau (invention) ? Même en copiant, l'artiste n'ajoute-t-il pas sa vision personnelle ?
=== Sujets sur l'art et la création ===
* L'artiste est-il un créateur ?
:Le terme « créateur » est fort : il désigne celui qui fait exister quelque chose à partir de rien. L'artiste crée-t-il vraiment ou se contente-t-il de transformer des matériaux existants ? Sa création est-elle comparable à celle d'un dieu ?
* L'artiste est-il nécessairement un homme de génie ?
:Le génie désigne un don naturel exceptionnel. Pour faire de l'art, faut-il être un génie ou peut-on être simplement talentueux, travailleur ? L'art est-il réservé à quelques élus ou accessible à tous ?
* L'art est-il le fruit du travail ou du génie ?
:Ce sujet oppose deux visions : l'art comme résultat d'un effort, d'une technique acquise par l'exercice (travail) ou l'art comme don spontané, inspiration venue naturellement (génie). Les deux sont-ils nécessaires ?
* L'artiste est-il maître de son œuvre ?
:L'artiste contrôle-t-il totalement ce qu'il crée ? Ou bien son œuvre lui échappe-t-elle une fois créée ? D'autres facteurs (l'[[Manuel de terminale de philosophie/Inconscient|inconscient]], l'inspiration, le hasard, le public) n'interviennent-ils pas dans la création ?
=== Sujets sur l'art et la vérité ===
* L'art peut-il être un moyen d'accéder à la vérité ?
:Pour Platon, l'art mimétique nous éloigne de la vérité car il imite les apparences. Mais d'autres pensent que l'art révèle des vérités profondes sur l'existence humaine. Un roman, un tableau peuvent-ils nous apprendre quelque chose de vrai ?
* L'art nous éloigne-t-il de la réalité ?
:L'art crée des mondes imaginaires, invente des histoires, transforme les choses. Ne nous fait-il pas fuir la réalité plutôt que nous aider à la comprendre ? Ou bien nous permet-il de mieux voir cette réalité en la présentant autrement ?
* L'artiste nous fait-il découvrir des vérités ?
:Ce sujet demande si l'artiste a un rôle de révélateur : nous montre-t-il des aspects cachés du monde ou de nous-mêmes ? Ou bien nous offre-t-il seulement du plaisir et du divertissement ?
* L'art nous apprend-il quelque chose ?
:L'art a-t-il une fonction éducative ? Nous enseigne-t-il des connaissances, des émotions, des façons de voir ? Ou reste-t-il dans le domaine du sentiment sans nous transmettre de savoir véritable ?
=== Sujets sur l'art et la société ===
* L'art peut-il transformer la société ?
:L'art a-t-il un pouvoir politique et social ? Peut-il changer les mentalités, faire évoluer les mœurs, provoquer des changements collectifs ? Ou reste-t-il sans effet réel sur la vie sociale ?
* Une société peut-elle se passer d'art ?
:L'art est-il un luxe dont on pourrait se passer ou un besoin fondamental ? Toutes les sociétés humaines ont produit de l'art : est-ce un hasard ou une nécessité ?
* L'art est-il le reflet d'une société ?
:Ce sujet interroge le lien entre art et société. L'art exprime-t-il simplement les valeurs, les croyances, les problèmes d'une époque ? Ou possède-t-il une autonomie qui le met à distance de la société ?
* Les pratiques artistiques transforment-elles le monde ?
:Question proche de « l'art peut-il transformer la société ? » mais qui insiste sur l'action concrète. Les artistes, par leur travail quotidien, changent-ils vraiment quelque chose au monde ou leurs œuvres restent-elles sans conséquence ?
=== Sujets sur l'art et la liberté ===
* La liberté de l'artiste rend-elle impossible toute définition de l'art ?
:Si l'artiste est totalement libre de créer ce qu'il veut, peut-on encore définir ce qu'est l'art ? La liberté artistique ne conduit-elle pas à ce que n'importe quoi puisse être appelé art ?
* L'artiste doit-il chercher à plaire ?
:L'artiste crée-t-il pour son public ou pour lui-même ? Doit-il tenir compte des goûts de ceux qui regardent son œuvre ou peut-il les ignorer complètement ? Le succès commercial ou populaire est-il un critère de qualité ?
* L'artiste peut-il tout se permettre ?
:La liberté artistique a-t-elle des limites ? Peut-on tout montrer, tout dire au nom de l'art ? Y a-t-il des règles morales, politiques ou esthétiques que l'artiste doit respecter ?
* En quoi l'art favorise-t-il la liberté ?
:Ce sujet demande de montrer le lien positif entre art et liberté. Comment l'art nous libère-t-il ? En nous faisant imaginer d'autres possibles ? En nous permettant de critiquer l'ordre existant ? En développant notre sensibilité ?
=== Sujets sur l'art et la technique ===
* Y a-t-il une différence essentielle entre l'artiste et l'artisan ?
:L'artisan fabrique des objets utiles selon des règles établies. L'artiste crée des œuvres uniques et originales. Mais cette distinction est-elle vraiment fondamentale ? Un artisan ne peut-il pas être créatif ? Un artiste ne suit-il pas aussi des techniques ?
* L'art est-il soumis à des règles ?
:Peut-on faire de l'art sans respecter certaines règles (perspective, harmonie, composition) ? Ou bien l'artiste est-il totalement libre de s'affranchir de toute contrainte ? Les règles tuent-elles la créativité ou la rendent-elles possible ?
* Y a-t-il une beauté des objets techniques ?
:Un objet purement fonctionnel (une voiture, un pont, un ordinateur) peut-il être beau ? La technique et l'art sont-ils compatibles ou opposés ? La beauté nécessite-t-elle une intention artistique ?
=== Sujets sur la fonction de l'art ===
* L'art est-il nécessaire à l'homme ?
:Ce sujet demande si l'art répond à un besoin humain fondamental. Pourrait-on vivre sans art ou manquerait-il quelque chose d'essentiel à notre existence ? Qu'apporte l'art que rien d'autre ne peut apporter ?
* L'art est-il utile ?
:L'utilité désigne ce qui sert à quelque chose de pratique. L'art a-t-il une fonction précise ou reste-t-il dans le domaine du gratuit, du désintéressé ? Peut-on mesurer l'utilité de l'art ?
* La valeur de l'art réside-t-elle dans son inutilité ?
:Paradoxe : et si justement la grandeur de l'art était de ne servir à rien de pratique ? L'art nous permet-il d'échapper à la logique de l'utilité qui domine notre vie ? Son « inutilité » n'est-elle pas sa plus grande qualité ?
* L'homme a-t-il besoin de l'art ?
:Question proche de « l'art est-il nécessaire ? » mais formulée différemment. Elle insiste sur le besoin humain : qu'est-ce qui, dans notre nature, nous pousse vers l'art ? Quel manque l'art vient-il combler ?
== VI. Extraits d'œuvres philosophiques à étudier ==
=== Platon, ''La République'', Livre X (598b-c) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| — Maintenant considère ceci. Quel but se propose la peinture relativement à chaque objet ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît tel qu'il paraît ; est-ce l'imitation de l'apparence ou de la réalité ?
— De l'apparence, dit-il.
— L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai, et, s'il peut tout exécuter, c'est, semble-t-il, qu'il ne touche qu'une petite partie de chaque chose, et cette partie n'est qu'un fantôme.|Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>}}
==== Explication ====
Dans ce passage, Socrate interroge la nature de la peinture, prise comme exemple d'art mimétique. Il établit une distinction fondamentale entre deux types de représentation :
* représenter les choses telles qu'elles sont (leur réalité essentielle)
* représenter les choses telles qu'elles paraissent (leur apparence sensible)
La réponse de son interlocuteur est claire : la peinture imite l'apparence, pas la réalité profonde.
Cette conclusion conduit Platon à affirmer que l'art mimétique est « bien éloigné du vrai ». Le peintre ne produit que des « fantômes », des simulacres qui ne touchent qu'une « petite partie » superficielle des choses.
Cette critique s'inscrit dans la théorie platonicienne des Idées : seules les Idées sont véritablement réelles, tandis que le monde sensible n'en est qu'une copie imparfaite, et la peinture n'est qu'une copie de cette copie. Précisons que la critique vise spécifiquement les arts mimétiques (peinture, poésie), et non tout savoir-faire (''tekhnê'').
;À retenir
:Pour Platon, les arts mimétiques s'éloignent de la vérité car ils imitent l'apparence et non l'essence des choses.
=== Aristote, ''Poétique'', chapitre 4 (1448b 4-19) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Il semble bien que deux causes, et deux causes naturelles, aient donné naissance à la poésie. Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance (l'homme diffère des autres animaux en ce qu'il est très apte à l'imitation et c'est au moyen de celle-ci qu'il acquiert ses premières connaissances) et, en second lieu, tous les hommes prennent plaisir aux imitations.|Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b<ref>Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>}}
==== Explication ====
Aristote présente ici une conception profondément différente de l'imitation que celle de Platon. Pour Aristote, l'imitation (''mimésis'') n'est pas un éloignement dangereux de la vérité, mais une tendance naturelle de l'être humain, présente dès l'enfance.
Aristote identifie deux raisons pour lesquelles l'art imitatif existe et s'est développé :
# L'imitation comme moyen d'apprentissage : c'est en imitant que l'enfant acquiert ses premières connaissances. L'art a donc une fonction cognitive.
# L'imitation comme source de plaisir : nous prenons plaisir à reconnaître dans une représentation ce qu'elle représente, et nous prenons aussi plaisir au processus créateur lui-même.
L'art répond ainsi à un besoin humain fondamental.
;À retenir
:Pour Aristote, l'imitation est naturelle à l'homme et lui permet d'apprendre tout en lui procurant du plaisir.
=== Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1 et §5 ===
==== Texte (§1) ====
{{Citation bloc| Pour décider si quelque chose est beau ou non, nous ne rapportons pas par l'entendement la représentation à l'objet en vue d'une connaissance, mais par l'imagination (peut-être liée à l'entendement) nous la rapportons au sujet et au sentiment de plaisir ou de peine de celui-ci. Le jugement de goût n'est donc pas un jugement de connaissance ; par conséquent il n'est pas logique, mais esthétique.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Texte (§5) ====
{{Citation bloc| Le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'une représentation par une satisfaction dégagée de tout intérêt. L'objet d'une semblable satisfaction s'appelle beau.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Explication ====
Dans le premier extrait (§1), Kant établit la distinction entre jugement de connaissance et jugement de goût.
{| class="wikitable"
! Jugement de connaissance !! Jugement de goût
|-
| Porte sur l'objet || Porte sur le sentiment du sujet
|-
| Logique || Esthétique
|-
| Cherche à connaître || Exprime un plaisir
|}
Quand je juge qu'une chose est belle, je ne cherche pas à connaître l'objet mais j'exprime un sentiment. Le jugement esthétique ne porte pas sur les propriétés objectives de l'objet, mais sur l'effet que sa représentation produit en moi.
Le second extrait (§5) introduit la première des caractéristiques du beau : le désintéressement. Le jugement de goût doit être « dégagé de tout intérêt » : je ne dois pas me demander si l'objet m'est utile, ni s'il existe réellement, ni s'il satisfait mes désirs. Seuls comptent la représentation de l'objet et le plaisir qu'elle me procure.
Mais il faut compléter ce point par une autre idée centrale chez Kant, exposée plus loin (§6 et suivants) : le jugement de goût prétend à l'universalité subjective. Quand je dis « cette œuvre est belle », je ne dis pas seulement « elle me plaît », je demande l'accord d'autrui, comme si le beau valait pour tous. Cette prétention à l'universel est subjective, parce qu'elle ne repose pas sur un concept objectif : je ne peux pas démontrer la beauté comme on démontre un théorème. Le jugement esthétique est donc à la fois subjectif (par sa source) et universel (par sa prétention), ce qui en fait, pour Kant, un type de jugement très particulier.
;À retenir
:Pour Kant, le jugement de goût est désintéressé (sans considération d'utilité) et prétend à une universalité subjective : il vaut pour tous, mais sans reposer sur un concept démontrable.
=== Hegel, ''Esthétique'', Introduction ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Mais il est permis de soutenir dès maintenant que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car la beauté artistique est la beauté née et comme deux fois née de l'esprit. Or autant l'esprit et ses créations sont plus élevées que la nature et ses manifestations, autant le beau artistique est lui aussi plus élevé que la beauté de la nature.|Hegel, ''Esthétique'', Introduction<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>}}
==== Explication ====
Hegel renverse ici la hiérarchie traditionnelle qui plaçait la beauté naturelle au-dessus de la beauté artistique. Pour lui, une œuvre d'art, même médiocre, est supérieure à la plus belle chose naturelle, car elle est le produit de l'esprit.
L'expression « deux fois née de l'esprit » signifie que l'œuvre d'art est doublement spirituelle :
# Première naissance : elle est créée par un esprit humain (l'artiste)
# Seconde naissance : elle contient en elle un contenu spirituel (une idée, une signification)
La nature, au contraire, est privée d'esprit : elle existe de manière immédiate, sans réflexion ni liberté. L'œuvre d'art manifeste la liberté créatrice de l'esprit humain, et c'est cette dimension spirituelle qui fait sa valeur.
Précisons toutefois la position de l'art dans la philosophie hégélienne. L'art appartient, avec la religion et la philosophie, à ce que Hegel appelle l'« esprit absolu ». Mais ces trois formes ne sont pas équivalentes : l'art exprime la vérité de manière sensible (par des images), la religion sous la forme de la représentation, et la philosophie sous la forme du concept. La philosophie occupe donc le rang le plus élevé, parce qu'elle saisit conceptuellement ce que l'art ne fait que rendre sensible. L'art reste néanmoins une forme essentielle de manifestation de la vérité.
;À retenir
:Pour Hegel, l'art est supérieur à la nature parce qu'il est produit par l'esprit, mais il reste subordonné à la philosophie qui exprime conceptuellement ce que l'art exprime sensiblement.
=== Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1 ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Nous aurons beaucoup gagné pour la science esthétique quand nous serons parvenus non seulement à la compréhension logique, mais à la certitude immédiate de cette idée que le développement de l'art est lié à la dualité de l'apollinien et du dionysiaque, de même que la procréation suppose la dualité des sexes, au sein d'une lutte perpétuelle et par des réconciliations seulement périodiques.|Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1<ref>Friedrich Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1, trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977</ref>}}
==== Explication ====
Nietzsche introduit ici sa distinction fondamentale entre deux pulsions artistiques : l'apollinien (du nom du dieu Apollon) et le dionysiaque (du dieu Dionysos). Ces deux forces sont en tension permanente, comme les deux sexes dans la procréation, et leur union produit les plus grandes œuvres d'art.
{| class="wikitable"
! Apollinien !! Dionysiaque
|-
| Principe d'individualisation || Principe de dissolution
|-
| Forme, mesure, clarté || Ivresse, fusion, chaos
|-
| Beauté harmonieuse || Extase musicale
|-
| Images claires (sculpture) || Musique et danse
|-
| Rêve || Ivresse
|}
Nietzsche montre que l'art grec, et particulièrement la tragédie, réalise la synthèse de ces deux principes : le chœur dionysiaque et le dialogue apollinien s'unissent pour créer une œuvre qui permet d'affronter le tragique de l'existence.
;À retenir
:Pour Nietzsche, l'art naît de la tension entre deux forces : l'apollinien (ordre et forme) et le dionysiaque (ivresse et dissolution).
== Conclusion ==
L'art est une notion complexe qui ne se laisse pas enfermer dans une définition unique. Les différentes conceptions que nous avons présentées (l'art comme imitation, comme expression, comme institution) ne sont pas nécessairement contradictoires : elles éclairent des aspects différents de ce phénomène multiple qu'est l'art. La question du rapport entre art et technique, longtemps minorée par la tradition moderne, montre par ailleurs que les frontières du « beau » sont plus mouvantes qu'on ne le croit.
Plutôt que de chercher une réponse définitive à la question « qu'est-ce que l'art ? », le travail philosophique consiste donc à mettre en évidence les tensions qui traversent cette notion : entre imitation et création, entre génie et travail, entre liberté et engagement, entre vérité sensible et vérité conceptuelle. Comprendre ce qu'est l'art, c'est aussi comprendre quelque chose d'essentiel sur ce que nous sommes en tant qu'êtres humains capables de produire et de reconnaître des œuvres.
== Notes et Références ==
{{Références|colonnes = 2}}
== Bibliographie ==
=== Œuvres classiques ===
* [[Pour lire Platon|Platon]], ''[[s:La République|La République]]'', trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934, Livre X
* Aristote, ''[[s:Poétique (trad. Ruelle)|Poétique]]'', trad. Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris : Seuil, 1980
* Kant, Emmanuel, ''[[s:Critique du jugement|Critique de la faculté de juger]]'', trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993
* Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, ''[[s:Cours d'Esthétique (Hegel)|Esthétique]]'', trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]
* Nietzsche, Friedrich, ''[[s:L’Origine de la Tragédie|La Naissance de la tragédie]]'', trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977
=== Études contemporaines ===
* Danto, Arthur C., ''La Transfiguration du banal'', trad. Claude Hary-Schaeffer, Paris : Seuil, 1989
* Dewey, John, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]
* Genette, Gérard, ''L'Œuvre de l'art'', Paris : Seuil, 1994-1997, 2 volumes
* Jimenez, Marc, ''Qu'est-ce que l'esthétique ?'', Paris : Gallimard, « Folio essais », 1997
* Schaeffer, Jean-Marie, ''L'Art de l'âge moderne : l'esthétique et la philosophie de l'art du XVIII{{e}} siècle à nos jours'', Paris : Gallimard, 1992
[[Catégorie:Manuel de terminale de philosophie (livre)]]
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L'art occupe une place importante dans nos vies. Nous le rencontrons dans les musées, dans les rues, dans la musique que nous écoutons ou les films que nous regardons. Mais qu'est-ce que l'art exactement ? Une chanson populaire est-elle de l'art au même titre qu'un opéra ? Un urinoir signé par Marcel Duchamp et exposé dans un musée est-il une œuvre d'art ? Et quand nous disons d'un tableau qu'il est beau, exprimons-nous un simple goût personnel ou prétendons-nous à quelque chose de plus ?
Ces questions ne sont pas seulement curieuses : elles touchent à des problèmes philosophiques bien réels. Définir l'art, c'est aussi se demander ce que cherche l'artiste, ce que l'œuvre nous fait, et ce que nous attendons d'elle. Ce chapitre suit un fil directeur : comprendre pourquoi il est si difficile de dire ce qu'est l'art, et examiner les principales réponses que les philosophes ont proposées. Nous verrons que chaque grande conception, qu'il s'agisse de l'art comme imitation, comme expression ou comme institution, éclaire un aspect du problème sans le résoudre complètement.
== I. Qu'est-ce que l'art ? ==
=== Une première difficulté : définir l'art ===
Définir l'art n'est pas simple. À première vue, nous reconnaissons tous un tableau, une sculpture ou une chanson. Pourtant, quand on essaye de dire précisément ce qui fait qu'une chose est de l'art, les difficultés commencent. Un urinoir exposé dans un musée est-il de l'art ? Une photographie peut-elle être de l'art au même titre qu'une peinture ? Une bande dessinée a-t-elle la même valeur artistique qu'un roman ?
Une difficulté supplémentaire vient du mot lui-même. Le terme français « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê''. Or, dans l'Antiquité, ces mots désignaient un savoir-faire au sens large : il y avait un art du médecin, un art du cordonnier, un art du peintre. Le sens moderne d'« art », qui désigne avant tout les beaux-arts (peinture, sculpture, musique, poésie...), ne s'est imposé qu'au XVIII{{e}} siècle. Rappelons donc que la séparation entre « art » et « technique » n'a pas toujours existé, et qu'elle reste philosophiquement discutée.
Les philosophes ont proposé plusieurs [[Dictionnaire de philosophie/Définition|définitions]] de l'art au sens moderne. Pour certains, l'art se définit par sa fonction : il doit produire du [[Dictionnaire de philosophie/Beau|beau]], exprimer des émotions, ou imiter la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-605c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Pour d'autres, l'art se définit par son contexte social : est art ce qu'une société ou une institution culturelle reconnaît comme tel<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic: An Institutional Analysis'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>.
=== L'art et le beau ===
[[Fichier:Mona Lisa, by Leonardo da Vinci, from C2RMF retouched.jpg|vignette|gauche|Léonard de Vinci, ''La Joconde'', 1503-1506, Musée du Louvre]]
Pendant longtemps, on a pensé que l'art avait pour fonction principale de produire de la beauté. Cette idée traverse une grande partie de l'histoire de la philosophie. Mais que signifie exactement dire d'une œuvre qu'elle est belle ?
Emmanuel Kant, au XVIII{{e}} siècle, propose une analyse célèbre de ce type de jugement. Quand je dis qu'une chose est belle, je n'exprime pas seulement mon plaisir personnel, comme lorsque je dis que j'aime le chocolat. Je prétends à quelque chose de plus : je demande en quelque sorte l'accord des autres, comme si la beauté de l'objet devait s'imposer à eux aussi<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §6, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. C'est ce que Kant appelle l'universalité subjective du jugement de goût : je ne peux pas démontrer scientifiquement qu'une chose est belle, mais je prétends quand même que mon jugement vaut pour tout le monde. Le jugement de goût est subjectif (il porte sur mon sentiment), mais il prétend à une validité universelle.
Pour Kant, le beau se caractérise aussi par une forme qui plaît sans concept, c'est-à-dire sans que nous ayons besoin de savoir à quoi sert l'objet ou ce qu'il représente<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §2, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Quand nous admirons une fleur, nous la trouvons belle non pas parce qu'elle est utile, mais simplement parce que sa forme nous plaît, indépendamment de tout intérêt pratique.
Lier l'art à la beauté pose pourtant problème. Beaucoup d'œuvres d'art contemporaines ne cherchent pas à être belles : elles peuvent être dérangeantes, laides, provocatrices. Cela signifie-t-il qu'elles ne sont pas de l'art ? Au XX{{e}} siècle, de nombreux artistes ont remis en question l'idée que l'art doive produire du beau<ref>Arthur C. Danto, ''The Abuse of Beauty: Aesthetics and the Concept of Art'', Chicago : Open Court, 2003</ref>.
{{clr}}
== II. Les grandes conceptions de l'art ==
=== L'art comme imitation : la théorie de la mimésis ===
Pour [[Pour lire Platon|Platon]], certains arts, particulièrement la peinture et la poésie, sont essentiellement une imitation (''mimésis'') de la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-608b, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Soulignons que la critique de Platon ne porte pas sur tous les arts au sens grec (la médecine, l'architecture ou la rhétorique sont aussi des ''tekhnai''), mais spécifiquement sur les arts mimétiques qui produisent des images.
Cette critique repose sur la théorie des Idées. Pour Platon, le monde sensible que nous percevons n'est qu'une copie imparfaite des Idées éternelles, qui sont la véritable réalité. Or l'artiste qui peint un lit copie un lit sensible, qui est lui-même une copie de l'Idée du lit. L'art pictural est donc une copie de copie, deux fois éloignée de la [[Dictionnaire de philosophie/Vérité|vérité]].
Cette vision de l'art mimétique est négative chez Platon. Pour lui, le peintre ne possède pas de connaissance véritable : il ne sait pas comment fabriquer un lit, il sait seulement comment représenter ses apparences. De plus, l'art mimétique s'adresse à la partie émotive de l'âme plutôt qu'à notre [[Manuel de terminale de philosophie/Raison|raison]], ce qui peut nous égarer<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 605c</ref>. C'est pourquoi Platon va jusqu'à proposer d'exclure les poètes de la cité idéale.
[[Fichier:Greece Epidauros - ancient theatre.jpg|vignette|droite|Le théâtre d'Épidaure (IV{{e}} siècle av. J.-C.), Grèce]]
[[Dictionnaire de philosophie/Aristote|Aristote]] reprend l'idée de mimésis mais lui donne une signification beaucoup plus positive. Pour lui, l'imitation est naturelle à l'être humain : nous apprenons en imitant, et nous prenons plaisir à voir des imitations<ref>Aristote, ''Poétique'', 1448b4-17, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>. La tragédie, par exemple, imite des actions humaines sérieuses et permet au spectateur de vivre une expérience particulière : la catharsis<ref>Aristote, ''Poétique'', 1449b24-28</ref>. Le sens exact de ce terme est discuté depuis l'Antiquité : on le traduit le plus souvent par « purification » des émotions de pitié et de peur, mais on a aussi proposé « purgation », « clarification » ou encore « mise en forme » des affects. Toutes ces traductions tentent de saisir l'idée que la tragédie agit sur les émotions du spectateur d'une manière bénéfique. Le théâtre grec, avec ses grandes représentations tragiques, illustre cette conception de l'art comme imitation capable de toucher profondément le spectateur.
;Mimésis
:Terme grec qui signifie « imitation ». Dans la philosophie antique, la mimésis désigne la représentation de la réalité par certains arts, notamment la peinture, la sculpture et la poésie.
{{clr}}
=== L'art comme expression ===
Une autre grande conception définit l'art comme expression des émotions. Selon cette théorie, l'artiste ne copie pas la réalité, mais exprime ses sentiments intérieurs à travers son œuvre. Quand un musicien compose une mélodie triste, il ne décrit pas la tristesse de l'extérieur, il la rend sensible directement dans les sons<ref>R. G. Collingwood, ''The Principles of Art'', Oxford : Clarendon Press, 1938</ref>.
Cette idée s'est développée surtout au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, notamment avec le romantisme qui valorise la subjectivité de l'artiste et le processus créatif. L'œuvre d'art devient alors le moyen par lequel l'artiste communique avec le public : elle transmet des émotions que les mots ordinaires ne peuvent pas toujours formuler<ref>Léon Tolstoï, ''Qu'est-ce que l'art ?'', 1897</ref>.
Cette conception soulève cependant des questions. Toutes les œuvres d'art expriment-elles vraiment des émotions ? Et si oui, s'agit-il toujours des émotions de l'artiste ? Certaines œuvres peuvent être froides, calculées, conceptuelles, sans rapport apparent avec les sentiments personnels de leur créateur. Comment, par ailleurs, distinguer l'art de la simple décharge émotionnelle ? Crier sa colère n'est pas faire une œuvre : encore faut-il que l'émotion soit travaillée, mise en forme, partagée.
=== L'art comme institution sociale ===
[[Fichier:Marcel Duchamp, 1917, Fountain, photograph by Alfred Stieglitz.jpg|vignette|gauche|Marcel Duchamp, ''Fontaine'', 1917 (photographie d'Alfred Stieglitz)]]
Au XX{{e}} siècle, une nouvelle approche apparaît, souvent appelée théorie institutionnelle de l'art. Selon cette approche, ce qui fait qu'un objet est une œuvre d'art, ce n'est pas ses qualités propres (beauté, expression, imitation), mais le fait qu'il soit reconnu comme art dans un certain contexte.
Deux philosophes américains ont joué un rôle majeur dans cette approche, mais avec des accents différents. Arthur Danto insiste sur le fait qu'un objet ordinaire devient œuvre d'art quand il est inséré dans une « atmosphère de théorie artistique » et un « monde de l'art » (''artworld'') qui lui donne du sens<ref>Arthur C. Danto, « The Artworld », ''The Journal of Philosophy'', vol. 61, n° 19, 1964, p. 571-584</ref>. Pour Danto, c'est l'interprétation, la lecture culturelle de l'objet, qui le constitue comme œuvre. George Dickie propose une formulation plus structurelle : une œuvre d'art est un artefact sur lequel une personne agissant au nom du monde de l'art confère le statut de « candidat à l'appréciation »<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>. Dickie met davantage l'accent sur le rôle des institutions concrètes (musées, galeries, critiques) qui attribuent ce statut.
Le « monde de l'art » désigne ainsi l'ensemble des institutions, des personnes et des pratiques qui entourent l'art : les musées, les galeries, les critiques, les conservateurs, les artistes eux-mêmes. Cette théorie explique pourquoi Marcel Duchamp a pu présenter un urinoir renversé, intitulé ''Fontaine'' (1917), comme une œuvre d'art. L'objet en lui-même n'a rien d'artistique : c'est un objet manufacturé ordinaire. Mais en le signant, en lui donnant un titre et en le présentant dans un contexte artistique, Duchamp l'a transformé en art. Ces objets, que Duchamp appelait des « ready-made », remettent en question l'idée traditionnelle selon laquelle l'artiste doit fabriquer ou transformer matériellement son œuvre.
Cette approche a l'avantage d'expliquer l'évolution de l'art et sa diversité. Elle montre que ce qui compte comme art change selon les époques et les sociétés. Elle soulève cependant plusieurs questions : qui décide ce qui est art ? Le monde de l'art a-t-il tous les pouvoirs ? Cette approche ne risque-t-elle pas de justifier n'importe quoi ? On lui objectera notamment qu'elle décrit le fonctionnement social de l'art sans dire pourquoi telle œuvre mérite plutôt qu'une autre d'être reconnue.
{{clr}}
== III. Art, technique et création ==
=== L'artiste et l'artisan ===
Comme nous l'avons vu, le mot « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê'' : ces termes désignaient à l'origine tout savoir-faire. Au sens ancien, le médecin, le menuisier et le peintre exerçaient tous un « art ». La distinction moderne entre l'artiste (qui crée des œuvres uniques) et l'artisan (qui fabrique des objets utiles selon des règles) n'a donc pas toujours existé.
Cette distinction s'établit progressivement à partir de la Renaissance et surtout au XVIII{{e}} siècle, avec la séparation des « beaux-arts » et des « arts mécaniques ». On peut la formuler par plusieurs critères, qu'il faut comprendre comme des tendances générales et non comme des oppositions absolues :
{| class="wikitable"
! L'artisan !! L'artiste
|-
| Fabrique surtout des objets utiles || Crée des œuvres dont la valeur n'est pas l'utilité
|-
| Suit le plus souvent des règles transmises || Invente parfois ses propres règles
|-
| Tend à reproduire le même type d'objet || Crée plutôt des œuvres singulières
|-
| Travaille pour un commanditaire ou un usage || Cherche l'expression ou la beauté
|}
Cette opposition reste fragile. Un artisan peut être créatif, inventer de nouvelles formes, faire preuve de goût. Inversement, un artiste suit aussi des techniques, apprend un métier, applique des règles. L'artisanat d'art produit des pièces uniques, tandis que certaines pratiques artistiques modernes ou contemporaines utilisent au contraire la série, la reproduction, voire la délégation de la fabrication à des assistants. Beaucoup d'œuvres anciennes étaient elles-mêmes produites par des ateliers fonctionnant comme des entreprises artisanales (pensons à l'atelier de Rubens). La frontière entre art et artisanat est donc plus souple qu'elle n'y paraît, et elle dépend en grande partie de la manière dont une société valorise certaines productions plutôt que d'autres.
=== Le génie et le [[Manuel de terminale de philosophie/Travail|travail]] ===
Une autre question concerne le rôle du génie et du travail dans la création artistique. Le mot « génie » désigne, dans la tradition philosophique, un don naturel exceptionnel. Pour Kant, le génie est le « talent (don de la [[Manuel de terminale de philosophie/Nature|nature]]) qui donne ses règles à l'art »<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §46, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Le génie crée des œuvres originales sans suivre de règles préétablies, et ces œuvres deviennent elles-mêmes modèles pour d'autres.
Cette conception, qui sera ensuite amplifiée par le romantisme, a parfois été contestée. De nombreux artistes ont insisté sur le fait que la création est aussi le résultat d'un long travail, d'une pratique patiente, d'un apprentissage technique. L'inspiration ne suffit pas : elle suppose une discipline régulière, sans laquelle l'œuvre ne peut prendre forme.
Génie et travail ne sont donc peut-être pas opposés. La création artistique semble exiger les deux : un don ou une sensibilité particulière, et l'effort patient qui permet à ce don de s'incarner dans une œuvre.
=== L'art est-il soumis à des règles ? ===
Cette question fait écho à la précédente. Si l'artiste est un créateur libre, doit-il respecter des règles ? La tradition classique affirmait l'existence de règles précises (perspective, harmonie, composition, proportions) que l'artiste devait connaître et suivre. Au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, beaucoup d'artistes ont au contraire revendiqué la rupture avec les règles établies : peinture abstraite, musique atonale, poésie en vers libres.
Remarquons cependant que rompre avec certaines règles, c'est souvent en suivre d'autres ou en inventer de nouvelles. Une œuvre totalement sans règle serait-elle encore une œuvre, ou seulement un chaos ? La question, plutôt que de savoir s'il faut ou non des règles, est peut-être de savoir quel type de règles permet à la créativité de s'exprimer pleinement.
{{clr}}
== IV. Les enjeux de l'art ==
=== L'art et la vérité ===
:''Approfondir'' : [[Dictionnaire de philosophie/Art et Vérité|Art et Vérité]]
Une question décisive est de savoir si l'art peut dire quelque chose de vrai sur le monde. Pour Platon, comme nous l'avons vu, les arts mimétiques sont éloignés de la vérité puisqu'ils n'imitent que les apparences. On peut cependant penser autrement. Aristote considérait que la poésie révèle des [[Dictionnaire de philosophie/Vérité|vérité]]s plus universelles que l'histoire, parce qu'elle dit non pas ce qui est arrivé, mais ce qui pourrait arriver selon la nécessité ou la vraisemblance<ref>Aristote, ''Poétique'', 1451b5-10</ref>.
Au XIX{{e}} siècle, Hegel affirme que l'art est une façon pour l'esprit de se manifester et de se connaître lui-même. L'art exprime la vérité de manière sensible, à travers des images et des formes, plutôt que par des concepts abstraits<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>. Toutefois, Hegel ne place pas l'art à égalité avec la philosophie : pour lui, l'art, la [[Manuel de terminale de philosophie/Religion|religion]] et la philosophie sont les trois formes de l'« esprit absolu », et la philosophie occupe le rang le plus élevé parce qu'elle exprime conceptuellement, donc plus complètement, ce que l'art exprime sensiblement. L'art reste néanmoins une voie d'accès à la vérité, irremplaçable parce qu'il rend la pensée perceptible.
Deux leçons opposées peuvent ainsi être tirées de cette tradition : soit l'art s'éloigne de la vérité (Platon), soit il en est une forme privilégiée mais incomplète (Hegel). Dans tous les cas, la question du rapport entre art et vérité ne se réduit pas à celle de l'exactitude documentaire : un roman peut être faux dans les détails et révéler quelque chose de profondément vrai sur l'existence humaine.
=== L'art et la société ===
L'art n'existe jamais en dehors d'un contexte social. Il reflète la société dans laquelle il naît, avec ses valeurs, ses conflits, ses espoirs et ses contradictions. L'art peut être vu comme un miroir de la société, mais aussi comme un moyen de la critiquer ou de la transformer.
L'art peut avoir plusieurs fonctions sociales : renforcer l'identité d'un groupe, transmettre des traditions culturelles, célébrer des événements importants, contester l'ordre établi, dénoncer des injustices, ou imaginer d'autres façons de vivre. L'art politique, par exemple, utilise les images et les symboles pour faire passer des messages sur les questions sociales et politiques<ref>Walter Benjamin, « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique », 1936</ref>.
Méfions-nous toutefois des interprétations trop simples. L'art n'est pas seulement un reflet passif de la société : il participe activement à la construction de nos façons de voir et de penser le monde. Les œuvres d'art peuvent ouvrir des perspectives nouvelles, faire voir des choses que l'on n'avait pas remarquées, faire éprouver des émotions que l'on ne connaissait pas. C'est en ce sens que l'art peut transformer la société : en transformant d'abord notre regard.
=== L'art et la liberté ===
Un dernier enjeu concerne la liberté de l'art. Faut-il que l'art soit complètement libre, sans contraintes ni obligations ? Ou doit-il se mettre au service de causes morales, politiques ou sociales ?
Cette question divise les philosophes et les artistes. Certains défendent l'idée de « l'art pour l'art », c'est-à-dire l'idée que l'art doit rester autonome et ne servir aucun but extérieur. D'autres pensent au contraire que l'art doit être engagé et servir des objectifs sociaux<ref>John Dewey, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]</ref>.
Cette tension traverse toute l'histoire de l'art moderne et contemporain. Elle pose une question décisive : l'art peut-il être à la fois libre et utile ? Peut-il échapper aux contraintes sociales tout en gardant une dimension collective et partagée ?
== V. Exemples de sujets de dissertation ==
=== Sujets sur la définition et la nature de l'art ===
* Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ?
:Cette question nous demande de réfléchir aux critères qui font qu'un objet mérite le nom d'œuvre d'art. Est-ce la beauté ? Le fait d'être fabriqué par un artiste ? Le fait d'être exposé dans un musée ? Il faut examiner les différentes définitions possibles et leurs limites.
* L'art peut-il se passer de la référence au beau ?
:Pendant longtemps, on a pensé que l'art devait créer du beau. Mais beaucoup d'œuvres contemporaines sont laides, violentes ou dérangeantes. Peut-on les considérer comme de l'art ? Ce sujet interroge le lien entre art et beauté.
* Une œuvre d'art peut-elle ne pas être belle ?
:Cette question ressemble à la précédente mais insiste sur un cas particulier : peut-on appeler « œuvre d'art » quelque chose qui n'est pas beau ? Il faut distinguer la beauté d'autres qualités que peut avoir l'art : l'expression, la force, la provocation.
* L'originalité suffit-elle à faire la valeur d'une œuvre d'art ?
:On valorise souvent l'originalité en art : être nouveau, surprendre, innover. Mais est-ce suffisant ? Une œuvre simplement originale mais sans profondeur a-t-elle de la valeur ? Il faut peser ce qui compte vraiment dans une œuvre.
=== Sujets sur l'art et l'imitation ===
* L'œuvre d'art est-elle une imitation de la nature ?
:Selon Platon et Aristote, certains arts imitent la réalité. Un peintre copie un paysage, un sculpteur reproduit un corps humain. Mais tous les arts imitent-ils vraiment ? La musique abstraite ou la peinture non-figurative imitent-elles quelque chose ?
* L'art doit-il suivre la nature ?
:Ce sujet demande si l'artiste doit prendre la nature comme modèle ou s'il peut s'en écarter librement. Faut-il représenter les choses telles qu'elles sont ou peut-on les transformer, les déformer, les réinventer ?
* Faut-il prendre la nature pour modèle ?
:Question proche de la précédente. Elle interroge la légitimité de la nature comme référence pour l'art. L'artiste doit-il chercher à égaler ou dépasser la nature ? Ou doit-il créer quelque chose de totalement différent ?
* L'imitation en art est-elle aliénation ou invention ?
:Imiter, est-ce se soumettre à un modèle extérieur (aliénation) ou est-ce une façon de créer quelque chose de nouveau (invention) ? Même en copiant, l'artiste n'ajoute-t-il pas sa vision personnelle ?
=== Sujets sur l'art et la création ===
* L'artiste est-il un créateur ?
:Le terme « créateur » est fort : il désigne celui qui fait exister quelque chose à partir de rien. L'artiste crée-t-il vraiment ou se contente-t-il de transformer des matériaux existants ? Sa création est-elle comparable à celle d'un dieu ?
* L'artiste est-il nécessairement un homme de génie ?
:Le génie désigne un don naturel exceptionnel. Pour faire de l'art, faut-il être un génie ou peut-on être simplement talentueux, travailleur ? L'art est-il réservé à quelques élus ou accessible à tous ?
* L'art est-il le fruit du travail ou du génie ?
:Ce sujet oppose deux visions : l'art comme résultat d'un effort, d'une technique acquise par l'exercice (travail) ou l'art comme don spontané, inspiration venue naturellement (génie). Les deux sont-ils nécessaires ?
* L'artiste est-il maître de son œuvre ?
:L'artiste contrôle-t-il totalement ce qu'il crée ? Ou bien son œuvre lui échappe-t-elle une fois créée ? D'autres facteurs (l'[[Manuel de terminale de philosophie/Inconscient|inconscient]], l'inspiration, le hasard, le public) n'interviennent-ils pas dans la création ?
=== Sujets sur l'art et la vérité ===
* L'art peut-il être un moyen d'accéder à la vérité ?
:Pour Platon, l'art mimétique nous éloigne de la vérité car il imite les apparences. Mais d'autres pensent que l'art révèle des vérités profondes sur l'existence humaine. Un roman, un tableau peuvent-ils nous apprendre quelque chose de vrai ?
* L'art nous éloigne-t-il de la réalité ?
:L'art crée des mondes imaginaires, invente des histoires, transforme les choses. Ne nous fait-il pas fuir la réalité plutôt que nous aider à la comprendre ? Ou bien nous permet-il de mieux voir cette réalité en la présentant autrement ?
* L'artiste nous fait-il découvrir des vérités ?
:Ce sujet demande si l'artiste a un rôle de révélateur : nous montre-t-il des aspects cachés du monde ou de nous-mêmes ? Ou bien nous offre-t-il seulement du plaisir et du divertissement ?
* L'art nous apprend-il quelque chose ?
:L'art a-t-il une fonction éducative ? Nous enseigne-t-il des connaissances, des émotions, des façons de voir ? Ou reste-t-il dans le domaine du sentiment sans nous transmettre de savoir véritable ?
=== Sujets sur l'art et la société ===
* L'art peut-il transformer la société ?
:L'art a-t-il un pouvoir politique et social ? Peut-il changer les mentalités, faire évoluer les mœurs, provoquer des changements collectifs ? Ou reste-t-il sans effet réel sur la vie sociale ?
* Une société peut-elle se passer d'art ?
:L'art est-il un luxe dont on pourrait se passer ou un besoin fondamental ? Toutes les sociétés humaines ont produit de l'art : est-ce un hasard ou une nécessité ?
* L'art est-il le reflet d'une société ?
:Ce sujet interroge le lien entre art et société. L'art exprime-t-il simplement les valeurs, les croyances, les problèmes d'une époque ? Ou possède-t-il une autonomie qui le met à distance de la société ?
* Les pratiques artistiques transforment-elles le monde ?
:Question proche de « l'art peut-il transformer la société ? » mais qui insiste sur l'action concrète. Les artistes, par leur travail quotidien, changent-ils vraiment quelque chose au monde ou leurs œuvres restent-elles sans conséquence ?
=== Sujets sur l'art et la liberté ===
* La liberté de l'artiste rend-elle impossible toute définition de l'art ?
:Si l'artiste est totalement libre de créer ce qu'il veut, peut-on encore définir ce qu'est l'art ? La liberté artistique ne conduit-elle pas à ce que n'importe quoi puisse être appelé art ?
* L'artiste doit-il chercher à plaire ?
:L'artiste crée-t-il pour son public ou pour lui-même ? Doit-il tenir compte des goûts de ceux qui regardent son œuvre ou peut-il les ignorer complètement ? Le succès commercial ou populaire est-il un critère de qualité ?
* L'artiste peut-il tout se permettre ?
:La liberté artistique a-t-elle des limites ? Peut-on tout montrer, tout dire au nom de l'art ? Y a-t-il des règles morales, politiques ou esthétiques que l'artiste doit respecter ?
* En quoi l'art favorise-t-il la liberté ?
:Ce sujet demande de montrer le lien positif entre art et liberté. Comment l'art nous libère-t-il ? En nous faisant imaginer d'autres possibles ? En nous permettant de critiquer l'ordre existant ? En développant notre sensibilité ?
=== Sujets sur l'art et la technique ===
* Y a-t-il une différence essentielle entre l'artiste et l'artisan ?
:L'artisan fabrique des objets utiles selon des règles établies. L'artiste crée des œuvres uniques et originales. Mais cette distinction est-elle vraiment fondamentale ? Un artisan ne peut-il pas être créatif ? Un artiste ne suit-il pas aussi des techniques ?
* L'art est-il soumis à des règles ?
:Peut-on faire de l'art sans respecter certaines règles (perspective, harmonie, composition) ? Ou bien l'artiste est-il totalement libre de s'affranchir de toute contrainte ? Les règles tuent-elles la créativité ou la rendent-elles possible ?
* Y a-t-il une beauté des objets techniques ?
:Un objet purement fonctionnel (une voiture, un pont, un ordinateur) peut-il être beau ? La technique et l'art sont-ils compatibles ou opposés ? La beauté nécessite-t-elle une intention artistique ?
=== Sujets sur la fonction de l'art ===
* L'art est-il nécessaire à l'homme ?
:Ce sujet demande si l'art répond à un besoin humain fondamental. Pourrait-on vivre sans art ou manquerait-il quelque chose d'essentiel à notre existence ? Qu'apporte l'art que rien d'autre ne peut apporter ?
* L'art est-il utile ?
:L'utilité désigne ce qui sert à quelque chose de pratique. L'art a-t-il une fonction précise ou reste-t-il dans le domaine du gratuit, du désintéressé ? Peut-on mesurer l'utilité de l'art ?
* La valeur de l'art réside-t-elle dans son inutilité ?
:Paradoxe : et si justement la grandeur de l'art était de ne servir à rien de pratique ? L'art nous permet-il d'échapper à la logique de l'utilité qui domine notre vie ? Son « inutilité » n'est-elle pas sa plus grande qualité ?
* L'homme a-t-il besoin de l'art ?
:Question proche de « l'art est-il nécessaire ? » mais formulée différemment. Elle insiste sur le besoin humain : qu'est-ce qui, dans notre nature, nous pousse vers l'art ? Quel manque l'art vient-il combler ?
== VI. Extraits d'œuvres philosophiques à étudier ==
=== Platon, ''La République'', Livre X (598b-c) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| — Maintenant considère ceci. Quel but se propose la peinture relativement à chaque objet ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît tel qu'il paraît ; est-ce l'imitation de l'apparence ou de la réalité ?
— De l'apparence, dit-il.
— L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai, et, s'il peut tout exécuter, c'est, semble-t-il, qu'il ne touche qu'une petite partie de chaque chose, et cette partie n'est qu'un fantôme.|Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>}}
==== Explication ====
Dans ce passage, Socrate interroge la nature de la peinture, prise comme exemple d'art mimétique. Il établit une distinction fondamentale entre deux types de représentation :
* représenter les choses telles qu'elles sont (leur réalité essentielle)
* représenter les choses telles qu'elles paraissent (leur apparence sensible)
La réponse de son interlocuteur est claire : la peinture imite l'apparence, pas la réalité profonde.
Cette conclusion conduit Platon à affirmer que l'art mimétique est « bien éloigné du vrai ». Le peintre ne produit que des « fantômes », des simulacres qui ne touchent qu'une « petite partie » superficielle des choses.
Cette critique s'inscrit dans la théorie platonicienne des Idées : seules les Idées sont véritablement réelles, tandis que le monde sensible n'en est qu'une copie imparfaite, et la peinture n'est qu'une copie de cette copie. Précisons que la critique vise spécifiquement les arts mimétiques (peinture, poésie), et non tout savoir-faire (''tekhnê'').
;À retenir
:Pour Platon, les arts mimétiques s'éloignent de la vérité car ils imitent l'apparence et non l'essence des choses.
=== Aristote, ''Poétique'', chapitre 4 (1448b 4-19) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Il semble bien que deux causes, et deux causes naturelles, aient donné naissance à la poésie. Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance (l'homme diffère des autres animaux en ce qu'il est très apte à l'imitation et c'est au moyen de celle-ci qu'il acquiert ses premières connaissances) et, en second lieu, tous les hommes prennent plaisir aux imitations.|Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b<ref>Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>}}
==== Explication ====
Aristote présente ici une conception profondément différente de l'imitation que celle de Platon. Pour Aristote, l'imitation (''mimésis'') n'est pas un éloignement dangereux de la vérité, mais une tendance naturelle de l'être humain, présente dès l'enfance.
Aristote identifie deux raisons pour lesquelles l'art imitatif existe et s'est développé :
# L'imitation comme moyen d'apprentissage : c'est en imitant que l'enfant acquiert ses premières connaissances. L'art a donc une fonction cognitive.
# L'imitation comme source de plaisir : nous prenons plaisir à reconnaître dans une représentation ce qu'elle représente, et nous prenons aussi plaisir au processus créateur lui-même.
L'art répond ainsi à un besoin humain fondamental.
;À retenir
:Pour Aristote, l'imitation est naturelle à l'homme et lui permet d'apprendre tout en lui procurant du plaisir.
=== Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1 et §5 ===
==== Texte (§1) ====
{{Citation bloc| Pour décider si quelque chose est beau ou non, nous ne rapportons pas par l'entendement la représentation à l'objet en vue d'une connaissance, mais par l'imagination (peut-être liée à l'entendement) nous la rapportons au sujet et au sentiment de plaisir ou de peine de celui-ci. Le jugement de goût n'est donc pas un jugement de connaissance ; par conséquent il n'est pas logique, mais esthétique.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Texte (§5) ====
{{Citation bloc| Le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'une représentation par une satisfaction dégagée de tout intérêt. L'objet d'une semblable satisfaction s'appelle beau.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Explication ====
Dans le premier extrait (§1), Kant établit la distinction entre jugement de connaissance et jugement de goût.
{| class="wikitable"
! Jugement de connaissance !! Jugement de goût
|-
| Porte sur l'objet || Porte sur le sentiment du sujet
|-
| Logique || Esthétique
|-
| Cherche à connaître || Exprime un plaisir
|}
Quand je juge qu'une chose est belle, je ne cherche pas à connaître l'objet mais j'exprime un sentiment. Le jugement esthétique ne porte pas sur les propriétés objectives de l'objet, mais sur l'effet que sa représentation produit en moi.
Le second extrait (§5) introduit la première des caractéristiques du beau : le désintéressement. Le jugement de goût doit être « dégagé de tout intérêt » : je ne dois pas me demander si l'objet m'est utile, ni s'il existe réellement, ni s'il satisfait mes désirs. Seuls comptent la représentation de l'objet et le plaisir qu'elle me procure.
Mais il faut compléter ce point par une autre idée centrale chez Kant, exposée plus loin (§6 et suivants) : le jugement de goût prétend à l'universalité subjective. Quand je dis « cette œuvre est belle », je ne dis pas seulement « elle me plaît », je demande l'accord d'autrui, comme si le beau valait pour tous. Cette prétention à l'universel est subjective, parce qu'elle ne repose pas sur un concept objectif : je ne peux pas démontrer la beauté comme on démontre un théorème. Le jugement esthétique est donc à la fois subjectif (par sa source) et universel (par sa prétention), ce qui en fait, pour Kant, un type de jugement très particulier.
;À retenir
:Pour Kant, le jugement de goût est désintéressé (sans considération d'utilité) et prétend à une universalité subjective : il vaut pour tous, mais sans reposer sur un concept démontrable.
=== Hegel, ''Esthétique'', Introduction ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Mais il est permis de soutenir dès maintenant que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car la beauté artistique est la beauté née et comme deux fois née de l'esprit. Or autant l'esprit et ses créations sont plus élevées que la nature et ses manifestations, autant le beau artistique est lui aussi plus élevé que la beauté de la nature.|Hegel, ''Esthétique'', Introduction<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>}}
==== Explication ====
Hegel renverse ici la hiérarchie traditionnelle qui plaçait la beauté naturelle au-dessus de la beauté artistique. Pour lui, une œuvre d'art, même médiocre, est supérieure à la plus belle chose naturelle, car elle est le produit de l'esprit.
L'expression « deux fois née de l'esprit » signifie que l'œuvre d'art est doublement spirituelle :
# Première naissance : elle est créée par un esprit humain (l'artiste)
# Seconde naissance : elle contient en elle un contenu spirituel (une idée, une signification)
La nature, au contraire, est privée d'esprit : elle existe de manière immédiate, sans réflexion ni liberté. L'œuvre d'art manifeste la liberté créatrice de l'esprit humain, et c'est cette dimension spirituelle qui fait sa valeur.
Précisons toutefois la position de l'art dans la philosophie hégélienne. L'art appartient, avec la religion et la philosophie, à ce que Hegel appelle l'« esprit absolu ». Mais ces trois formes ne sont pas équivalentes : l'art exprime la vérité de manière sensible (par des images), la religion sous la forme de la représentation, et la philosophie sous la forme du concept. La philosophie occupe donc le rang le plus élevé, parce qu'elle saisit conceptuellement ce que l'art ne fait que rendre sensible. L'art reste néanmoins une forme essentielle de manifestation de la vérité.
;À retenir
:Pour Hegel, l'art est supérieur à la nature parce qu'il est produit par l'esprit, mais il reste subordonné à la philosophie qui exprime conceptuellement ce que l'art exprime sensiblement.
=== Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1 ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Nous aurons beaucoup gagné pour la science esthétique quand nous serons parvenus non seulement à la compréhension logique, mais à la certitude immédiate de cette idée que le développement de l'art est lié à la dualité de l'apollinien et du dionysiaque, de même que la procréation suppose la dualité des sexes, au sein d'une lutte perpétuelle et par des réconciliations seulement périodiques.|Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1<ref>Friedrich Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1, trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977</ref>}}
==== Explication ====
Nietzsche introduit ici sa distinction fondamentale entre deux pulsions artistiques : l'apollinien (du nom du dieu Apollon) et le dionysiaque (du dieu Dionysos). Ces deux forces sont en tension permanente, comme les deux sexes dans la procréation, et leur union produit les plus grandes œuvres d'art.
{| class="wikitable"
! Apollinien !! Dionysiaque
|-
| Principe d'individualisation || Principe de dissolution
|-
| Forme, mesure, clarté || Ivresse, fusion, chaos
|-
| Beauté harmonieuse || Extase musicale
|-
| Images claires (sculpture) || Musique et danse
|-
| Rêve || Ivresse
|}
Nietzsche montre que l'art grec, et particulièrement la tragédie, réalise la synthèse de ces deux principes : le chœur dionysiaque et le dialogue apollinien s'unissent pour créer une œuvre qui permet d'affronter le tragique de l'existence.
;À retenir
:Pour Nietzsche, l'art naît de la tension entre deux forces : l'apollinien (ordre et forme) et le dionysiaque (ivresse et dissolution).
== Conclusion ==
L'art est une notion complexe qui ne se laisse pas enfermer dans une définition unique. Les différentes conceptions que nous avons présentées (l'art comme imitation, comme expression, comme institution) ne sont pas nécessairement contradictoires : elles éclairent des aspects différents de ce phénomène multiple qu'est l'art. La question du rapport entre art et technique, longtemps minorée par la tradition moderne, montre par ailleurs que les frontières du « beau » sont plus mouvantes qu'on ne le croit.
Plutôt que de chercher une réponse définitive à la question « qu'est-ce que l'art ? », le travail philosophique consiste donc à mettre en évidence les tensions qui traversent cette notion : entre imitation et création, entre génie et travail, entre liberté et engagement, entre vérité sensible et vérité conceptuelle. Comprendre ce qu'est l'art, c'est aussi comprendre quelque chose d'essentiel sur ce que nous sommes en tant qu'êtres humains capables de produire et de reconnaître des œuvres.
== Notes et Références ==
{{Références|colonnes = 2}}
== Bibliographie ==
=== Œuvres classiques ===
* [[Pour lire Platon|Platon]], ''[[s:La République|La République]]'', trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934, Livre X
* Aristote, ''[[s:Poétique (trad. Ruelle)|Poétique]]'', trad. Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris : Seuil, 1980
* Kant, Emmanuel, ''[[s:Critique du jugement|Critique de la faculté de juger]]'', trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993
* Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, ''[[s:Cours d'Esthétique (Hegel)|Esthétique]]'', trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]
* Nietzsche, Friedrich, ''[[s:L’Origine de la Tragédie|La Naissance de la tragédie]]'', trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977
=== Études contemporaines ===
* Danto, Arthur C., ''La Transfiguration du banal'', trad. Claude Hary-Schaeffer, Paris : Seuil, 1989
* Dewey, John, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]
* Genette, Gérard, ''L'Œuvre de l'art'', Paris : Seuil, 1994-1997, 2 volumes
* Jimenez, Marc, ''Qu'est-ce que l'esthétique ?'', Paris : Gallimard, « Folio essais », 1997
* Schaeffer, Jean-Marie, ''L'Art de l'âge moderne : l'esthétique et la philosophie de l'art du XVIII{{e}} siècle à nos jours'', Paris : Gallimard, 1992
[[Catégorie:Manuel de terminale de philosophie (livre)]]
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L'art occupe une place importante dans nos vies. Nous le rencontrons dans les musées, dans les rues, dans la musique que nous écoutons ou les films que nous regardons. Mais qu'est-ce que l'art exactement ? Une chanson populaire est-elle de l'art au même titre qu'un opéra ? Un urinoir signé par Marcel Duchamp et exposé dans un musée est-il une œuvre d'art ? Et quand nous disons d'un tableau qu'il est beau, exprimons-nous un simple goût personnel ou prétendons-nous à quelque chose de plus ?
Ces questions ne sont pas seulement curieuses : elles touchent à des problèmes philosophiques bien réels. Définir l'art, c'est aussi se demander ce que cherche l'artiste, ce que l'œuvre nous fait, et ce que nous attendons d'elle. Ce chapitre suit un fil directeur : comprendre pourquoi il est si difficile de dire ce qu'est l'art, et examiner les principales réponses que les philosophes ont proposées. Nous verrons que chaque grande conception, qu'il s'agisse de l'art comme imitation, comme expression ou comme institution, éclaire un aspect du problème sans le résoudre complètement.
== I. Qu'est-ce que l'art ? ==
=== Une première difficulté : définir l'art ===
Définir l'art n'est pas simple. À première vue, nous reconnaissons tous un tableau, une sculpture ou une chanson. Pourtant, quand on essaye de dire précisément ce qui fait qu'une chose est de l'art, les difficultés commencent. Un urinoir exposé dans un musée est-il de l'art ? Une photographie peut-elle être de l'art au même titre qu'une peinture ? Une bande dessinée a-t-elle la même valeur artistique qu'un roman ?
Une difficulté supplémentaire vient du mot lui-même. Le terme français « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê''. Or, dans l'Antiquité, ces mots désignaient un savoir-faire au sens large : il y avait un art du médecin, un art du cordonnier, un art du peintre. Le sens moderne d'« art », qui désigne avant tout les beaux-arts (peinture, sculpture, musique, poésie...), ne s'est imposé qu'au XVIII{{e}} siècle. Rappelons donc que la séparation entre « art » et « technique » n'a pas toujours existé, et qu'elle reste philosophiquement discutée.
Les philosophes ont proposé plusieurs [[Dictionnaire de philosophie/Définition|définitions]] de l'art au sens moderne. Pour certains, l'art se définit par sa fonction : il doit produire du [[Dictionnaire de philosophie/Beau|beau]], exprimer des émotions, ou imiter la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-605c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Pour d'autres, l'art se définit par son contexte social : est art ce qu'une société ou une institution culturelle reconnaît comme tel<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic: An Institutional Analysis'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>.
=== L'art et le beau ===
[[Fichier:Mona Lisa, by Leonardo da Vinci, from C2RMF retouched.jpg|vignette|gauche|Léonard de Vinci, ''La Joconde'', 1503-1506, Musée du Louvre]]
Pendant longtemps, on a pensé que l'art avait pour fonction principale de produire de la beauté. Cette idée traverse une grande partie de l'[[Philosophie/Histoire de la philosophie|histoire de la philosophie]]. Mais que signifie exactement dire d'une œuvre qu'elle est belle ?
Emmanuel Kant, au XVIII{{e}} siècle, propose une analyse célèbre de ce type de jugement. Quand je dis qu'une chose est belle, je n'exprime pas seulement mon plaisir personnel, comme lorsque je dis que j'aime le chocolat. Je prétends à quelque chose de plus : je demande en quelque sorte l'accord des [[Philosophie/Autrui|autres]], comme si la beauté de l'objet devait s'imposer à eux aussi<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §6, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. C'est ce que Kant appelle l'universalité subjective du jugement de goût : je ne peux pas démontrer scientifiquement qu'une chose est belle, mais je prétends quand même que mon jugement vaut pour tout le monde. Le jugement de goût est subjectif (il porte sur mon sentiment), mais il prétend à une validité universelle.
Pour Kant, le beau se caractérise aussi par une forme qui plaît sans concept, c'est-à-dire sans que nous ayons besoin de savoir à quoi sert l'objet ou ce qu'il représente<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §2, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Quand nous admirons une fleur, nous la trouvons belle non pas parce qu'elle est utile, mais simplement parce que sa forme nous plaît, indépendamment de tout intérêt pratique.
Lier l'art à la beauté pose pourtant problème. Beaucoup d'œuvres d'art contemporaines ne cherchent pas à être belles : elles peuvent être dérangeantes, laides, provocatrices. Cela signifie-t-il qu'elles ne sont pas de l'art ? Au XX{{e}} siècle, de nombreux artistes ont remis en question l'idée que l'art doive produire du beau<ref>Arthur C. Danto, ''The Abuse of Beauty: Aesthetics and the Concept of Art'', Chicago : Open Court, 2003</ref>.
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== II. Les grandes conceptions de l'art ==
=== L'art comme imitation : la théorie de la mimésis ===
Pour [[Pour lire Platon|Platon]], certains arts, particulièrement la peinture et la poésie, sont essentiellement une imitation (''mimésis'') de la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-608b, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Soulignons que la critique de Platon ne porte pas sur tous les arts au sens grec (la médecine, l'architecture ou la rhétorique sont aussi des ''tekhnai''), mais spécifiquement sur les arts mimétiques qui produisent des images.
Cette critique repose sur la théorie des Idées. Pour Platon, le monde sensible que nous percevons n'est qu'une copie imparfaite des Idées éternelles, qui sont la véritable réalité. Or l'artiste qui peint un lit copie un lit sensible, qui est lui-même une copie de l'Idée du lit. L'art pictural est donc une copie de copie, deux fois éloignée de la [[Dictionnaire de philosophie/Vérité|vérité]].
Cette vision de l'art mimétique est négative chez Platon. Pour lui, le peintre ne possède pas de connaissance véritable : il ne sait pas comment fabriquer un lit, il sait seulement comment représenter ses apparences. De plus, l'art mimétique s'adresse à la partie émotive de l'âme plutôt qu'à notre [[Manuel de terminale de philosophie/Raison|raison]], ce qui peut nous égarer<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 605c</ref>. C'est pourquoi Platon va jusqu'à proposer d'exclure les poètes de la cité idéale.
[[Fichier:Greece Epidauros - ancient theatre.jpg|vignette|droite|Le théâtre d'Épidaure (IV{{e}} siècle av. J.-C.), Grèce]]
[[Dictionnaire de philosophie/Aristote|Aristote]] reprend l'idée de mimésis mais lui donne une signification beaucoup plus positive. Pour lui, l'imitation est naturelle à l'être humain : nous apprenons en imitant, et nous prenons plaisir à voir des imitations<ref>Aristote, ''Poétique'', 1448b4-17, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>. La tragédie, par exemple, imite des actions humaines sérieuses et permet au spectateur de vivre une expérience particulière : la catharsis<ref>Aristote, ''Poétique'', 1449b24-28</ref>. Le sens exact de ce terme est discuté depuis l'Antiquité : on le traduit le plus souvent par « purification » des émotions de pitié et de peur, mais on a aussi proposé « purgation », « clarification » ou encore « mise en forme » des affects. Toutes ces traductions tentent de saisir l'idée que la tragédie agit sur les émotions du spectateur d'une manière bénéfique. Le théâtre grec, avec ses grandes représentations tragiques, illustre cette conception de l'art comme imitation capable de toucher profondément le spectateur.
;Mimésis
:Terme grec qui signifie « imitation ». Dans la philosophie antique, la mimésis désigne la représentation de la réalité par certains arts, notamment la peinture, la sculpture et la poésie.
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=== L'art comme expression ===
Une autre grande conception définit l'art comme expression des émotions. Selon cette théorie, l'artiste ne copie pas la réalité, mais exprime ses sentiments intérieurs à travers son œuvre. Quand un musicien compose une mélodie triste, il ne décrit pas la tristesse de l'extérieur, il la rend sensible directement dans les sons<ref>R. G. Collingwood, ''The Principles of Art'', Oxford : Clarendon Press, 1938</ref>.
Cette idée s'est développée surtout au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, notamment avec le romantisme qui valorise la subjectivité de l'artiste et le processus créatif. L'œuvre d'art devient alors le moyen par lequel l'artiste communique avec le public : elle transmet des émotions que les mots ordinaires ne peuvent pas toujours formuler<ref>Léon Tolstoï, ''Qu'est-ce que l'art ?'', 1897</ref>.
Cette conception soulève cependant des questions. Toutes les œuvres d'art expriment-elles vraiment des émotions ? Et si oui, s'agit-il toujours des émotions de l'artiste ? Certaines œuvres peuvent être froides, calculées, conceptuelles, sans rapport apparent avec les sentiments personnels de leur créateur. Comment, par ailleurs, distinguer l'art de la simple décharge émotionnelle ? Crier sa colère n'est pas faire une œuvre : encore faut-il que l'émotion soit travaillée, mise en forme, partagée.
=== L'art comme institution sociale ===
[[Fichier:Marcel Duchamp, 1917, Fountain, photograph by Alfred Stieglitz.jpg|vignette|gauche|Marcel Duchamp, ''Fontaine'', 1917 (photographie d'Alfred Stieglitz)]]
Au XX{{e}} siècle, une nouvelle approche apparaît, souvent appelée théorie institutionnelle de l'art. Selon cette approche, ce qui fait qu'un objet est une œuvre d'art, ce n'est pas ses qualités propres (beauté, expression, imitation), mais le fait qu'il soit reconnu comme art dans un certain contexte.
Deux philosophes américains ont joué un rôle majeur dans cette approche, mais avec des accents différents. Arthur Danto insiste sur le fait qu'un objet ordinaire devient œuvre d'art quand il est inséré dans une « atmosphère de théorie artistique » et un « monde de l'art » (''artworld'') qui lui donne du sens<ref>Arthur C. Danto, « The Artworld », ''The Journal of Philosophy'', vol. 61, n° 19, 1964, p. 571-584</ref>. Pour Danto, c'est l'interprétation, la lecture culturelle de l'objet, qui le constitue comme œuvre. George Dickie propose une formulation plus structurelle : une œuvre d'art est un artefact sur lequel une personne agissant au nom du monde de l'art confère le statut de « candidat à l'appréciation »<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>. Dickie met davantage l'accent sur le rôle des institutions concrètes (musées, galeries, critiques) qui attribuent ce statut.
Le « monde de l'art » désigne ainsi l'ensemble des institutions, des personnes et des pratiques qui entourent l'art : les musées, les galeries, les critiques, les conservateurs, les artistes eux-mêmes. Cette théorie explique pourquoi Marcel Duchamp a pu présenter un urinoir renversé, intitulé ''Fontaine'' (1917), comme une œuvre d'art. L'objet en lui-même n'a rien d'artistique : c'est un objet manufacturé ordinaire. Mais en le signant, en lui donnant un titre et en le présentant dans un contexte artistique, Duchamp l'a transformé en art. Ces objets, que Duchamp appelait des « ready-made », remettent en question l'idée traditionnelle selon laquelle l'artiste doit fabriquer ou transformer matériellement son œuvre.
Cette approche a l'avantage d'expliquer l'évolution de l'art et sa diversité. Elle montre que ce qui compte comme art change selon les époques et les sociétés. Elle soulève cependant plusieurs questions : qui décide ce qui est art ? Le monde de l'art a-t-il tous les pouvoirs ? Cette approche ne risque-t-elle pas de justifier n'importe quoi ? On lui objectera notamment qu'elle décrit le fonctionnement social de l'art sans dire pourquoi telle œuvre mérite plutôt qu'une autre d'être reconnue.
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== III. Art, technique et création ==
=== L'artiste et l'artisan ===
Comme nous l'avons vu, le mot « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê'' : ces termes désignaient à l'origine tout savoir-faire. Au sens ancien, le médecin, le menuisier et le peintre exerçaient tous un « art ». La distinction moderne entre l'artiste (qui crée des œuvres uniques) et l'artisan (qui fabrique des objets utiles selon des règles) n'a donc pas toujours existé.
Cette distinction s'établit progressivement à partir de la Renaissance et surtout au XVIII{{e}} siècle, avec la séparation des « beaux-arts » et des « arts mécaniques ». On peut la formuler par plusieurs critères, qu'il faut comprendre comme des tendances générales et non comme des oppositions absolues :
{| class="wikitable"
! L'artisan !! L'artiste
|-
| Fabrique surtout des objets utiles || Crée des œuvres dont la valeur n'est pas l'utilité
|-
| Suit le plus souvent des règles transmises || Invente parfois ses propres règles
|-
| Tend à reproduire le même type d'objet || Crée plutôt des œuvres singulières
|-
| Travaille pour un commanditaire ou un usage || Cherche l'expression ou la beauté
|}
Cette opposition reste fragile. Un artisan peut être créatif, inventer de nouvelles formes, faire preuve de goût. Inversement, un artiste suit aussi des techniques, apprend un métier, applique des règles. L'artisanat d'art produit des pièces uniques, tandis que certaines pratiques artistiques modernes ou contemporaines utilisent au contraire la série, la reproduction, voire la délégation de la fabrication à des assistants. Beaucoup d'œuvres anciennes étaient elles-mêmes produites par des ateliers fonctionnant comme des entreprises artisanales (pensons à l'atelier de Rubens). La frontière entre art et artisanat est donc plus souple qu'elle n'y paraît, et elle dépend en grande partie de la manière dont une société valorise certaines productions plutôt que d'autres.
=== Le génie et le [[Manuel de terminale de philosophie/Travail|travail]] ===
Une autre question concerne le rôle du génie et du travail dans la création artistique. Le mot « génie » désigne, dans la tradition philosophique, un don naturel exceptionnel. Pour Kant, le génie est le « talent (don de la [[Manuel de terminale de philosophie/Nature|nature]]) qui donne ses règles à l'art »<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §46, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Le génie crée des œuvres originales sans suivre de règles préétablies, et ces œuvres deviennent elles-mêmes modèles pour d'autres.
Cette conception, qui sera ensuite amplifiée par le romantisme, a parfois été contestée. De nombreux artistes ont insisté sur le fait que la création est aussi le résultat d'un long travail, d'une pratique patiente, d'un apprentissage technique. L'inspiration ne suffit pas : elle suppose une discipline régulière, sans laquelle l'œuvre ne peut prendre forme.
Génie et travail ne sont donc peut-être pas opposés. La création artistique semble exiger les deux : un don ou une sensibilité particulière, et l'effort patient qui permet à ce don de s'incarner dans une œuvre.
=== L'art est-il soumis à des règles ? ===
Cette question fait écho à la précédente. Si l'artiste est un créateur libre, doit-il respecter des règles ? La tradition classique affirmait l'existence de règles précises (perspective, harmonie, composition, proportions) que l'artiste devait connaître et suivre. Au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, beaucoup d'artistes ont au contraire revendiqué la rupture avec les règles établies : peinture abstraite, musique atonale, poésie en vers libres.
Remarquons cependant que rompre avec certaines règles, c'est souvent en suivre d'autres ou en inventer de nouvelles. Une œuvre totalement sans règle serait-elle encore une œuvre, ou seulement un chaos ? La question, plutôt que de savoir s'il faut ou non des règles, est peut-être de savoir quel type de règles permet à la créativité de s'exprimer pleinement.
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== IV. Les enjeux de l'art ==
=== L'art et la vérité ===
:''Approfondir'' : [[Dictionnaire de philosophie/Art et Vérité|Art et Vérité]]
Une question décisive est de savoir si l'art peut dire quelque chose de vrai sur le monde. Pour Platon, comme nous l'avons vu, les arts mimétiques sont éloignés de la vérité puisqu'ils n'imitent que les apparences. On peut cependant penser autrement. Aristote considérait que la poésie révèle des [[Dictionnaire de philosophie/Vérité|vérité]]s plus universelles que l'histoire, parce qu'elle dit non pas ce qui est arrivé, mais ce qui pourrait arriver selon la nécessité ou la vraisemblance<ref>Aristote, ''Poétique'', 1451b5-10</ref>.
Au XIX{{e}} siècle, Hegel affirme que l'art est une façon pour l'esprit de se manifester et de se connaître lui-même. L'art exprime la vérité de manière sensible, à travers des images et des formes, plutôt que par des concepts abstraits<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>. Toutefois, Hegel ne place pas l'art à égalité avec la philosophie : pour lui, l'art, la [[Manuel de terminale de philosophie/Religion|religion]] et la philosophie sont les trois formes de l'« esprit absolu », et la philosophie occupe le rang le plus élevé parce qu'elle exprime conceptuellement, donc plus complètement, ce que l'art exprime sensiblement. L'art reste néanmoins une voie d'accès à la vérité, irremplaçable parce qu'il rend la pensée perceptible.
Deux leçons opposées peuvent ainsi être tirées de cette tradition : soit l'art s'éloigne de la vérité (Platon), soit il en est une forme privilégiée mais incomplète (Hegel). Dans tous les cas, la question du rapport entre art et vérité ne se réduit pas à celle de l'exactitude documentaire : un roman peut être faux dans les détails et révéler quelque chose de profondément vrai sur l'existence humaine.
=== L'art et la société ===
L'art n'existe jamais en dehors d'un contexte social. Il reflète la société dans laquelle il naît, avec ses valeurs, ses conflits, ses espoirs et ses contradictions. L'art peut être vu comme un miroir de la société, mais aussi comme un moyen de la critiquer ou de la transformer.
L'art peut avoir plusieurs fonctions sociales : renforcer l'identité d'un groupe, transmettre des traditions culturelles, célébrer des événements importants, contester l'ordre établi, dénoncer des injustices, ou imaginer d'autres façons de vivre. L'art politique, par exemple, utilise les images et les symboles pour faire passer des messages sur les questions sociales et politiques<ref>Walter Benjamin, « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique », 1936</ref>.
Méfions-nous toutefois des interprétations trop simples. L'art n'est pas seulement un reflet passif de la société : il participe activement à la construction de nos façons de voir et de penser le monde. Les œuvres d'art peuvent ouvrir des perspectives nouvelles, faire voir des choses que l'on n'avait pas remarquées, faire éprouver des émotions que l'on ne connaissait pas. C'est en ce sens que l'art peut transformer la société : en transformant d'abord notre regard.
=== L'art et la liberté ===
Un dernier enjeu concerne la liberté de l'art. Faut-il que l'art soit complètement libre, sans contraintes ni obligations ? Ou doit-il se mettre au service de causes morales, politiques ou sociales ?
Cette question divise les philosophes et les artistes. Certains défendent l'idée de « l'art pour l'art », c'est-à-dire l'idée que l'art doit rester autonome et ne servir aucun but extérieur. D'autres pensent au contraire que l'art doit être engagé et servir des objectifs sociaux<ref>John Dewey, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]</ref>.
Cette tension traverse toute l'histoire de l'art moderne et contemporain. Elle pose une question décisive : l'art peut-il être à la fois libre et utile ? Peut-il échapper aux contraintes sociales tout en gardant une dimension collective et partagée ?
== V. Exemples de sujets de dissertation ==
=== Sujets sur la définition et la nature de l'art ===
* Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ?
:Cette question nous demande de réfléchir aux critères qui font qu'un objet mérite le nom d'œuvre d'art. Est-ce la beauté ? Le fait d'être fabriqué par un artiste ? Le fait d'être exposé dans un musée ? Il faut examiner les différentes définitions possibles et leurs limites.
* L'art peut-il se passer de la référence au beau ?
:Pendant longtemps, on a pensé que l'art devait créer du beau. Mais beaucoup d'œuvres contemporaines sont laides, violentes ou dérangeantes. Peut-on les considérer comme de l'art ? Ce sujet interroge le lien entre art et beauté.
* Une œuvre d'art peut-elle ne pas être belle ?
:Cette question ressemble à la précédente mais insiste sur un cas particulier : peut-on appeler « œuvre d'art » quelque chose qui n'est pas beau ? Il faut distinguer la beauté d'autres qualités que peut avoir l'art : l'expression, la force, la provocation.
* L'originalité suffit-elle à faire la valeur d'une œuvre d'art ?
:On valorise souvent l'originalité en art : être nouveau, surprendre, innover. Mais est-ce suffisant ? Une œuvre simplement originale mais sans profondeur a-t-elle de la valeur ? Il faut peser ce qui compte vraiment dans une œuvre.
=== Sujets sur l'art et l'imitation ===
* L'œuvre d'art est-elle une imitation de la nature ?
:Selon Platon et Aristote, certains arts imitent la réalité. Un peintre copie un paysage, un sculpteur reproduit un corps humain. Mais tous les arts imitent-ils vraiment ? La musique abstraite ou la peinture non-figurative imitent-elles quelque chose ?
* L'art doit-il suivre la nature ?
:Ce sujet demande si l'artiste doit prendre la nature comme modèle ou s'il peut s'en écarter librement. Faut-il représenter les choses telles qu'elles sont ou peut-on les transformer, les déformer, les réinventer ?
* Faut-il prendre la nature pour modèle ?
:Question proche de la précédente. Elle interroge la légitimité de la nature comme référence pour l'art. L'artiste doit-il chercher à égaler ou dépasser la nature ? Ou doit-il créer quelque chose de totalement différent ?
* L'imitation en art est-elle aliénation ou invention ?
:Imiter, est-ce se soumettre à un modèle extérieur (aliénation) ou est-ce une façon de créer quelque chose de nouveau (invention) ? Même en copiant, l'artiste n'ajoute-t-il pas sa vision personnelle ?
=== Sujets sur l'art et la création ===
* L'artiste est-il un créateur ?
:Le terme « créateur » est fort : il désigne celui qui fait exister quelque chose à partir de rien. L'artiste crée-t-il vraiment ou se contente-t-il de transformer des matériaux existants ? Sa création est-elle comparable à celle d'un dieu ?
* L'artiste est-il nécessairement un homme de génie ?
:Le génie désigne un don naturel exceptionnel. Pour faire de l'art, faut-il être un génie ou peut-on être simplement talentueux, travailleur ? L'art est-il réservé à quelques élus ou accessible à tous ?
* L'art est-il le fruit du travail ou du génie ?
:Ce sujet oppose deux visions : l'art comme résultat d'un effort, d'une technique acquise par l'exercice (travail) ou l'art comme don spontané, inspiration venue naturellement (génie). Les deux sont-ils nécessaires ?
* L'artiste est-il maître de son œuvre ?
:L'artiste contrôle-t-il totalement ce qu'il crée ? Ou bien son œuvre lui échappe-t-elle une fois créée ? D'autres facteurs (l'[[Manuel de terminale de philosophie/Inconscient|inconscient]], l'inspiration, le hasard, le public) n'interviennent-ils pas dans la création ?
=== Sujets sur l'art et la vérité ===
* L'art peut-il être un moyen d'accéder à la vérité ?
:Pour Platon, l'art mimétique nous éloigne de la vérité car il imite les apparences. Mais d'autres pensent que l'art révèle des vérités profondes sur l'existence humaine. Un roman, un tableau peuvent-ils nous apprendre quelque chose de vrai ?
* L'art nous éloigne-t-il de la réalité ?
:L'art crée des mondes imaginaires, invente des histoires, transforme les choses. Ne nous fait-il pas fuir la réalité plutôt que nous aider à la comprendre ? Ou bien nous permet-il de mieux voir cette réalité en la présentant autrement ?
* L'artiste nous fait-il découvrir des vérités ?
:Ce sujet demande si l'artiste a un rôle de révélateur : nous montre-t-il des aspects cachés du monde ou de nous-mêmes ? Ou bien nous offre-t-il seulement du plaisir et du divertissement ?
* L'art nous apprend-il quelque chose ?
:L'art a-t-il une fonction éducative ? Nous enseigne-t-il des connaissances, des émotions, des façons de voir ? Ou reste-t-il dans le domaine du sentiment sans nous transmettre de savoir véritable ?
=== Sujets sur l'art et la société ===
* L'art peut-il transformer la société ?
:L'art a-t-il un pouvoir politique et social ? Peut-il changer les mentalités, faire évoluer les mœurs, provoquer des changements collectifs ? Ou reste-t-il sans effet réel sur la vie sociale ?
* Une société peut-elle se passer d'art ?
:L'art est-il un luxe dont on pourrait se passer ou un besoin fondamental ? Toutes les sociétés humaines ont produit de l'art : est-ce un hasard ou une nécessité ?
* L'art est-il le reflet d'une société ?
:Ce sujet interroge le lien entre art et société. L'art exprime-t-il simplement les valeurs, les croyances, les problèmes d'une époque ? Ou possède-t-il une autonomie qui le met à distance de la société ?
* Les pratiques artistiques transforment-elles le monde ?
:Question proche de « l'art peut-il transformer la société ? » mais qui insiste sur l'action concrète. Les artistes, par leur travail quotidien, changent-ils vraiment quelque chose au monde ou leurs œuvres restent-elles sans conséquence ?
=== Sujets sur l'art et la liberté ===
* La liberté de l'artiste rend-elle impossible toute définition de l'art ?
:Si l'artiste est totalement libre de créer ce qu'il veut, peut-on encore définir ce qu'est l'art ? La liberté artistique ne conduit-elle pas à ce que n'importe quoi puisse être appelé art ?
* L'artiste doit-il chercher à plaire ?
:L'artiste crée-t-il pour son public ou pour lui-même ? Doit-il tenir compte des goûts de ceux qui regardent son œuvre ou peut-il les ignorer complètement ? Le succès commercial ou populaire est-il un critère de qualité ?
* L'artiste peut-il tout se permettre ?
:La liberté artistique a-t-elle des limites ? Peut-on tout montrer, tout dire au nom de l'art ? Y a-t-il des règles morales, politiques ou esthétiques que l'artiste doit respecter ?
* En quoi l'art favorise-t-il la liberté ?
:Ce sujet demande de montrer le lien positif entre art et liberté. Comment l'art nous libère-t-il ? En nous faisant imaginer d'autres possibles ? En nous permettant de critiquer l'ordre existant ? En développant notre sensibilité ?
=== Sujets sur l'art et la technique ===
* Y a-t-il une différence essentielle entre l'artiste et l'artisan ?
:L'artisan fabrique des objets utiles selon des règles établies. L'artiste crée des œuvres uniques et originales. Mais cette distinction est-elle vraiment fondamentale ? Un artisan ne peut-il pas être créatif ? Un artiste ne suit-il pas aussi des techniques ?
* L'art est-il soumis à des règles ?
:Peut-on faire de l'art sans respecter certaines règles (perspective, harmonie, composition) ? Ou bien l'artiste est-il totalement libre de s'affranchir de toute contrainte ? Les règles tuent-elles la créativité ou la rendent-elles possible ?
* Y a-t-il une beauté des objets techniques ?
:Un objet purement fonctionnel (une voiture, un pont, un ordinateur) peut-il être beau ? La technique et l'art sont-ils compatibles ou opposés ? La beauté nécessite-t-elle une intention artistique ?
=== Sujets sur la fonction de l'art ===
* L'art est-il nécessaire à l'homme ?
:Ce sujet demande si l'art répond à un besoin humain fondamental. Pourrait-on vivre sans art ou manquerait-il quelque chose d'essentiel à notre existence ? Qu'apporte l'art que rien d'autre ne peut apporter ?
* L'art est-il utile ?
:L'utilité désigne ce qui sert à quelque chose de pratique. L'art a-t-il une fonction précise ou reste-t-il dans le domaine du gratuit, du désintéressé ? Peut-on mesurer l'utilité de l'art ?
* La valeur de l'art réside-t-elle dans son inutilité ?
:Paradoxe : et si justement la grandeur de l'art était de ne servir à rien de pratique ? L'art nous permet-il d'échapper à la logique de l'utilité qui domine notre vie ? Son « inutilité » n'est-elle pas sa plus grande qualité ?
* L'homme a-t-il besoin de l'art ?
:Question proche de « l'art est-il nécessaire ? » mais formulée différemment. Elle insiste sur le besoin humain : qu'est-ce qui, dans notre nature, nous pousse vers l'art ? Quel manque l'art vient-il combler ?
== VI. Extraits d'œuvres philosophiques à étudier ==
=== Platon, ''La République'', Livre X (598b-c) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| — Maintenant considère ceci. Quel but se propose la peinture relativement à chaque objet ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît tel qu'il paraît ; est-ce l'imitation de l'apparence ou de la réalité ?
— De l'apparence, dit-il.
— L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai, et, s'il peut tout exécuter, c'est, semble-t-il, qu'il ne touche qu'une petite partie de chaque chose, et cette partie n'est qu'un fantôme.|Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>}}
==== Explication ====
Dans ce passage, Socrate interroge la nature de la peinture, prise comme exemple d'art mimétique. Il établit une distinction fondamentale entre deux types de représentation :
* représenter les choses telles qu'elles sont (leur réalité essentielle)
* représenter les choses telles qu'elles paraissent (leur apparence sensible)
La réponse de son interlocuteur est claire : la peinture imite l'apparence, pas la réalité profonde.
Cette conclusion conduit Platon à affirmer que l'art mimétique est « bien éloigné du vrai ». Le peintre ne produit que des « fantômes », des simulacres qui ne touchent qu'une « petite partie » superficielle des choses.
Cette critique s'inscrit dans la théorie platonicienne des Idées : seules les Idées sont véritablement réelles, tandis que le monde sensible n'en est qu'une copie imparfaite, et la peinture n'est qu'une copie de cette copie. Précisons que la critique vise spécifiquement les arts mimétiques (peinture, poésie), et non tout savoir-faire (''tekhnê'').
;À retenir
:Pour Platon, les arts mimétiques s'éloignent de la vérité car ils imitent l'apparence et non l'essence des choses.
=== Aristote, ''Poétique'', chapitre 4 (1448b 4-19) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Il semble bien que deux causes, et deux causes naturelles, aient donné naissance à la poésie. Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance (l'homme diffère des autres animaux en ce qu'il est très apte à l'imitation et c'est au moyen de celle-ci qu'il acquiert ses premières connaissances) et, en second lieu, tous les hommes prennent plaisir aux imitations.|Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b<ref>Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>}}
==== Explication ====
Aristote présente ici une conception profondément différente de l'imitation que celle de Platon. Pour Aristote, l'imitation (''mimésis'') n'est pas un éloignement dangereux de la vérité, mais une tendance naturelle de l'être humain, présente dès l'enfance.
Aristote identifie deux raisons pour lesquelles l'art imitatif existe et s'est développé :
# L'imitation comme moyen d'apprentissage : c'est en imitant que l'enfant acquiert ses premières connaissances. L'art a donc une fonction cognitive.
# L'imitation comme source de plaisir : nous prenons plaisir à reconnaître dans une représentation ce qu'elle représente, et nous prenons aussi plaisir au processus créateur lui-même.
L'art répond ainsi à un besoin humain fondamental.
;À retenir
:Pour Aristote, l'imitation est naturelle à l'homme et lui permet d'apprendre tout en lui procurant du plaisir.
=== Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1 et §5 ===
==== Texte (§1) ====
{{Citation bloc| Pour décider si quelque chose est beau ou non, nous ne rapportons pas par l'entendement la représentation à l'objet en vue d'une connaissance, mais par l'imagination (peut-être liée à l'entendement) nous la rapportons au sujet et au sentiment de plaisir ou de peine de celui-ci. Le jugement de goût n'est donc pas un jugement de connaissance ; par conséquent il n'est pas logique, mais esthétique.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Texte (§5) ====
{{Citation bloc| Le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'une représentation par une satisfaction dégagée de tout intérêt. L'objet d'une semblable satisfaction s'appelle beau.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Explication ====
Dans le premier extrait (§1), Kant établit la distinction entre jugement de connaissance et jugement de goût.
{| class="wikitable"
! Jugement de connaissance !! Jugement de goût
|-
| Porte sur l'objet || Porte sur le sentiment du sujet
|-
| Logique || Esthétique
|-
| Cherche à connaître || Exprime un plaisir
|}
Quand je juge qu'une chose est belle, je ne cherche pas à connaître l'objet mais j'exprime un sentiment. Le jugement esthétique ne porte pas sur les propriétés objectives de l'objet, mais sur l'effet que sa représentation produit en moi.
Le second extrait (§5) introduit la première des caractéristiques du beau : le désintéressement. Le jugement de goût doit être « dégagé de tout intérêt » : je ne dois pas me demander si l'objet m'est utile, ni s'il existe réellement, ni s'il satisfait mes désirs. Seuls comptent la représentation de l'objet et le plaisir qu'elle me procure.
Mais il faut compléter ce point par une autre idée centrale chez Kant, exposée plus loin (§6 et suivants) : le jugement de goût prétend à l'universalité subjective. Quand je dis « cette œuvre est belle », je ne dis pas seulement « elle me plaît », je demande l'accord d'autrui, comme si le beau valait pour tous. Cette prétention à l'universel est subjective, parce qu'elle ne repose pas sur un concept objectif : je ne peux pas démontrer la beauté comme on démontre un théorème. Le jugement esthétique est donc à la fois subjectif (par sa source) et universel (par sa prétention), ce qui en fait, pour Kant, un type de jugement très particulier.
;À retenir
:Pour Kant, le jugement de goût est désintéressé (sans considération d'utilité) et prétend à une universalité subjective : il vaut pour tous, mais sans reposer sur un concept démontrable.
=== Hegel, ''Esthétique'', Introduction ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Mais il est permis de soutenir dès maintenant que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car la beauté artistique est la beauté née et comme deux fois née de l'esprit. Or autant l'esprit et ses créations sont plus élevées que la nature et ses manifestations, autant le beau artistique est lui aussi plus élevé que la beauté de la nature.|Hegel, ''Esthétique'', Introduction<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>}}
==== Explication ====
Hegel renverse ici la hiérarchie traditionnelle qui plaçait la beauté naturelle au-dessus de la beauté artistique. Pour lui, une œuvre d'art, même médiocre, est supérieure à la plus belle chose naturelle, car elle est le produit de l'esprit.
L'expression « deux fois née de l'esprit » signifie que l'œuvre d'art est doublement spirituelle :
# Première naissance : elle est créée par un esprit humain (l'artiste)
# Seconde naissance : elle contient en elle un contenu spirituel (une idée, une signification)
La nature, au contraire, est privée d'esprit : elle existe de manière immédiate, sans réflexion ni liberté. L'œuvre d'art manifeste la liberté créatrice de l'esprit humain, et c'est cette dimension spirituelle qui fait sa valeur.
Précisons toutefois la position de l'art dans la philosophie hégélienne. L'art appartient, avec la religion et la philosophie, à ce que Hegel appelle l'« esprit absolu ». Mais ces trois formes ne sont pas équivalentes : l'art exprime la vérité de manière sensible (par des images), la religion sous la forme de la représentation, et la philosophie sous la forme du concept. La philosophie occupe donc le rang le plus élevé, parce qu'elle saisit conceptuellement ce que l'art ne fait que rendre sensible. L'art reste néanmoins une forme essentielle de manifestation de la vérité.
;À retenir
:Pour Hegel, l'art est supérieur à la nature parce qu'il est produit par l'esprit, mais il reste subordonné à la philosophie qui exprime conceptuellement ce que l'art exprime sensiblement.
=== Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1 ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Nous aurons beaucoup gagné pour la science esthétique quand nous serons parvenus non seulement à la compréhension logique, mais à la certitude immédiate de cette idée que le développement de l'art est lié à la dualité de l'apollinien et du dionysiaque, de même que la procréation suppose la dualité des sexes, au sein d'une lutte perpétuelle et par des réconciliations seulement périodiques.|Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1<ref>Friedrich Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1, trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977</ref>}}
==== Explication ====
Nietzsche introduit ici sa distinction fondamentale entre deux pulsions artistiques : l'apollinien (du nom du dieu Apollon) et le dionysiaque (du dieu Dionysos). Ces deux forces sont en tension permanente, comme les deux sexes dans la procréation, et leur union produit les plus grandes œuvres d'art.
{| class="wikitable"
! Apollinien !! Dionysiaque
|-
| Principe d'individualisation || Principe de dissolution
|-
| Forme, mesure, clarté || Ivresse, fusion, chaos
|-
| Beauté harmonieuse || Extase musicale
|-
| Images claires (sculpture) || Musique et danse
|-
| Rêve || Ivresse
|}
Nietzsche montre que l'art grec, et particulièrement la tragédie, réalise la synthèse de ces deux principes : le chœur dionysiaque et le dialogue apollinien s'unissent pour créer une œuvre qui permet d'affronter le tragique de l'existence.
;À retenir
:Pour Nietzsche, l'art naît de la tension entre deux forces : l'apollinien (ordre et forme) et le dionysiaque (ivresse et dissolution).
== Conclusion ==
L'art est une notion complexe qui ne se laisse pas enfermer dans une définition unique. Les différentes conceptions que nous avons présentées (l'art comme imitation, comme expression, comme institution) ne sont pas nécessairement contradictoires : elles éclairent des aspects différents de ce phénomène multiple qu'est l'art. La question du rapport entre art et technique, longtemps minorée par la tradition moderne, montre par ailleurs que les frontières du « beau » sont plus mouvantes qu'on ne le croit.
Plutôt que de chercher une réponse définitive à la question « qu'est-ce que l'art ? », le travail philosophique consiste donc à mettre en évidence les tensions qui traversent cette notion : entre imitation et création, entre génie et travail, entre liberté et engagement, entre vérité sensible et vérité conceptuelle. Comprendre ce qu'est l'art, c'est aussi comprendre quelque chose d'essentiel sur ce que nous sommes en tant qu'êtres humains capables de produire et de reconnaître des œuvres.
== Notes et Références ==
{{Références|colonnes = 2}}
== Bibliographie ==
=== Œuvres classiques ===
* [[Pour lire Platon|Platon]], ''[[s:La République|La République]]'', trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934, Livre X
* Aristote, ''[[s:Poétique (trad. Ruelle)|Poétique]]'', trad. Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris : Seuil, 1980
* Kant, Emmanuel, ''[[s:Critique du jugement|Critique de la faculté de juger]]'', trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993
* Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, ''[[s:Cours d'Esthétique (Hegel)|Esthétique]]'', trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]
* Nietzsche, Friedrich, ''[[s:L’Origine de la Tragédie|La Naissance de la tragédie]]'', trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977
=== Études contemporaines ===
* Danto, Arthur C., ''La Transfiguration du banal'', trad. Claude Hary-Schaeffer, Paris : Seuil, 1989
* Dewey, John, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]
* Genette, Gérard, ''L'Œuvre de l'art'', Paris : Seuil, 1994-1997, 2 volumes
* Jimenez, Marc, ''Qu'est-ce que l'esthétique ?'', Paris : Gallimard, « Folio essais », 1997
* Schaeffer, Jean-Marie, ''L'Art de l'âge moderne : l'esthétique et la philosophie de l'art du XVIII{{e}} siècle à nos jours'', Paris : Gallimard, 1992
[[Catégorie:Manuel de terminale de philosophie (livre)]]
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{{ManuelPhilo}}
L'art occupe une place importante dans nos vies. Nous le rencontrons dans les musées, dans les rues, dans la musique que nous écoutons ou les films que nous regardons. Mais qu'est-ce que l'art exactement ? Une chanson populaire est-elle de l'art au même titre qu'un opéra ? Un urinoir signé par Marcel Duchamp et exposé dans un musée est-il une œuvre d'art ? Et quand nous disons d'un tableau qu'il est beau, exprimons-nous un simple goût personnel ou prétendons-nous à quelque chose de plus ?
Ces questions ne sont pas seulement curieuses : elles touchent à des problèmes philosophiques bien réels. Définir l'art, c'est aussi se demander ce que cherche l'artiste, ce que l'œuvre nous fait, et ce que nous attendons d'elle. Ce chapitre suit un fil directeur : comprendre pourquoi il est si difficile de dire ce qu'est l'art, et examiner les principales réponses que les philosophes ont proposées. Nous verrons que chaque grande conception, qu'il s'agisse de l'art comme imitation, comme expression ou comme institution, éclaire un aspect du problème sans le résoudre complètement.
== I. Qu'est-ce que l'art ? ==
=== Une première difficulté : définir l'art ===
Définir l'art n'est pas simple. À première vue, nous reconnaissons tous un tableau, une sculpture ou une chanson. Pourtant, quand on essaye de dire précisément ce qui fait qu'une chose est de l'art, les difficultés commencent. Un urinoir exposé dans un musée est-il de l'art ? Une photographie peut-elle être de l'art au même titre qu'une peinture ? Une bande dessinée a-t-elle la même valeur artistique qu'un roman ?
Une difficulté supplémentaire vient du mot lui-même. Le terme français « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê''. Or, dans l'Antiquité, ces mots désignaient un savoir-faire au sens large : il y avait un art du médecin, un art du cordonnier, un art du peintre. Le sens moderne d'« art », qui désigne avant tout les beaux-arts (peinture, sculpture, musique, poésie...), ne s'est imposé qu'au XVIII{{e}} siècle. Rappelons donc que la séparation entre « art » et « technique » n'a pas toujours existé, et qu'elle reste philosophiquement discutée.
Les philosophes ont proposé plusieurs [[Dictionnaire de philosophie/Définition|définitions]] de l'art au sens moderne. Pour certains, l'art se définit par sa fonction : il doit produire du [[Dictionnaire de philosophie/Beau|beau]], exprimer des émotions, ou imiter la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-605c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Pour d'autres, l'art se définit par son contexte social : est art ce qu'une société ou une institution culturelle reconnaît comme tel<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic: An Institutional Analysis'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>.
=== L'art et le beau ===
[[Fichier:Mona Lisa, by Leonardo da Vinci, from C2RMF retouched.jpg|vignette|gauche|Léonard de Vinci, ''La Joconde'', 1503-1506, Musée du Louvre]]
Pendant longtemps, on a pensé que l'art avait pour fonction principale de produire de la beauté. Cette idée traverse une grande partie de l'[[Philosophie/Histoire de la philosophie|histoire de la philosophie]]. Mais que signifie exactement dire d'une œuvre qu'elle est belle ?
Emmanuel Kant, au XVIII{{e}} siècle, propose une analyse célèbre de ce type de jugement. Quand je dis qu'une chose est belle, je n'exprime pas seulement mon plaisir personnel, comme lorsque je dis que j'aime le chocolat. Je prétends à quelque chose de plus : je demande en quelque sorte l'accord des [[Philosophie/Autrui|autres]], comme si la beauté de l'objet devait s'imposer à eux aussi<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §6, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. C'est ce que Kant appelle l'universalité subjective du jugement de goût : je ne peux pas démontrer scientifiquement qu'une chose est belle, mais je prétends quand même que mon jugement vaut pour tout le monde. Le jugement de goût est subjectif (il porte sur mon sentiment), mais il prétend à une validité universelle.
Pour Kant, le beau se caractérise aussi par une forme qui plaît sans [[Dictionnaire de philosophie/Concept|concept]], c'est-à-dire sans que nous ayons besoin de savoir à quoi sert l'objet ou ce qu'il représente<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §2, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Quand nous admirons une fleur, nous la trouvons belle non pas parce qu'elle est utile, mais simplement parce que sa forme nous plaît, indépendamment de tout intérêt pratique.
Lier l'art à la beauté pose pourtant problème. Beaucoup d'œuvres d'art contemporaines ne cherchent pas à être belles : elles peuvent être dérangeantes, laides, provocatrices. Cela signifie-t-il qu'elles ne sont pas de l'art ? Au XX{{e}} siècle, de nombreux artistes ont remis en question l'idée que l'art doive produire du beau<ref>Arthur C. Danto, ''The Abuse of Beauty: Aesthetics and the Concept of Art'', Chicago : Open Court, 2003</ref>.
{{clr}}
== II. Les grandes conceptions de l'art ==
=== L'art comme imitation : la théorie de la mimésis ===
Pour [[Pour lire Platon|Platon]], certains arts, particulièrement la peinture et la poésie, sont essentiellement une imitation (''mimésis'') de la réalité<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 595a-608b, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>. Soulignons que la critique de Platon ne porte pas sur tous les arts au sens grec (la médecine, l'architecture ou la rhétorique sont aussi des ''tekhnai''), mais spécifiquement sur les arts mimétiques qui produisent des images.
Cette critique repose sur la théorie des Idées. Pour Platon, le monde sensible que nous percevons n'est qu'une copie imparfaite des Idées éternelles, qui sont la véritable réalité. Or l'artiste qui peint un lit copie un lit sensible, qui est lui-même une copie de l'Idée du lit. L'art pictural est donc une copie de copie, deux fois éloignée de la [[Dictionnaire de philosophie/Vérité|vérité]].
Cette vision de l'art mimétique est négative chez Platon. Pour lui, le peintre ne possède pas de connaissance véritable : il ne sait pas comment fabriquer un lit, il sait seulement comment représenter ses apparences. De plus, l'art mimétique s'adresse à la partie émotive de l'âme plutôt qu'à notre [[Manuel de terminale de philosophie/Raison|raison]], ce qui peut nous égarer<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 605c</ref>. C'est pourquoi Platon va jusqu'à proposer d'exclure les poètes de la cité idéale.
[[Fichier:Greece Epidauros - ancient theatre.jpg|vignette|droite|Le théâtre d'Épidaure (IV{{e}} siècle av. J.-C.), Grèce]]
[[Dictionnaire de philosophie/Aristote|Aristote]] reprend l'idée de mimésis mais lui donne une signification beaucoup plus positive. Pour lui, l'imitation est naturelle à l'être humain : nous apprenons en imitant, et nous prenons plaisir à voir des imitations<ref>Aristote, ''Poétique'', 1448b4-17, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>. La tragédie, par exemple, imite des actions humaines sérieuses et permet au spectateur de vivre une expérience particulière : la catharsis<ref>Aristote, ''Poétique'', 1449b24-28</ref>. Le sens exact de ce terme est discuté depuis l'Antiquité : on le traduit le plus souvent par « purification » des émotions de pitié et de peur, mais on a aussi proposé « purgation », « clarification » ou encore « mise en forme » des affects. Toutes ces traductions tentent de saisir l'idée que la tragédie agit sur les émotions du spectateur d'une manière bénéfique. Le théâtre grec, avec ses grandes représentations tragiques, illustre cette conception de l'art comme imitation capable de toucher profondément le spectateur.
;Mimésis
:Terme grec qui signifie « imitation ». Dans la philosophie antique, la mimésis désigne la représentation de la réalité par certains arts, notamment la peinture, la sculpture et la poésie.
{{clr}}
=== L'art comme expression ===
Une autre grande conception définit l'art comme expression des émotions. Selon cette théorie, l'artiste ne copie pas la réalité, mais exprime ses sentiments intérieurs à travers son œuvre. Quand un musicien compose une mélodie triste, il ne décrit pas la tristesse de l'extérieur, il la rend sensible directement dans les sons<ref>R. G. Collingwood, ''The Principles of Art'', Oxford : Clarendon Press, 1938</ref>.
Cette idée s'est développée surtout au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, notamment avec le romantisme qui valorise la subjectivité de l'artiste et le processus créatif. L'œuvre d'art devient alors le moyen par lequel l'artiste communique avec le public : elle transmet des émotions que les mots ordinaires ne peuvent pas toujours formuler<ref>Léon Tolstoï, ''Qu'est-ce que l'art ?'', 1897</ref>.
Cette conception soulève cependant des questions. Toutes les œuvres d'art expriment-elles vraiment des émotions ? Et si oui, s'agit-il toujours des émotions de l'artiste ? Certaines œuvres peuvent être froides, calculées, conceptuelles, sans rapport apparent avec les sentiments personnels de leur créateur. Comment, par ailleurs, distinguer l'art de la simple décharge émotionnelle ? Crier sa colère n'est pas faire une œuvre : encore faut-il que l'émotion soit travaillée, mise en forme, partagée.
=== L'art comme institution sociale ===
[[Fichier:Marcel Duchamp, 1917, Fountain, photograph by Alfred Stieglitz.jpg|vignette|gauche|Marcel Duchamp, ''Fontaine'', 1917 (photographie d'Alfred Stieglitz)]]
Au XX{{e}} siècle, une nouvelle approche apparaît, souvent appelée théorie institutionnelle de l'art. Selon cette approche, ce qui fait qu'un objet est une œuvre d'art, ce n'est pas ses qualités propres (beauté, expression, imitation), mais le fait qu'il soit reconnu comme art dans un certain contexte.
Deux philosophes américains ont joué un rôle majeur dans cette approche, mais avec des accents différents. Arthur Danto insiste sur le fait qu'un objet ordinaire devient œuvre d'art quand il est inséré dans une « atmosphère de théorie artistique » et un « monde de l'art » (''artworld'') qui lui donne du sens<ref>Arthur C. Danto, « The Artworld », ''The Journal of Philosophy'', vol. 61, n° 19, 1964, p. 571-584</ref>. Pour Danto, c'est l'interprétation, la lecture culturelle de l'objet, qui le constitue comme œuvre. George Dickie propose une formulation plus structurelle : une œuvre d'art est un artefact sur lequel une personne agissant au nom du monde de l'art confère le statut de « candidat à l'appréciation »<ref>George Dickie, ''Art and the Aesthetic'', Ithaca : Cornell University Press, 1974, p. 34</ref>. Dickie met davantage l'accent sur le rôle des institutions concrètes (musées, galeries, critiques) qui attribuent ce statut.
Le « monde de l'art » désigne ainsi l'ensemble des institutions, des personnes et des pratiques qui entourent l'art : les musées, les galeries, les critiques, les conservateurs, les artistes eux-mêmes. Cette théorie explique pourquoi Marcel Duchamp a pu présenter un urinoir renversé, intitulé ''Fontaine'' (1917), comme une œuvre d'art. L'objet en lui-même n'a rien d'artistique : c'est un objet manufacturé ordinaire. Mais en le signant, en lui donnant un titre et en le présentant dans un contexte artistique, Duchamp l'a transformé en art. Ces objets, que Duchamp appelait des « ready-made », remettent en question l'idée traditionnelle selon laquelle l'artiste doit fabriquer ou transformer matériellement son œuvre.
Cette approche a l'avantage d'expliquer l'évolution de l'art et sa diversité. Elle montre que ce qui compte comme art change selon les époques et les sociétés. Elle soulève cependant plusieurs questions : qui décide ce qui est art ? Le monde de l'art a-t-il tous les pouvoirs ? Cette approche ne risque-t-elle pas de justifier n'importe quoi ? On lui objectera notamment qu'elle décrit le fonctionnement social de l'art sans dire pourquoi telle œuvre mérite plutôt qu'une autre d'être reconnue.
{{clr}}
== III. Art, technique et création ==
=== L'artiste et l'artisan ===
Comme nous l'avons vu, le mot « art » vient du latin ''ars'', qui traduit le grec ''tekhnê'' : ces termes désignaient à l'origine tout savoir-faire. Au sens ancien, le médecin, le menuisier et le peintre exerçaient tous un « art ». La distinction moderne entre l'artiste (qui crée des œuvres uniques) et l'artisan (qui fabrique des objets utiles selon des règles) n'a donc pas toujours existé.
Cette distinction s'établit progressivement à partir de la Renaissance et surtout au XVIII{{e}} siècle, avec la séparation des « beaux-arts » et des « arts mécaniques ». On peut la formuler par plusieurs critères, qu'il faut comprendre comme des tendances générales et non comme des oppositions absolues :
{| class="wikitable"
! L'artisan !! L'artiste
|-
| Fabrique surtout des objets utiles || Crée des œuvres dont la valeur n'est pas l'utilité
|-
| Suit le plus souvent des règles transmises || Invente parfois ses propres règles
|-
| Tend à reproduire le même type d'objet || Crée plutôt des œuvres singulières
|-
| Travaille pour un commanditaire ou un usage || Cherche l'expression ou la beauté
|}
Cette opposition reste fragile. Un artisan peut être créatif, inventer de nouvelles formes, faire preuve de goût. Inversement, un artiste suit aussi des techniques, apprend un métier, applique des règles. L'artisanat d'art produit des pièces uniques, tandis que certaines pratiques artistiques modernes ou contemporaines utilisent au contraire la série, la reproduction, voire la délégation de la fabrication à des assistants. Beaucoup d'œuvres anciennes étaient elles-mêmes produites par des ateliers fonctionnant comme des entreprises artisanales (pensons à l'atelier de Rubens). La frontière entre art et artisanat est donc plus souple qu'elle n'y paraît, et elle dépend en grande partie de la manière dont une société valorise certaines productions plutôt que d'autres.
=== Le génie et le [[Manuel de terminale de philosophie/Travail|travail]] ===
Une autre question concerne le rôle du génie et du travail dans la création artistique. Le mot « génie » désigne, dans la tradition philosophique, un don naturel exceptionnel. Pour Kant, le génie est le « talent (don de la [[Manuel de terminale de philosophie/Nature|nature]]) qui donne ses règles à l'art »<ref>Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §46, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>. Le génie crée des œuvres originales sans suivre de règles préétablies, et ces œuvres deviennent elles-mêmes modèles pour d'autres.
Cette conception, qui sera ensuite amplifiée par le romantisme, a parfois été contestée. De nombreux artistes ont insisté sur le fait que la création est aussi le résultat d'un long travail, d'une pratique patiente, d'un apprentissage technique. L'inspiration ne suffit pas : elle suppose une discipline régulière, sans laquelle l'œuvre ne peut prendre forme.
Génie et travail ne sont donc peut-être pas opposés. La création artistique semble exiger les deux : un don ou une sensibilité particulière, et l'effort patient qui permet à ce don de s'incarner dans une œuvre.
=== L'art est-il soumis à des règles ? ===
Cette question fait écho à la précédente. Si l'artiste est un créateur libre, doit-il respecter des règles ? La tradition classique affirmait l'existence de règles précises (perspective, harmonie, composition, proportions) que l'artiste devait connaître et suivre. Au XIX{{e}} et au XX{{e}} siècle, beaucoup d'artistes ont au contraire revendiqué la rupture avec les règles établies : peinture abstraite, musique atonale, poésie en vers libres.
Remarquons cependant que rompre avec certaines règles, c'est souvent en suivre d'autres ou en inventer de nouvelles. Une œuvre totalement sans règle serait-elle encore une œuvre, ou seulement un chaos ? La question, plutôt que de savoir s'il faut ou non des règles, est peut-être de savoir quel type de règles permet à la créativité de s'exprimer pleinement.
{{clr}}
== IV. Les enjeux de l'art ==
=== L'art et la vérité ===
:''Approfondir'' : [[Dictionnaire de philosophie/Art et Vérité|Art et Vérité]]
Une question décisive est de savoir si l'art peut dire quelque chose de vrai sur le monde. Pour Platon, comme nous l'avons vu, les arts mimétiques sont éloignés de la vérité puisqu'ils n'imitent que les apparences. On peut cependant penser autrement. Aristote considérait que la poésie révèle des [[Dictionnaire de philosophie/Vérité|vérité]]s plus universelles que l'histoire, parce qu'elle dit non pas ce qui est arrivé, mais ce qui pourrait arriver selon la nécessité ou la vraisemblance<ref>Aristote, ''Poétique'', 1451b5-10</ref>.
Au XIX{{e}} siècle, Hegel affirme que l'art est une façon pour l'esprit de se manifester et de se connaître lui-même. L'art exprime la vérité de manière sensible, à travers des images et des formes, plutôt que par des concepts abstraits<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>. Toutefois, Hegel ne place pas l'art à égalité avec la philosophie : pour lui, l'art, la [[Manuel de terminale de philosophie/Religion|religion]] et la philosophie sont les trois formes de l'« esprit absolu », et la philosophie occupe le rang le plus élevé parce qu'elle exprime conceptuellement, donc plus complètement, ce que l'art exprime sensiblement. L'art reste néanmoins une voie d'accès à la vérité, irremplaçable parce qu'il rend la pensée perceptible.
Deux leçons opposées peuvent ainsi être tirées de cette tradition : soit l'art s'éloigne de la vérité (Platon), soit il en est une forme privilégiée mais incomplète (Hegel). Dans tous les cas, la question du rapport entre art et vérité ne se réduit pas à celle de l'exactitude documentaire : un roman peut être faux dans les détails et révéler quelque chose de profondément vrai sur l'existence humaine.
=== L'art et la société ===
L'art n'existe jamais en dehors d'un contexte social. Il reflète la société dans laquelle il naît, avec ses valeurs, ses conflits, ses espoirs et ses contradictions. L'art peut être vu comme un miroir de la société, mais aussi comme un moyen de la critiquer ou de la transformer.
L'art peut avoir plusieurs fonctions sociales : renforcer l'identité d'un groupe, transmettre des traditions culturelles, célébrer des événements importants, contester l'ordre établi, dénoncer des injustices, ou imaginer d'autres façons de vivre. L'art politique, par exemple, utilise les images et les symboles pour faire passer des messages sur les questions sociales et politiques<ref>Walter Benjamin, « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique », 1936</ref>.
Méfions-nous toutefois des interprétations trop simples. L'art n'est pas seulement un reflet passif de la société : il participe activement à la construction de nos façons de voir et de penser le monde. Les œuvres d'art peuvent ouvrir des perspectives nouvelles, faire voir des choses que l'on n'avait pas remarquées, faire éprouver des émotions que l'on ne connaissait pas. C'est en ce sens que l'art peut transformer la société : en transformant d'abord notre regard.
=== L'art et la liberté ===
Un dernier enjeu concerne la liberté de l'art. Faut-il que l'art soit complètement libre, sans contraintes ni obligations ? Ou doit-il se mettre au service de causes morales, politiques ou sociales ?
Cette question divise les philosophes et les artistes. Certains défendent l'idée de « l'art pour l'art », c'est-à-dire l'idée que l'art doit rester autonome et ne servir aucun but extérieur. D'autres pensent au contraire que l'art doit être engagé et servir des objectifs sociaux<ref>John Dewey, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]</ref>.
Cette tension traverse toute l'histoire de l'art moderne et contemporain. Elle pose une question décisive : l'art peut-il être à la fois libre et utile ? Peut-il échapper aux contraintes sociales tout en gardant une dimension collective et partagée ?
== V. Exemples de sujets de dissertation ==
=== Sujets sur la définition et la nature de l'art ===
* Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ?
:Cette question nous demande de réfléchir aux critères qui font qu'un objet mérite le nom d'œuvre d'art. Est-ce la beauté ? Le fait d'être fabriqué par un artiste ? Le fait d'être exposé dans un musée ? Il faut examiner les différentes définitions possibles et leurs limites.
* L'art peut-il se passer de la référence au beau ?
:Pendant longtemps, on a pensé que l'art devait créer du beau. Mais beaucoup d'œuvres contemporaines sont laides, violentes ou dérangeantes. Peut-on les considérer comme de l'art ? Ce sujet interroge le lien entre art et beauté.
* Une œuvre d'art peut-elle ne pas être belle ?
:Cette question ressemble à la précédente mais insiste sur un cas particulier : peut-on appeler « œuvre d'art » quelque chose qui n'est pas beau ? Il faut distinguer la beauté d'autres qualités que peut avoir l'art : l'expression, la force, la provocation.
* L'originalité suffit-elle à faire la valeur d'une œuvre d'art ?
:On valorise souvent l'originalité en art : être nouveau, surprendre, innover. Mais est-ce suffisant ? Une œuvre simplement originale mais sans profondeur a-t-elle de la valeur ? Il faut peser ce qui compte vraiment dans une œuvre.
=== Sujets sur l'art et l'imitation ===
* L'œuvre d'art est-elle une imitation de la nature ?
:Selon Platon et Aristote, certains arts imitent la réalité. Un peintre copie un paysage, un sculpteur reproduit un corps humain. Mais tous les arts imitent-ils vraiment ? La musique abstraite ou la peinture non-figurative imitent-elles quelque chose ?
* L'art doit-il suivre la nature ?
:Ce sujet demande si l'artiste doit prendre la nature comme modèle ou s'il peut s'en écarter librement. Faut-il représenter les choses telles qu'elles sont ou peut-on les transformer, les déformer, les réinventer ?
* Faut-il prendre la nature pour modèle ?
:Question proche de la précédente. Elle interroge la légitimité de la nature comme référence pour l'art. L'artiste doit-il chercher à égaler ou dépasser la nature ? Ou doit-il créer quelque chose de totalement différent ?
* L'imitation en art est-elle aliénation ou invention ?
:Imiter, est-ce se soumettre à un modèle extérieur (aliénation) ou est-ce une façon de créer quelque chose de nouveau (invention) ? Même en copiant, l'artiste n'ajoute-t-il pas sa vision personnelle ?
=== Sujets sur l'art et la création ===
* L'artiste est-il un créateur ?
:Le terme « créateur » est fort : il désigne celui qui fait exister quelque chose à partir de rien. L'artiste crée-t-il vraiment ou se contente-t-il de transformer des matériaux existants ? Sa création est-elle comparable à celle d'un dieu ?
* L'artiste est-il nécessairement un homme de génie ?
:Le génie désigne un don naturel exceptionnel. Pour faire de l'art, faut-il être un génie ou peut-on être simplement talentueux, travailleur ? L'art est-il réservé à quelques élus ou accessible à tous ?
* L'art est-il le fruit du travail ou du génie ?
:Ce sujet oppose deux visions : l'art comme résultat d'un effort, d'une technique acquise par l'exercice (travail) ou l'art comme don spontané, inspiration venue naturellement (génie). Les deux sont-ils nécessaires ?
* L'artiste est-il maître de son œuvre ?
:L'artiste contrôle-t-il totalement ce qu'il crée ? Ou bien son œuvre lui échappe-t-elle une fois créée ? D'autres facteurs (l'[[Manuel de terminale de philosophie/Inconscient|inconscient]], l'inspiration, le hasard, le public) n'interviennent-ils pas dans la création ?
=== Sujets sur l'art et la vérité ===
* L'art peut-il être un moyen d'accéder à la vérité ?
:Pour Platon, l'art mimétique nous éloigne de la vérité car il imite les apparences. Mais d'autres pensent que l'art révèle des vérités profondes sur l'existence humaine. Un roman, un tableau peuvent-ils nous apprendre quelque chose de vrai ?
* L'art nous éloigne-t-il de la réalité ?
:L'art crée des mondes imaginaires, invente des histoires, transforme les choses. Ne nous fait-il pas fuir la réalité plutôt que nous aider à la comprendre ? Ou bien nous permet-il de mieux voir cette réalité en la présentant autrement ?
* L'artiste nous fait-il découvrir des vérités ?
:Ce sujet demande si l'artiste a un rôle de révélateur : nous montre-t-il des aspects cachés du monde ou de nous-mêmes ? Ou bien nous offre-t-il seulement du plaisir et du divertissement ?
* L'art nous apprend-il quelque chose ?
:L'art a-t-il une fonction éducative ? Nous enseigne-t-il des connaissances, des émotions, des façons de voir ? Ou reste-t-il dans le domaine du sentiment sans nous transmettre de savoir véritable ?
=== Sujets sur l'art et la société ===
* L'art peut-il transformer la société ?
:L'art a-t-il un pouvoir politique et social ? Peut-il changer les mentalités, faire évoluer les mœurs, provoquer des changements collectifs ? Ou reste-t-il sans effet réel sur la vie sociale ?
* Une société peut-elle se passer d'art ?
:L'art est-il un luxe dont on pourrait se passer ou un besoin fondamental ? Toutes les sociétés humaines ont produit de l'art : est-ce un hasard ou une nécessité ?
* L'art est-il le reflet d'une société ?
:Ce sujet interroge le lien entre art et société. L'art exprime-t-il simplement les valeurs, les croyances, les problèmes d'une époque ? Ou possède-t-il une autonomie qui le met à distance de la société ?
* Les pratiques artistiques transforment-elles le monde ?
:Question proche de « l'art peut-il transformer la société ? » mais qui insiste sur l'action concrète. Les artistes, par leur travail quotidien, changent-ils vraiment quelque chose au monde ou leurs œuvres restent-elles sans conséquence ?
=== Sujets sur l'art et la liberté ===
* La liberté de l'artiste rend-elle impossible toute définition de l'art ?
:Si l'artiste est totalement libre de créer ce qu'il veut, peut-on encore définir ce qu'est l'art ? La liberté artistique ne conduit-elle pas à ce que n'importe quoi puisse être appelé art ?
* L'artiste doit-il chercher à plaire ?
:L'artiste crée-t-il pour son public ou pour lui-même ? Doit-il tenir compte des goûts de ceux qui regardent son œuvre ou peut-il les ignorer complètement ? Le succès commercial ou populaire est-il un critère de qualité ?
* L'artiste peut-il tout se permettre ?
:La liberté artistique a-t-elle des limites ? Peut-on tout montrer, tout dire au nom de l'art ? Y a-t-il des règles morales, politiques ou esthétiques que l'artiste doit respecter ?
* En quoi l'art favorise-t-il la liberté ?
:Ce sujet demande de montrer le lien positif entre art et liberté. Comment l'art nous libère-t-il ? En nous faisant imaginer d'autres possibles ? En nous permettant de critiquer l'ordre existant ? En développant notre sensibilité ?
=== Sujets sur l'art et la technique ===
* Y a-t-il une différence essentielle entre l'artiste et l'artisan ?
:L'artisan fabrique des objets utiles selon des règles établies. L'artiste crée des œuvres uniques et originales. Mais cette distinction est-elle vraiment fondamentale ? Un artisan ne peut-il pas être créatif ? Un artiste ne suit-il pas aussi des techniques ?
* L'art est-il soumis à des règles ?
:Peut-on faire de l'art sans respecter certaines règles (perspective, harmonie, composition) ? Ou bien l'artiste est-il totalement libre de s'affranchir de toute contrainte ? Les règles tuent-elles la créativité ou la rendent-elles possible ?
* Y a-t-il une beauté des objets techniques ?
:Un objet purement fonctionnel (une voiture, un pont, un ordinateur) peut-il être beau ? La technique et l'art sont-ils compatibles ou opposés ? La beauté nécessite-t-elle une intention artistique ?
=== Sujets sur la fonction de l'art ===
* L'art est-il nécessaire à l'homme ?
:Ce sujet demande si l'art répond à un besoin humain fondamental. Pourrait-on vivre sans art ou manquerait-il quelque chose d'essentiel à notre existence ? Qu'apporte l'art que rien d'autre ne peut apporter ?
* L'art est-il utile ?
:L'utilité désigne ce qui sert à quelque chose de pratique. L'art a-t-il une fonction précise ou reste-t-il dans le domaine du gratuit, du désintéressé ? Peut-on mesurer l'utilité de l'art ?
* La valeur de l'art réside-t-elle dans son inutilité ?
:Paradoxe : et si justement la grandeur de l'art était de ne servir à rien de pratique ? L'art nous permet-il d'échapper à la logique de l'utilité qui domine notre vie ? Son « inutilité » n'est-elle pas sa plus grande qualité ?
* L'homme a-t-il besoin de l'art ?
:Question proche de « l'art est-il nécessaire ? » mais formulée différemment. Elle insiste sur le besoin humain : qu'est-ce qui, dans notre nature, nous pousse vers l'art ? Quel manque l'art vient-il combler ?
== VI. Extraits d'œuvres philosophiques à étudier ==
=== Platon, ''La République'', Livre X (598b-c) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| — Maintenant considère ceci. Quel but se propose la peinture relativement à chaque objet ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît tel qu'il paraît ; est-ce l'imitation de l'apparence ou de la réalité ?
— De l'apparence, dit-il.
— L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai, et, s'il peut tout exécuter, c'est, semble-t-il, qu'il ne touche qu'une petite partie de chaque chose, et cette partie n'est qu'un fantôme.|Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c<ref>Platon, ''La République'', Livre X, 598b-c, trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934</ref>}}
==== Explication ====
Dans ce passage, Socrate interroge la nature de la peinture, prise comme exemple d'art mimétique. Il établit une distinction fondamentale entre deux types de représentation :
* représenter les choses telles qu'elles sont (leur réalité essentielle)
* représenter les choses telles qu'elles paraissent (leur apparence sensible)
La réponse de son interlocuteur est claire : la peinture imite l'apparence, pas la réalité profonde.
Cette conclusion conduit Platon à affirmer que l'art mimétique est « bien éloigné du vrai ». Le peintre ne produit que des « fantômes », des simulacres qui ne touchent qu'une « petite partie » superficielle des choses.
Cette critique s'inscrit dans la théorie platonicienne des Idées : seules les Idées sont véritablement réelles, tandis que le monde sensible n'en est qu'une copie imparfaite, et la peinture n'est qu'une copie de cette copie. Précisons que la critique vise spécifiquement les arts mimétiques (peinture, poésie), et non tout savoir-faire (''tekhnê'').
;À retenir
:Pour Platon, les arts mimétiques s'éloignent de la vérité car ils imitent l'apparence et non l'essence des choses.
=== Aristote, ''Poétique'', chapitre 4 (1448b 4-19) ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Il semble bien que deux causes, et deux causes naturelles, aient donné naissance à la poésie. Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance (l'homme diffère des autres animaux en ce qu'il est très apte à l'imitation et c'est au moyen de celle-ci qu'il acquiert ses premières connaissances) et, en second lieu, tous les hommes prennent plaisir aux imitations.|Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b<ref>Aristote, ''Poétique'', chapitre 4, 1448b, trad. Dupont-Roc et Lallot, Paris : Seuil, 1980</ref>}}
==== Explication ====
Aristote présente ici une conception profondément différente de l'imitation que celle de Platon. Pour Aristote, l'imitation (''mimésis'') n'est pas un éloignement dangereux de la vérité, mais une tendance naturelle de l'être humain, présente dès l'enfance.
Aristote identifie deux raisons pour lesquelles l'art imitatif existe et s'est développé :
# L'imitation comme moyen d'apprentissage : c'est en imitant que l'enfant acquiert ses premières connaissances. L'art a donc une fonction cognitive.
# L'imitation comme source de plaisir : nous prenons plaisir à reconnaître dans une représentation ce qu'elle représente, et nous prenons aussi plaisir au processus créateur lui-même.
L'art répond ainsi à un besoin humain fondamental.
;À retenir
:Pour Aristote, l'imitation est naturelle à l'homme et lui permet d'apprendre tout en lui procurant du plaisir.
=== Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1 et §5 ===
==== Texte (§1) ====
{{Citation bloc| Pour décider si quelque chose est beau ou non, nous ne rapportons pas par l'entendement la représentation à l'objet en vue d'une connaissance, mais par l'imagination (peut-être liée à l'entendement) nous la rapportons au sujet et au sentiment de plaisir ou de peine de celui-ci. Le jugement de goût n'est donc pas un jugement de connaissance ; par conséquent il n'est pas logique, mais esthétique.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §1, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Texte (§5) ====
{{Citation bloc| Le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'une représentation par une satisfaction dégagée de tout intérêt. L'objet d'une semblable satisfaction s'appelle beau.|Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5<ref>Emmanuel Kant, ''Critique de la faculté de juger'', §5, trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993</ref>}}
==== Explication ====
Dans le premier extrait (§1), Kant établit la distinction entre jugement de connaissance et jugement de goût.
{| class="wikitable"
! Jugement de connaissance !! Jugement de goût
|-
| Porte sur l'objet || Porte sur le sentiment du sujet
|-
| Logique || Esthétique
|-
| Cherche à connaître || Exprime un plaisir
|}
Quand je juge qu'une chose est belle, je ne cherche pas à connaître l'objet mais j'exprime un sentiment. Le jugement esthétique ne porte pas sur les propriétés objectives de l'objet, mais sur l'effet que sa représentation produit en moi.
Le second extrait (§5) introduit la première des caractéristiques du beau : le désintéressement. Le jugement de goût doit être « dégagé de tout intérêt » : je ne dois pas me demander si l'objet m'est utile, ni s'il existe réellement, ni s'il satisfait mes désirs. Seuls comptent la représentation de l'objet et le plaisir qu'elle me procure.
Mais il faut compléter ce point par une autre idée centrale chez Kant, exposée plus loin (§6 et suivants) : le jugement de goût prétend à l'universalité subjective. Quand je dis « cette œuvre est belle », je ne dis pas seulement « elle me plaît », je demande l'accord d'autrui, comme si le beau valait pour tous. Cette prétention à l'universel est subjective, parce qu'elle ne repose pas sur un concept objectif : je ne peux pas démontrer la beauté comme on démontre un théorème. Le jugement esthétique est donc à la fois subjectif (par sa source) et universel (par sa prétention), ce qui en fait, pour Kant, un type de jugement très particulier.
;À retenir
:Pour Kant, le jugement de goût est désintéressé (sans considération d'utilité) et prétend à une universalité subjective : il vaut pour tous, mais sans reposer sur un concept démontrable.
=== Hegel, ''Esthétique'', Introduction ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Mais il est permis de soutenir dès maintenant que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car la beauté artistique est la beauté née et comme deux fois née de l'esprit. Or autant l'esprit et ses créations sont plus élevées que la nature et ses manifestations, autant le beau artistique est lui aussi plus élevé que la beauté de la nature.|Hegel, ''Esthétique'', Introduction<ref>G. W. F. Hegel, ''Esthétique'', Introduction, trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]</ref>}}
==== Explication ====
Hegel renverse ici la hiérarchie traditionnelle qui plaçait la beauté naturelle au-dessus de la beauté artistique. Pour lui, une œuvre d'art, même médiocre, est supérieure à la plus belle chose naturelle, car elle est le produit de l'esprit.
L'expression « deux fois née de l'esprit » signifie que l'œuvre d'art est doublement spirituelle :
# Première naissance : elle est créée par un esprit humain (l'artiste)
# Seconde naissance : elle contient en elle un contenu spirituel (une idée, une signification)
La nature, au contraire, est privée d'esprit : elle existe de manière immédiate, sans réflexion ni liberté. L'œuvre d'art manifeste la liberté créatrice de l'esprit humain, et c'est cette dimension spirituelle qui fait sa valeur.
Précisons toutefois la position de l'art dans la philosophie hégélienne. L'art appartient, avec la religion et la philosophie, à ce que Hegel appelle l'« esprit absolu ». Mais ces trois formes ne sont pas équivalentes : l'art exprime la vérité de manière sensible (par des images), la religion sous la forme de la représentation, et la philosophie sous la forme du concept. La philosophie occupe donc le rang le plus élevé, parce qu'elle saisit conceptuellement ce que l'art ne fait que rendre sensible. L'art reste néanmoins une forme essentielle de manifestation de la vérité.
;À retenir
:Pour Hegel, l'art est supérieur à la nature parce qu'il est produit par l'esprit, mais il reste subordonné à la philosophie qui exprime conceptuellement ce que l'art exprime sensiblement.
=== Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1 ===
==== Texte ====
{{Citation bloc| Nous aurons beaucoup gagné pour la science esthétique quand nous serons parvenus non seulement à la compréhension logique, mais à la certitude immédiate de cette idée que le développement de l'art est lié à la dualité de l'apollinien et du dionysiaque, de même que la procréation suppose la dualité des sexes, au sein d'une lutte perpétuelle et par des réconciliations seulement périodiques.|Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1<ref>Friedrich Nietzsche, ''La Naissance de la tragédie'', §1, trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977</ref>}}
==== Explication ====
Nietzsche introduit ici sa distinction fondamentale entre deux pulsions artistiques : l'apollinien (du nom du dieu Apollon) et le dionysiaque (du dieu Dionysos). Ces deux forces sont en tension permanente, comme les deux sexes dans la procréation, et leur union produit les plus grandes œuvres d'art.
{| class="wikitable"
! Apollinien !! Dionysiaque
|-
| Principe d'individualisation || Principe de dissolution
|-
| Forme, mesure, clarté || Ivresse, fusion, chaos
|-
| Beauté harmonieuse || Extase musicale
|-
| Images claires (sculpture) || Musique et danse
|-
| Rêve || Ivresse
|}
Nietzsche montre que l'art grec, et particulièrement la tragédie, réalise la synthèse de ces deux principes : le chœur dionysiaque et le dialogue apollinien s'unissent pour créer une œuvre qui permet d'affronter le tragique de l'existence.
;À retenir
:Pour Nietzsche, l'art naît de la tension entre deux forces : l'apollinien (ordre et forme) et le dionysiaque (ivresse et dissolution).
== Conclusion ==
L'art est une notion complexe qui ne se laisse pas enfermer dans une définition unique. Les différentes conceptions que nous avons présentées (l'art comme imitation, comme expression, comme institution) ne sont pas nécessairement contradictoires : elles éclairent des aspects différents de ce phénomène multiple qu'est l'art. La question du rapport entre art et technique, longtemps minorée par la tradition moderne, montre par ailleurs que les frontières du « beau » sont plus mouvantes qu'on ne le croit.
Plutôt que de chercher une réponse définitive à la question « qu'est-ce que l'art ? », le travail philosophique consiste donc à mettre en évidence les tensions qui traversent cette notion : entre imitation et création, entre génie et travail, entre liberté et engagement, entre vérité sensible et vérité conceptuelle. Comprendre ce qu'est l'art, c'est aussi comprendre quelque chose d'essentiel sur ce que nous sommes en tant qu'êtres humains capables de produire et de reconnaître des œuvres.
== Notes et Références ==
{{Références|colonnes = 2}}
== Bibliographie ==
=== Œuvres classiques ===
* [[Pour lire Platon|Platon]], ''[[s:La République|La République]]'', trad. Émile Chambry, Paris : Les Belles Lettres, 1934, Livre X
* Aristote, ''[[s:Poétique (trad. Ruelle)|Poétique]]'', trad. Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris : Seuil, 1980
* Kant, Emmanuel, ''[[s:Critique du jugement|Critique de la faculté de juger]]'', trad. Alexis Philonenko, Paris : Vrin, 1993
* Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, ''[[s:Cours d'Esthétique (Hegel)|Esthétique]]'', trad. Charles Bénard revue par Benoît Timmermans, Paris : Le Livre de Poche, 1997 [1835]
* Nietzsche, Friedrich, ''[[s:L’Origine de la Tragédie|La Naissance de la tragédie]]'', trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Paris : Gallimard, 1977
=== Études contemporaines ===
* Danto, Arthur C., ''La Transfiguration du banal'', trad. Claude Hary-Schaeffer, Paris : Seuil, 1989
* Dewey, John, ''L'art comme expérience'', trad. J.-P. Cometti et al., Paris : Gallimard, « Folio essais », 2010 [1934]
* Genette, Gérard, ''L'Œuvre de l'art'', Paris : Seuil, 1994-1997, 2 volumes
* Jimenez, Marc, ''Qu'est-ce que l'esthétique ?'', Paris : Gallimard, « Folio essais », 1997
* Schaeffer, Jean-Marie, ''L'Art de l'âge moderne : l'esthétique et la philosophie de l'art du XVIII{{e}} siècle à nos jours'', Paris : Gallimard, 1992
[[Catégorie:Manuel de terminale de philosophie (livre)]]
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